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Marjorie Merriweather Post, figure d’un monde révolu

janvier 2018

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Sur ce portrait de 1929, signé Giulio de Blaas, Marjorie Merriweather Post – avec sa fille Nedenia – porte la broche composée de sept émeraudes gravées dont la principale remonte à la période mo- ghole et date du XVIIe siècle. Courtesy: Hillwood Estate, Museum and Garden.

Les 19 et 20 décembre dernier, Sotheby’s a vendu la collection d’Eleanor Post Close et de son fils, Antal Post de Bekessy. Leur mère et grand-mère, Marjorie Merriweather Post, héritière de l’empire alimentaire General food, fut l’une des femmes les plus riches des Etats-Unis, une philanthrope et une grande collectionneuse d’oeuvres d’art russe pré-révolutionnaire et de bijoux. Portrait de l’une des dernières « aristocrates » américaines. – Isabelle Cerboneschi.

L

e résultat de la vente de la collection d’Eleanor Post Close (1909-2006) et de son fils, Antal Post de Bekessy (1943-2015), qui s’est tenue à Paris les 19 et 20 décembre 2017, a dépassé de très loin les estimations: les 700 lots ont été adjugés pour la somme de 7’139’047 euros.

Plus d’un millier de collectionneurs, marchands, institutions, ont participé à cette vente et 94% des lots ont trouvé preneur. Quelque 1500 personnes ont visité l’exposition qui précédait les enchères, fascinées par cette collection de mobilier et de peinture du XVIIIe siècle, d’oeuvres impressionnistes, modernes et contemporaines, qui symbolisait le goût de cette famille de collectionneurs américains pour l’art et l’art de vivre à la française.

L’engouement généré par cette vente est lié à la légende de la dynastie Post, dont la figure la plus emblématique fut Marjorie Merriweather Post, l’héritière de la Postum Cereal Company, qu’elle a transformée en un empire agroalimentaire: la General Food.

En décembre 2013, lors d’une exposition de bijoux Cartier au Grand Palais à Paris, parmi tous les joyaux, toutes les tiares ayant orné des fronts royaux, un portrait signé Giulio de Blaas attirait les regards. Celui d’une femme élégante, d’une grande beauté, qui tenait dans ses bras son enfant. Et sur son épaule gauche, une broche ornée de sept émeraudes indiennes gravées et sertie de diamants, qui coulaient en cascade. Cette femme n’était autre que Marjorie Merriweather Post.

Représentée avec sa fille Nedenia Hutton (devenue plus tard l’actrice Dina Merrill) elle fut l’une des femmes les plus riches des Etats-Unis et l’une des plus grandes collectionneuses de bijoux: Tiffany, Harry Winston, et surtout Cartier avaient sa préférence. Les archives de Cartier New York regorgent de dessins préparatoires, de gouaches, de croquis de transformations gardés dans d’immenses dossiers. Ces planches, que j’ai découvertes lors de la réouverture de la Mansion Cartier sur la 5e Avenue à New York en septembre 2016, révèlent le goût de cette femme pour les pierres de couleur, pour les bijoux flamboyants, qu’elle faisait redessiner au gré des modes et de ses envies. On l’avait surnommée «l’impératrice américaine»* et elle fut l’une des dernières représentantes d’un mode de vie révolu.

Marjorie Merriweather Post est née en 1887, fille unique de Charles William Post et d’Ella Letitia Merriweather. Son père avait fait fortune dans les céréales. De constitution fragile, il était convaincu qu’une nutrition équilibrée pouvait avoir une influence bénéfique sur la santé et avait lancé en 1898 les premiers paquets de céréales aux fruits pour le petit-déjeuner. De son vivant, il avait familiarisé sa fille aux affaires, l’emmenant avec lui lors de meetings ou de déplacements professionnels. A son décès, en 1914, Marjorie Merriweather Post reçut la majorité des actions de la Postum Cereal Company Ltd, ce qui fit d’elle la femme la plus riche des Etats-Unis. Elle n’était âgée que de 27 ans et vivait avec son premier mari (elle en a eu quatre), Edward Bennett Close.

C’est sous l’impulsion de cette femme visionnaire que l’entreprise a pris son envol en 1923. Son deuxième époux, le financier Edward Francis Hutton, en était alors le président du conseil d’administration, mais c’est Marjorie Hutton qui, en femme d’affaires avisée, a permis la transformation de la firme. Elle a su anticiper les changements comportementaux liés à l’évolution de la société et, voyant que les femmes gagnaient peu à peu leur indépendance, a compris qu’il fallait leur faire économiser du temps en cuisine grâce à des produits surgelés. Suite à plusieurs rachats, la société est devenue la puissante General Foods Corporation. En 1936, après son divorce, Marjorie Merriweather Post devint la première femme à rejoindre le conseil d’administration d’une grande compagnie américaine.

La beauté comme manifeste
Cette femme d’affaires était doublée d’une hôte parfaite dotée d’un goût très sûr. C’est ainsi qu’on l’avait élevée au Mount Vernon Seminary, dans l’Etat de Washington, où son père l’avait inscrite quand elle avait 14 ans.

«Elle était adorable! s’exclame Iris Apfel, qui l’a connue. Elle avait trois maisons principales: Mar-A-Lago** à Palm Beach en Floride, qui appartient maintenant à Donald Trump et qu’il a transformée en un club, Camp Topridge, au bord du lac St Regis dans les monts Adirondacks, et une magnifique propriété dans l’Etat de Washington DC, Hillwood, qui est devenue un musée*. Avec mon mari Carl, nous lui avons fabriqué des tonnes de tissus! A nos débuts, quand nous avons créé notre compagnie d’étoffes Old World Weavers, je répondais encore au téléphone. Un jour, elle appelle: «Je suis Madame Marjorie Merriweather Post et je dois parler immédiatement à Monsieur Apfel.» Je lui demande pourquoi. Elle répond: «Hier soir, on a posé tous mes rideaux et je dois lui en parler.» J’ai pensé au pire: qu’avions-nous fait? Nous avions créé pour elle une grande quantité de soieries avec de nombreuses garnitures. Elle semblait tout détester. Je lui ai donc passé mon mari et elle lui a dit: «Je suis actuellement assise tout en haut d’une échelle de 6 mètres dans mon salon et j’admire mes rideaux: ils sont absolument magnifiques! La qualité des tissus est fantastique! J’adore les festons! Mais j’ai un problème: je suis en train d’étudier la passementerie, une en particulier avec beaucoup de petites boules de soie. Pourriez-vous me dire combien de boules je devrais pouvoir compter sur un yard? Mon époux lui a ré- pondu: «Mais Madame Post, elles sont faites à la main! Tous les matins, je mange vos céréales «Raisin Bran»: pouvez-vous me dire combien de raisins suis-je censé trouver dans chaque cuillerée?» Elle lui a répondu: «Touchée! Monsieur, je suis vraiment stupide, cela ne fait aucune différence et en plus ils sont magnifiques, je les adore, et si je ne descends pas du haut de cette échelle, je pourrais me casser le cou, alors merci beaucoup et excusez-moi.»

Dans les salons privés de Cartier New York, Marjorie Merriweather Post demandait-elle combien de brillants viendraient orner ses parures? Nul n’est là pour s’en souvenir. En revanche, ce que l’on sait, c’est son amour du beau, poussé lui à l’extrême: «Elle fut sans doute l’une des plus fidèles et la meilleure cliente de Cartier New York. C’était une femme très indépendante qui ne laissait le soin à personne d’autre de lui offrir des bijoux, explique la Maison Cartier, New York. Même si elle a eu de nombreux maris, c’était elle qui s’achetait ses joyaux, à quelques exceptions près, ce qui était assez inhabituel à cette époque. Elle a commencé à les collectionner très jeune. Et pas seulement des bijoux, mais également des cadres pour y encadrer des portraits peints, des miniatures ou des photographies. Dans nos archives, nous avons plus de 200 dessins de cadres qu’elle a commandés pour elle ou pour offrir.»

Marjorie Merriweather Post aimait marier ses bijoux à ses tenues. Elle était l’une des clientes de Martha Phillips – une figure new-yorkaise de la mode décédée en 1996 – qui avait ouvert une boutique au 12e étage d’un immeuble sur Madison Avenue, au début des années 30. Malgré la crise, celle-ci ne vendait rien à moins de 100 dollars de l’époque. Marjorie Merriweather Post se rendait dans la boutique avec ses joyaux pour être certaine que la couleur et la forme du col des robes qu’elle allait s’offrir les mettraient suffisamment en valeur. En 1971, alors qu’elle était âgée de 84 ans, ses dépenses pour ses vêtements et accessoires s’élevaient encore à 250’000 dollars par an.

«Parfois elle arrivait avec des pierres, parfois elle nous les achetait, confie la Maison Cartier New York. Un jour, elle est venue avec une suite d’améthystes magnifiques et elle a souhaité qu’on les monte avec des turquoises.» L’alliance des deux couleurs était loin d’être anodine à l’époque, dans le monde de la haute joaillerie: la première à avoir osé marier ces gemmes fut la Duchesse de Windsor, avec son gorgerin en or, turquoises, améthystes et diamants, créé à sa demande par Cartier en 1947. «Tout le monde pensait à l’époque que cette combinaison de couleurs était choquante, apprend-on chez Cartier New York. Mais la Duchesse de Windsor a inspiré les femmes et au milieu du siècle, cette alliance de couleurs est devenue très à la mode.» C’est dans cette veine que s’inscrit le collier d’améthystes et turquoises de Marjorie Merriweather Post, qui date de 1950-51.

Marjorie Merriweather Post possédait l’une des plus grandes collections au monde d’art pré-révolutionnaire. Elle l’avait achetée au gouvernement soviétique sous l’ère de Joseph Staline, quand elle vivait en Russie. Elle y avait suivi son troisième époux, Joseph E. Davies lorsque ce dernier avait été nommé ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’Union soviétique. Le couple a vécu là-bas de 1937 à 1938. Sa collection est actuellement  exposée de manière permanente dans sa maison-musée, à Hillwood Mansion. Sa collection est actuellement  exposée de manière permanente à Hillwood Mansion. Elle avait conçu sa maison de Hillwood comme un musée. Un lieu qui serait le témoin d’une ère disparue, une époque d’opulence où régnait l’élégance. « Elle souhaitait dévoiler un certain mode de vie qui était en train de disparaître et qui n’existerait plus jamais. Et montrer les collections qu’elle avait créées et qu’elle aimait », expliquait Dina Merrill *.

Marjorie Merriweather Post était une philanthrope qui n’aimait pas évoquer les millions qu’elle distribuait. Parmi les innombrables causes qu’elle finança, il y eut la création des « soup kitchens », à New York, pendant la dépression qui ont aidé à nourrir ce qui n’avaient plus rien, et celle d’un hôpital de campagne américain en France pendant la Première Guerre mondiale, qui lui valut d’être décorée de la Légion d’honneur par la République française.

Marjorie Merriweather Post, qui est décédée en1973, fut l’une des dernières représentantes d’une Amérique disparue. Sa fille Eleanor Post Close a baigné dans cet environnement d’élégance et de beauté: les 126 pièces de Mar-A-Lago étaient décorées de meubles hétéroclites qui formaient un tout étonnamment cohérent: un mélange de styles hispano-mauresque, néo-gothique, rococo et classique français. C’est sans doute dans cet environnement qu’Eleanor Post Close a développé son goût du mobilier et de l’art français du XVIIIe siècle.

Cette dernière a choisi de s’installer en France, après la Seconde Guerre mondiale. Dès son arrivée à Paris, elle acquit un hôtel particulier sur le Parc Monceau, puis l’ancienne résidence du Comte d’Artois, en bordure de Seine. Plus tard, elle fit l’acquisition d’un hôtel particulier à Fribourg. Dotée comme sa mère d’un goût très sûr, elle a su créer au fil des ans une magnifique collection de meubles et de tableaux du XVIIIe siècle ainsi que quelques chef d’œuvre de l’art moderne et impressionniste: les tableaux d’Edouard Vuillard, de Gustave Courbet, ou de Zao Wou-Ki entraient en conversation silencieuse sur les murs de ses différentes propriétés.

Son fils Antal Post de Bekessy est devenu lui aussi un fervent collectionneur aux goûts éclectiques, passionné autant par le romantisme du XIXe siècle que le modernisme du XXe siècle, en passant par les dessins d’artistes appartenant au mouvement de la Sécession Viennoise (Koloman Moser et Herbert Boeckl).

Les collections d’Eleanor Post Close et Antal Post de Bekessy, qui ont été dispersées en décembre dernier par Sotheby’s, témoignent de leur passion du beau sous toutes ses formes, une passion qu’ils ont reçue en héritage…

* Lire: «American Empress, the Life and Times of Marjorie Merriweather Post», Nancy Rubin, janvier 2004.

** La somptueuse résidence de Mar-A-Lago avec ses 126 pièces – a été rachetée en 1985 par l’actuel président des Etats-Unis d’Amérique, Donald Trump, pour la somme de 8 millions de dollars, avant qu’il la transforme en club privé dix ans plus tard. 

Musée Hillwod: www.hillwoodmuseum.org

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Sur le portrait de Frank O. Salisbury (1946), Marjorie Merriweather Post porte un collier de diamants et saphirs de 1936-37 à la forme géométrique typique des joyaux Art déco de Cartier. Courtesy: Hillwood Estate, Museum and Garden.

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Dessin de création de la broche pendentif, Cartier Londres, 1923, remaniée par Cartier New York, 1928, H. 20,32 cm. Hillwood Estate, Museum & Gardens, legs de Marjorie Merriweather Post, 1973. Archives Cartier New York.

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Broche Cartier en platine, diamants et émeraudes du XVIIème siècle (pour un total de 250 carats). Courtesy: Hillwood Estate, Museum and Garden.

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Motif central d’un collier, crayon graphite et gouache, exécuté pour Marjorie Merriweather Post en platine, saphirs et diamants. (13,6 x 12,2 cm ), © Cartier New York 1937

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Collier de diamants et saphirs de 1936-37 à la forme géométrique, Cartier New York. Courtesy: Hillwood Estate, Museum and Garden.