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Marie-Eve Lecavalier en ses hallucinations de tissus

7 février 2018

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La jeune diplômée de la HEAD vient d’être nommée parmi dix finalistes pour participer au prochain concours du Festival de Hyères. J’avais découvert ses vêtements habités de tous ses mondes intérieurs en octobre dernier. Et pour un pan de chemise émouvant, ce fut un coup de coeur. – Isabelle Cerboneschi, Genève.

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lle dit qu’elle a fait de la mode pour s’échapper dans ses mondes imaginaires. Elle le dit avec l’accent canadien. C’est là d’où elle vient, Marie-Eve Lecavalier: du Canada. Elle vient de Saint-Hubert, petite ville située dans la banlieue de Montréal, où elle est retournée quand son cursus à la Haute Ecole d’Art et de Design (HEAD) de Genève a pris fin. Elle a juste eu le temps de présenter sa collection lors du défilé rituel et annuel et elle a pris l’avion quelques jours plus tard.

Entretemps, on a juste eu le temps de se rencontrer, à mon insistance, parce que ce que j’avais vu sur le podium, ce soir d’octobre-là, je l’ai aimé du premier regard, et même du dixième. Je voulais tout: les longues chemises façon papier marbré florentin avec ces lignes qui se diluent, les jeans bicolore, les manteaux qui avaient de la vie en eux. Certains sont morts avant même d’être portés, mais pas les siens. Ses habits sont habités. Cela arrive parfois. Cela arrive quand la personne possède un univers bien à elle, qu’elle prend le temps d’explorer, au lieu d’aller se balader dans celui des autres, pas taillés sa mesure.

Marie-Eve Lecavalier avait balancé tout son monde intérieur, comme ça, sur le podium. Elle avait donné en pâture au public une mode désirable. Pas des esbroufes de diplôme de fin d’étude qui deviendront, au mieux, les costumes d’une compagnie de danse. Non, une vraie mode désirable, décalée juste comme il faut. Elle sait doser ses grains de folie, Marie-Eve Lecavalier. C’est peut-être le plus difficile dans la mode, de doser sa folie. C’est à peine si une légèreté d’être vient nous saisir au passage d’un pan de chemise bouleversant. Ou d’un manteau blanc cassé qui aurait frôlé les années 1970 pour s’en repartir vers le XXIe siècle si peu rieur. Bref. Malgré tout cela, malgré toute cette poésie, tous ces désirs enfouis dans les coutures parfaites de ses vêtements, elle n’a pas reçu de prix. Et elle est repartie au Canada.

Mais quand on a du talent, un jour ou l’autre, cela se sait. Il y a quelques jours j’apprenais qu’elle avait été nommée en tant que finaliste du concours mode 2018 du 33e Festival de Hyères qui se tiendra du 26 au 30 avril prochain. Et parmi les membres du jury qui l’ont choisie, avec dix autres finalistes, il y a Haider Ackermann et Tilda Swinton. Je le souligne, histoire de poser le niveau du jury.

Je ne sais pas ce qui les a séduits chez elle, en revanche je sais pourquoi son travail m’a enthousiasmée. Ouvrons les guillemets en très grand car en parlant, elle nous donne les clefs de son univers vestimentaire. 

I.C: Quand vous est venue cette envie de coudre des vêtements?
Marie-Eve Lecavalier: J’ai grandi dans une banlieue où toutes les maisons sont semblables, un peu cliché. Quand j’étais jeune, je m’ennuyais. Ma grand-mère était couturière et j’ai appris à coudre quand j’avais cinq ans. Je modifiais tout ce que je portais. J’ai toujours eu un amour pour le vêtement, une admiration pour la mode, mais c’était un milieu qui me paraissait intouchable. Ce qui m’arrive aujourd’hui est un peu irréel, d’ailleurs. Quand j’étais jeune, j’essayais d’améliorer ce que j’avais avec les moyens du bord, comme on fait tous dans les milieux pauvres.

La mode c’est votre mode d’expression?
Oui, je ne me vois pas faire autre chose. Le vêtement, cela a été mon premier moyen d’expression. J’étais très timide quand j’étais jeune, très réservée, très sensible, très fragile. J’avais maladivement peur des gens, même des jeunes de mon âge. Ma façon de m’exprimer, c’était de trouver des moyens farfelus pour m’habiller. Et plus je grandissais, plus j’affirmais mon style. J’étais consciente que j’étais différente dans cette banlieue. Je ne correspondais à aucun stéréotype. Je savais aussi que d’ici à ce que j’en parte, il allait me falloir trouver un moyen d’être bien.

Quand on regarde votre collection, les Seventies semblent être l’un de vos points de repère imaginaires.
Je ne les ai pas connues mais intérieurement j’aurais bien aimé. J’ai une certaine vision de ces années-là, peut-être à cause des photos de mes parents, où on les voit hyper amoureux. Il y avait quelque chose de tellement beau, tellement libre dans ces années là! Tellement nouveau. D’un point de vue musical aussi. Mes parents sont musiciens. Mon père m’a fait écouter très jeune Frank Zappa que j’adore, et tous ces personnages déjantés qui ont existé dans cette décennie. Avec ma collection, j’avais envie de traduire un esprit, l’idée que je me fais de ces années-là sans les avoir vécues.

Depuis votre défilé à Genève, est-ce que l’on vous a contactée pour commercialiser vos pièces?
Pas vraiment. On m’a écrit pour participer à des showrooms, mais comme c’est à nous de payer, en ce moment je n’en ai pas les moyens. Peut-être pourrais-je commercialiser les chemises? Plein de gens m’ont demandé de les produire. Les pièces en cuir, en revanche, ce sera plus difficile car j’ai créé ma propre technique de tricot en cuir, qui imite la maille jersey.

“Come get trippy with us”, pourquoi avoir donné ce nom à votre collection de Master?
Il m’est venu instinctivement. C’est une expression que j’utilise avec des amis. Cette collection célébrait beaucoup de gens qui m’ont entourée, mon grand-père, lutteur dans les années 20, mes parents musiciens, mes amis un peu perchés. J’avais envie de leur faire honneur, à tous ces déjantés. C’est une collection pour une femme jeune, mais aussi pour une femme moins jeune qui a gardé son âme de rock star. Celle qui va à un vernissage et qui est la première à être saoule à 19h. Mais elle porte un magnifique manteau en cuir et cela ne se voit pas… Ce sera moi à 60 ans, sans doute (rires). Je me suis raconté une histoire, j’avais envie d’embarquer les gens dans mon trip des années 70.

Vous aimez vivre sur le fil qui passe entre le rêve et la réalité?
J’ai toujours eu un imaginaire très fort. Quand j’étais enfant, je me faisais auto-halluciner: je m’entraînais à la déformation visuelle. Quand j’allais me coucher, je fixais le papier peint à pois de ma chambre et j’avais l’impression que tout bougeait. J’adorais ce moment. Mes rêves, la nuit étaient extrêmement puissants et prenaient une grosse place dans mes journées aussi. J’avais l’impression que la ligne entre le rêve et la réalité était très mince. Et cette ligne me fascine. Je m’étais fait mon monde à moi. Je n’aimais pas trop la réalité, elle me faisait un peu peur. Du coup je m’enfermais dans des histoires pour essayer d’être plus forte face à ce monde qui me terrifiait. Je me suis créé un « pseudo moi », une Marie-Eve Lecavalier hyper forte, hyper fonceuse, qui était finalement celle que je suis devenue aujourd’hui, étrangement. Cela me rassurait beaucoup et cela me donnait l’espoir que, dans un futur proche, je ne serais plus cette petite fille fragile, très maladroite, qui vivait dans sa tête, mais plutôt une personne assez affirmée, assez forte, assez confiante. Et puis me voilà!

Pourquoi être venue étudier à Genève?
J’ai fait mon bachelor à Montréal. Je ne venais pas de l’école la plus réputée, mon portfolio n’était pas assez fort, et j’ai donc décidé de faire un master. Aux Etats-Unis, c’était hors de prix. En Europe aussi, puisque je n’étais pas européenne. La Suisse était le seul pays où je pouvais m’offrir financièrement un Master. Or il se trouve que j’ai été l’assistante de Yin Gao pendant 4 ans (qui fut la responsable de la filière mode à la HEAD jusqu’en 2015, ndlr). Elle était mon mentor. J’ai visité l’Ecole avant de m’inscrire et j’ai découvert que le matériel à disposition était incroyable! On a accès aux ateliers de bois, de métal, de 3D… J’avais envie d’explorer la matière et c’était pour moi le meilleur endroit où le faire: comme un grand jeu d’exploration. J’espérais en sortir avec un portfolio assez fort pour me permettre d’accéder à mon rêve.

Et c’est quoi, votre rêve?
Comme tous ceux qui créent, on a tous envie d’être connu un jour. J’aimerais me lever tous les matins, faire ce que j’aime et pouvoir en vivre. Ce serait génial. J’aimerais bien entrer dans un studio, apprendre. J’ai envie de faire plein de choses différentes. Mais à long terme je ne vois pas encore où je ne pourrais trouver ma place et m’épanouir. Certains points me dérangent dans l’industrie de la mode, actuellement.

Qu’est-ce qui vous dérange?
En ce moment, je suis fatiguée de voir le monde du luxe utiliser les codes de la working class à outrance, pour vendre leurs vêtements à des prix hallucinants. Avec ma collection, je voulais m’éloigner de cette esthétique-là. Mon but était de faire quelque chose de très sophistiqué, même si le cuir et tous les jeans que j’ai utilisés sont recyclés. Je voulais une collection assez chic, mais portable. Je trouve dommage que les gens fassent comme si c’était cool d’être pauvre. Je viens de ce monde-là. Pour moi, mon seul moyen d’expression, quand j’étais jeune, c’était de me faire accroire avec mes vêtements que j’avais quand même un petit peu d’attitude, que j’appartenais à quelque chose. Si en plus l’élite s’habille comme nous! Cela me choque, cette usurpation du style des sous-cultures dans le milieu de la mode, parce que cela montre à quel point tout ça est une blague. Le sportswear, c’est le groupe de vêtements qui se vend le mieux aujourd’hui, et du coup tout le monde en fait.

Mais c’était déjà le cas dans les années 80: quand Run-DMC s’est approprié les vêtements des Breakdancers pour en faire leurs tenues de scène, ils ont touché un million de dollars d’Adidas pour être leurs ambassadeurs…
Oui, j’ai fait ma thèse sur le hip-hop. C’était sombre, très difficile de vivre dans le Bronx dans les années 70 et le hip-hop est né de la résilience. C’est un milieu que je respecte énormément. Au niveau du vêtement, ils ont essayé de voler des trucs de riches pour essayer de se revamper un peu en mixant tout ça avec du sportswear. Mais quand l’élite s’empare de cette esthétique pour vendre ses produits, cela ne résout absolument rien, socialement parlant. Au contraire! Cela crée encore plus de décalage. Je trouve que c’est trop facile d’utiliser ces stéréotypes… Mais c’est peut-être mon côté petite fille de banlieue.

Justement, parlons de cette petite fille de banlieue: quand vous étiez jeune vous réutilisiez des vêtements pour en faire autre chose. Où les trouviez-vous?
Je prenais surtout les vêtements de mon frère. La jupe en jean de ma collection est une réminiscence d’une jupe que je m’étais faite en défaisant les fourches. Ma grand-mère couturière me donnait des chutes de tissus, je fabriquais beaucoup de patchworks, je coupais un peu dans tout. Quand j’achetais une pièce, je me demandais toujours comment j’allais la modifier.

Et quel était votre style à l’époque?
Je pense que j’ai essayé de le traduire dans ma collection de Master: le marcel, la chemise, les jeans… Ces éléments me tiennent à coeur: je les porte depuis toujours. Les jeans surtout, je les ai tellement coupés, découpés, refaits pour des amis. Je ne suis jamais satisfaite des toiles neuves, c’est pour ça que j’ai choisi des jeans usagés et que je les ai défaits afin de construire ma collection. C’était aussi une manière de m’approprier leur histoire pour écrire la mienne.

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