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Marie Salamagne, parfumeuse du supranaturel

21 février 2018

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Marie Salamagne. Un nom dont parle beaucoup actuellement dans le monde de la parfumerie. On lui doit le dernier parfum Alaïa. Le dernier Mugler aussi: il s’appelle Aura. Un nom prédestiné pour une jeune femme un peu druidesse dont la forêt est la muse. – Isabelle Cerboneschi.

I

l y a quelque chose de surnaturel chez Marie Salamagne. On l’imagine percevoir l’esprit des arbres et des plantes qui entourent la propriété familiale périgourdine. La nature est son refuge, la forêt son port d’attache et sa muse.

La force de la Terre, elle a pu l’exprimer de manière quasi cérémonielle dans Aura, le dernier opus de Thierry Mugler. Encore un parfum que l’on adore ou que l’on déteste. Rien d’étonnant: cette dualité du j’aime/j’aime pas s’applique à toutes les fragrances de la marque depuis le lancement d’Angel, en 1992.

Ce parfum est enchâssé dans un coeur vert, conçu tel un cristal. Par un troublant phénomène de paréidolie, et selon l’angle où l’on regarde ce coeur, on y perçoit un visage qui pourrait être celui d’un robot ou d’un alien: on est dans l’univers de Thierry Mugler, alias Manfred.

Aura commence sur une note verte un peu médicamenteuse, qui s’arrondit avec le temps, entre la fleur et la douceur, façon fève tonka. Il est difficile de définir cette senteur, car elle fait référence à des ingrédients que le nez peine à discerner.

Sous la direction artistique de Pierre Aulas, consultant olfactif de la marque Thierry Mugler, quatre parfumeurs ont participé à l’élaboration de la composition d’Aura: Daphné Bugey, Amandine Clerc-Marie, Christophe Raynaud, mais c’est Marie Salamagne qui a donné le « la », l’idée d’origine.

I.C : Comment capture-t-on l’aura?
Marie Salamagne: (Rires). Quand on nous a présenté l’histoire à l’origine du parfum, il s’agissait de dessiner une nouvelle femme Mugler, appartenant à l’univers singulier du créateur. Monsieur Mugler était en quête de l’aura d’un personnage féminin, doté d’une facette un peu animale. Il devait y avoir de la « végétalité » dans cette fragrance. Chaque femme possède une aura qui lui est propre et le fait que l’on nous a donné ces quelques éléments clefs – je dis « nous » car nous avons été plusieurs parfumeurs à travailler sur ce parfum – nous a permis de construire cette premier idée, celle d’un accord très fort, dès le départ.

Vous avez en effet composé ce parfum à plusieurs mains: vous étiez quatre parfumeurs. Est-ce que chacun devait écrire une note, une facette du parfum? Comment naît l’harmonie, comment donne-t-on une signature à un parfum lorsque l’on est quatre?
Une signature forte ne peut naître que si elle émane d’une seule personne, si elle est habitée. Nous étions effectivement quatre à travailler sur la note d’Aura, mais il y a un parfumeur à l’origine d’une idée forte.

Et ce parfumeur c’était vous?
Oui, mais nous sommes tous là pour servir la marque. On décide de faire appel à un autre parfumeur parce que l’on se dit que ce sera enrichissant, parce que ce sont des projets qui durent 2 ou 3 ans, qui sont de l’ordre du marathon, et qu’il est important d’avoir un autre regard sur ses propres formules. En fonction de la personnalité de chacun, de la marque en question, on va faire appel à tel ou tel parfumeur. Dans le cas d’Aura, chacun a apporté un plus, qui arrivait à un moment précis et qui a été validé par les trois autres. Ce fut un travail accompli en communion d’esprit et cela nous a permis de ne pas perdre l’idée forte de départ.

Quelle était cette idée?
J’ai eu l’idée de réinterpréter l’animalité avec des codes d’aujourd’hui. Le tour de force était de ne pas utiliser les notes animales que l’on connaît: le musc, la civette, le castoréum, l’ambre gris, toutes ces notes qui nous emportent vers le passé de la parfumerie très marquée, vers l’époque de la guerlinade par exemple. Or la femme dont il était question dans Aura était moderne: nous devions exprimer une nouvelle forme de sensualité. Coup de chance: dans notre palette, il y avait une matière que l’on n’avait jamais utilisée et qui possédait cette senteur étrange, entre la douceur féminine et l’animal. Elle était assez difficile à dompter: c’est une matière naturelle que l’on appelle la liane fauve. J’ai eu envie de réunir ses deux facettes et assez vite, je l’ai associée avec une note de rhubarbe pour retrouver un côté végétal, pour générer une vibration, un élan de vie, un peu comme la sève. C’était cela le point de départ.

Vous parlez de la liane fauve: est-ce qu’elle existe vraiment?
Oui, c’est une matière première naturelle qui a été sourcée en Chine. Elle a toujours été utilisée là-bas dans la pharmacopée. En tant que parfumeurs, nous ne l’utilisions pas. Mais mais il est des gens dont c’est le métier d’être chercheur d’odeur et l’une de ces personnes nous l’a proposée. Nous la trouvions un peu bizarre car nous n’en possédions pas les codes, mais nous avons décidé de l’ajouter à notre palette en nous disant qu’un jour, quelqu’un réussirait à l’exploiter. Plus tard, lors du développement du parfum, nous avons appris que cette matière était utilisée comme régulateur cardiaque. Or quand nous avons découvert que le flacon était en forme de coeur, nous nous sommes dit qu’il n’y avait pas de hasard.

Possède-t-elle une odeur particulière, cette liane fauve?
Oui, sinon nous ne l’aurions pas considérée. Nous ne choisissons pas de produits qui n’ont que des vertus médicales: notre but premier est que cela sente.

Comment avez-vous capté cette odeur, par headspace?
Non, par distillation: nous avons obtenu une huile essentielle.

Comment la décririez vous?
Elle possède une note sensuelle vanillée. Quand vous sentez une gousse de vanille et que vous la frottez dans vos mains, il en ressort une senteur cuirée. Dans la liane fauve, il y a de cela aussi: une animalité moderne, jamais employée en parfumerie.

Vous évoquez l’image d’une femme puissante, sauvage. Une héroïne d’Avatar?
Même si elle à l’air de venir de l’au-delà, je la trouve plutôt ancrée dans notre réalité, cette héroïne. On peut se projeter en elle, sans doute beaucoup plus que dans les autres figures féminines de Monsieur Mugler, que ce soit celle qui incarnait Angel ou Alien. Aura possède quelque chose de chamanique, de mystique.

Dans ce parfum, je perçois des notes de rose et de violette, mais très discrètes. Or c’est à cet accord que l’on reconnaît le parfum des saintes. Est-ce qu’Aura est un parfum de sainteté?
Oui, c’est bien vu! Ou plutôt bien senti! Ce n’est pas un accord majeur, raison pour laquelle on n’en parle peu. Il y avait dans le brief que l’on nous a donné cette notion de parfum de sainteté:  Monsieur Mugler l’avait évoqué. Quand les créateurs sont présents pour représenter leur marque, je me fais très humble et je me dis que si il a choisi une note, c’est qu’il a des raisons.

Derrière le côté vert de cette fragrance, on sent une note un peu lactée, assez addictive dans ce parfum. Un peu comme cette substance lactescente et collante que l’on garde sur les doigts quand on cueille une figue.
Cela vient de la liane fauve: elle possède une facette « dragée-amandée », que retrouve d’ailleurs dans la figue. Cette matière première est vraiment très riche.

On discerne aussi quelque chose de médicamenteux, mais pas dans un sens désagréable. C’est assez difficile à décrire…
C’est la liane fauve, encore elle, qui a cet aspect médicamenteux. Mais comme cette substance n’a jamais été employée en parfumerie, on n’a pas de repère olfactif pour la reconnaître. C’est d’ailleurs ce qui lui donne ce petit grain de beauté. C’est important de créer un accident dans un parfum, de ne pas faire quelque chose de trop lisse. Dans les parfums mémorables, vous noterez qu’il y a toujours un accident heureux.

Votre maison de famille, celle dans laquelle vous vous ressourcez, est située dans le Périgord. Est-ce que ces odeurs terriennes ont une influence sur votre manière de créer des parfums?
Bien sûr! Elles sont très importantes. C’est ma bulle d’oxygène, mon échappatoire. Autant j’adore Paris pour son énergie, autant j’ai besoin de m’en extirper. Dès que j’ai quelques jours devant moi, je pars là-bas. Je vais marcher dans les bois, sentir l’humus, humer le peu de roses qui sont encore écloses sur mes rosiers, ramasser du laurier, du thym. Oui cela influence ma vision du vert, du végétal, de la terre.

Avez vous une odeur préférée?
Je suis une inconditionnelle du patchouli. C’est quelque chose qui me transporte. Au delà de cette attirance, dans l’écriture de mes parfums, j’aime les choses plutôt épurées, très directes, avec un fort caractère. J’aime les matières qui racontent des histoires. Quand je vous décris la liane fauve, par exemple, je ne vous donne pas un mot, mais dix! J’aime partir d’une matière qui m’inspire, qu’elle soit naturelle ou synthétique, et je construis autour.

Vous dites que le patchouli vous transporte: vous mène-t-il dans les sous-bois de votre enfance?
Peut-être…  Mais je crois que c’est du domaine de l’inconscient. C’est une matière première sublime. C’est un parfum à lui tout seul que je redécouvre à chaque fois. Il est frais et intense, plein de dualité. Depuis vingt ans, je parfume mon intérieur, mes vêtements, avec du patchouli et je ne m’en lasse pas.

Vous êtes la première personne que je rencontre qui associe le mot « frais » à « patchouli »!
Ah oui? Je trouve qu’il y a une lumière dans le patchouli. Tout le monde le voit sombre, mais s’il est beau, c’est justement parce qu’il n’est pas que cela. Pour moi, un cèdre de l’Atlas ou un bois de oud, c’est sombre, mais pas le patchouli. Il est vertical: les racines dans la Terre et la tête dans le Ciel.

Vous avez fait l’école de l’ISIPCA de Versailles. Comment choisit-on de devenir parfumeur? Est-ce un rêve d’enfant ou un rêve d’adulte?
Chaque parfumeur a un parcours très différent et dans mon cas, ce métier, c’était un rêve d’adulte. Je me destinais à tout autre chose. J’ai commencé par faire des études de médecine, puis j’ai bifurqué vers la chimie où je m’ennuyais profondément. Je sentais que cela ne collait absolument pas avec celle que j’étais – à l’époque je faisais beaucoup de danse, je dessinais, j’avais besoin de créer – et cette situation me désespérait. J’ai entendu parler de cette école tout à fait par hasard, par une personne que j’ai croisée cinq minutes et que je n’ai plus jamais revue de ma vie. J’ai du mal à expliquer le flash qui s’est produit: au moment même où elle m’en a parlé, j’ai su que j’allais faire ce métier. Les portes n’ont pas été simples à ouvrir, j’ai beaucoup bataillé, mais c’était une évidence. Chaque pas que je faisais me confortait dans ma décision. C’est venu à moi et je remercie le Ciel car j’ai bien conscience de cette chance: c’était comme épouser un costume fait sur mesure.

Un parfum pour vous qu’est-ce que c’est: une histoire que l’on raconte sans mot, une architecture invisible?
J’aime l’idée que ce soit une histoire sans mot. Quand un parfum est beau, j’aime ne pas avoir à le décortiquer, mais me laisser emporter par l’émotion. Je porte Shalimar depuis que je suis petite, j’ai eu la chance de le connaître avant que la formule soit modifiée du fait des normes européennes, et je garde cette émotion en mémoire. Même en étant parfumeur, même si je possède la technicité pour le faire, je ne cherche pas à l’analyser. Cela ne m’intéresse pas. Quand on réussit un parfum, quand on y met quelque chose de fort, on n’a plus besoin des mots… 

* ISIPCA: Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l’aromatique alimentaire.

“Dans notre palette, il y avait une matière que l’on n’avait jamais utilisée et qui avait cette senteur étrange, entre la douceur féminine et l’animal. Elle était assez difficile à dompter: c’est une matière naturelle que l’on appelle la liane fauve.”

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