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“Notre organe sexuel le plus puissant, c’est le cerveau!”

Le dessinateur et scénariste de bandes dessinées Milo Manara s’est associé avec l’horloger Ulysse Nardin afin de créer dix cadrans de montres érotiques. Mais lors de notre rencontre, il fut surtout question de Machiavel, de Fellini, de Michelangelo Merisi da Caravaggio, et de « l’amour qui fait tourner le soleil et les étoiles »…  – Isabelle Cerboneschi.

28 mai 2019

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Milo Manara

Milo Manara a découvert la bande dessinée en 1967, chez le sculpteur Miguel Ortiz Berrocal dont il était l’assistant. Il avait 22 ans. C’est tard, mais ce genre de lecture était interdite dans sa famille. Milo Manara a donc grandi sans Tintin, ce qui n’a eu aucune incidence sur sa carrière d’auteur et dessinateur de bande dessinée.

En découvrant Barbarella de Jean-Claude Forest ou Les Aventures de Jodelle du belge Guy Peellaert, une bande dessinée inspirée du Pop Art et publiée en 1966, Milo Manara ressent une fascination pour ce moyen d’expression. Enfin une forme d’art reproductible, qui permette à la fois de raconter une histoire et de la dessiner!

La fin des années 1960 étant une époque qui invitait à la liberté sous toutes ses formes, Milo Manara commence à dessiner des dessins érotiques afin de financer ses études d’architecture à Venise. Puis au fil des années, il en fait son métier. Son trait, ses courbes voluptueuses, se prêtent merveilleusement aux nus féminins qu’il dessine à l’envi.

Sa carrière prend un essor international en 1983, lorsqu’il crée Clic!, une série parue tout d’abord dans le magazine Playmen, et qui deviendra l’album « Le Déclic ». Cette étrange histoire de désir féminin activé par une télécommande s’est vendue à plus d’un million d’exemplaires, devenant ainsi le best-seller de la BD érotique.

La même année, il co-crée avec avec son ami Hugo Pratt, l’un des chefs-d’œuvre de la bande dessinée, « Un été indien ». Un album magistral qui raconte la difficile, voire impossible, co-existence entre les Indiens et les habitants d’un village de colons du Massachusetts, au début au début du XVIIe siècle.

Milo Manara a travaillé avec Federico Fellini, avec Alejandro Jodorowsky sur la saga Borgia. Son interprétation de la vie du Caravage, dont le 2e album est sorti en décembre 2018, est remarquable. On sent chez lui une profonde empathie pour ce peintre qui remettait en cause l’ordre établi et bousculait les conventions au péril de sa vie. Milo Manara partage avec lui son aversion pour l’autorité, dont il ne s’est pas caché lors de notre rencontre en janvier à Genève, au Salon International de la Haute Horlogerie.

I.C: On vous a proposé de travailler pour de nombreuses marques mais aucune avant Ulysse Nardin n’avait eu l’idée de vous demander de dessiner un cadran pour de montre. Comment l’expliquez-vous?
Milo Manara: Ulysse Nardin a démontré de nombreuses fois qu’il était le premier à faire les choses. C’est en effet le premier. Je ne sais pas si ce sera le dernier…

La tradition des montres érotiques remonte au XVIIe siècle, lorsque fut inventée la fonction de répétition minute, avec les marteaux qui tapaient sur les timbres et permettaient d’animer de petits automates. Sauf qu’à l’époque, les scènes étaient cachées. Ulysse Nardin préfère les révéler.
Dans mes dessins, il n’y a pas beaucoup de révélations (rires). Et surtout, mes dessins ne sont pas animés!

Vous racontez en dix cadrans l’histoire d’une femme qui fait la rencontre d’un personnage légendaire: une sirène. Est-ce plus facile pour vous de dessiner un érotisme imaginaire?
Oui. L’érotisme ne peut être qu’imaginaire. Ce que l’on voit tourner sur internet, toutes ces vidéos pornographiques, relèvent plutôt de la performance athlétique. On s’éloigne de l’érotisme, qui est un jeu issu de l’imagination. Notre organe sexuel le plus puissant, c’est le cerveau.

Nous vivons une époque paradoxale, entre censure et extrême liberté d’expression. Comment trouvez-vous votre place entre ces extrêmes?
Notre époque est en effet emplie de contradictions incompressibles. Mon ouvrage sur le Caravage va être publié en Chine. Or on m’a demandé de changer certains dessins, de couvrir certains nus. Il y a pourtant très peu d’érotisme dans cette BD. La violence, en revanche, n’est interdite nulle part! Je n’arrive pas à comprendre cela. Je pense que tout cela est plus une question économique ou politique, que morale. J’ai toujours opéré à mon égard une véritable censure contre la violence: cela m’est très difficile de dessiner une scène violente ou mortelle. Je l’ai fait, parfois, dans des histoires dont je n’avais pas écrit le scénario, comme par exemple Borgia de Jodorowsky, mais c’est rare.

Thanatos semble actuellement plus fort qu’Eros, or vous vous évertuez à prôner le contraire.
L’érotisme pour moi, n’est jamais conflictuel. Il est joyeux, positif. J’admets que chacun de nous le vive selon son éducation et son passé. Je peux comprendre le sadisme et le masochisme, et tout ce qui peut émaner de l’âme humaine, car ce ne sont que des élaborations culturelles de la violence: ce n’est pas la violence. Un écrit, un dessin, c’est une chose, mais la vraie souffrance photographiée ou filmée, c’est repoussant.

Vous évoquez l’album Borgia, or en le lisant, je trouve qu’il y a beaucoup de similitudes entre notre époque et celle des Borgia et de Machiavel.
C’est vrai. C’est le cynisme du pouvoir. Les hommes politiques citent beaucoup Machiavel aujourd’hui, mais sa vision était beaucoup plus complexe, plus subtile que l’usage que l’on en fait. Les élus ne

pensent qu’aux prochaines élections alors que Machiavel voyait plus loin: il s’agissait d’une pensée politique globale. Les hommes politiques d’aujourd’hui n’ont ni la vision, ni la force d’envisager un futur. Notre planète est dirigée par l’argent et c’est tout. Or pour Machiavel, le pouvoir ne pouvait être que politique.

Dans l’album Le Caravage, qui montre le rapport conflictuel que le peintre avait avec l’autorité, on a le sentiment qu’il y a un peu de vous qui transparait.
Comme avec tous les artistes un peu controversés, chacun voit dans Le Caravage un peu de soi. Il avait un rapport à l’autorité complexe. Un grand nombre de ses tableaux ont été refusés car non conformes à certaines visions du pouvoir. Il représentait la vierge comme une femme réelle. Il a peint Saint Mathieu comme un paysan analphabète, et comme il ne savait pas écrire, il a peint un ange guidant sa main. Le tableau a été refusé. Pour lui, les apôtres étaient de pauvres gens, et il tenait à le montrer car Jésus Christ s’est incarné parmi les pauvres.

Vous avez dit un jour que le corps d’une femme était sacré. En quel sens?
Il est sacré en regard de la violence que les femmes subissent. Il y a de plus en plus de cas de femmes assassinées par des membres de leur famille, et cela touche aussi l’Italie et la France. Je pense que c’est une conséquence de la place que la femme a gagnée dans la société. Les hommes ne sont pas prêts à lui laisser cette place et ils réagissent avec violence, comme d’habitude. Le phénomène va en s’amplifiant car la femme conquiert de plus en plus d’espace public, provocant une réaction troglodyte de la part de l’homme. C’est pour cela qu’il faut affirmer que le corps d’une femme est sacré et qu’il est inviolable.

Par quelle partie d’un personnage commencez-vous à dessiner?
Je commence toujours par les yeux, et notamment l’oeil droit du personnage. Et chaque fois que je fais autrement, mon dessin est raté. Les yeux sont la partie la plus importante de notre corps. On y discerne l’intelligence. Il est fondamental que le regard soit vivant pour que le reste le soit.

Vos personnages féminins sont souvent représentés de dos. Est-ce parce qu’il dévoile moins et permet d’inventer une histoire?
On peut penser que les hommes et les femmes sont égaux, vus de dos. Or c’est justement en les regardant de dos que l’on voit leur différence. C’est une question de structure du corps et de façon de se tenir dans l’espace. Un dos, c’est aussi quelqu’un qui s’éloigne, et cela génère une forme de mélancolie. Le metteur en scène italien Tinto Brass avait l’habitude de dire que chaque derrière possède sa propre expression, son caractère. On n’est absolument pas égaux vus de dos.

Federico Fellini, dont vous étiez l’ami, disait: « C’est la curiosité qui me réveille. » Et vous, qu’est-ce qui vous réveille?
Le sens du devoir ! (rires). Non, en réalité c’est mon réveil. Ce que voulait dire Fellini c’est que la curiosité était sa raison de vivre. Et sa vocation était de raconter ce qu’il avait découvert, grâce à sa curiosité. Et le fait qu’il se réveille, c’était bon pour nous. Malheureusement, il ne se réveille plus…

Quel fut le déclic qui a donné vie à l’album Le Déclic?
On m’avait commissionné pour raconter une histoire érotique qui devait paraître dans le mensuel Playmen. La dernière page était consacrée à des BD érotiques. Or il y avait un journaliste dans la rédaction qui était très laid, mais vraiment très laid. Et pourtant il était entouré de femmes splendides. Je me suis dit qu’il devait avoir un secret, un pouvoir spécial. J’ai imaginé qu’il possédait une télécommande qui pouvait influencer la libido de ces femmes fabuleuses. Et c’est venu comme ça… Je n’ai jamais imaginé que cette histoire rencontrerait un tel succès mondial!

Votre vie a-t-été aussi romanesque que vos bandes dessinées?
Ah non! C’est difficile pour un auteur de BD d’avoir une vie romanesque. Une bande dessinée, c’est un travail très méthodique, lent, qui demande beaucoup de régularité. Hugo Pratt fut le seul auteur que j’ai connu qui ait vécu comme son héros. Mais c’est aussi parce qu’il dessinait très vite et n’importe où: dans un avion, sur un bateau…

Dans Le Paradis, le chant 33e de la Divine Comédie, Dante Alighieri a écrit : « L’amour qui meut le soleil et autres étoiles », « l’amor che move il sole e le altre stelle ». C’est aussi votre vision?
Bien sûr si l’on considère l’amour dans le sens d’Eros, l’amour naturel, profane en grec ancien. Si l’on cherche à atteindre une planète qui se trouve à des millions d’années-lumière, il n’y a qu’une façon d’y arriver: envoyer un homme et une femme dans l’espace et espérer que grâce à leur descendance, quelqu’un finira par arriver sur cette planète. Notre éternité en dépend. Eros, l’amour physique, possède une dimension divine.

“Notre organe sexuel le plus puissant, c’est le cerveau!”

28 mai 2019

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Le dessinateur et scénariste de bandes dessinées Milo Manara s’est associé avec l’horloger Ulysse Nardin afin de créer dix cadrans de montres érotiques. Mais lors de notre rencontre, il fut surtout question de Machiavel, de Fellini, de Michelangelo Merisi da Caravaggio, et de « l’amour qui fait tourner le soleil et les étoiles »…  – Isabelle Cerboneschi.

Milo Manara a découvert la bande dessinée en 1967, chez le sculpteur Miguel Ortiz Berrocal dont il était l’assistant. Il avait 22 ans. C’est tard, mais ce genre de lecture était interdite dans sa famille. Milo Manara a donc grandi sans Tintin, ce qui n’a eu aucune incidence sur sa carrière d’auteur et dessinateur de bande dessinée.

En découvrant Barbarella de Jean-Claude Forest ou Les Aventures de Jodelle du belge Guy Peellaert, une bande dessinée inspirée du Pop Art et publiée en 1966, Milo Manara ressent une fascination pour ce moyen d’expression. Enfin une forme d’art reproductible, qui permette à la fois de raconter une histoire et de la dessiner!

La fin des années 1960 étant une époque qui invitait à la liberté sous toutes ses formes, Milo Manara commence à dessiner des dessins érotiques afin de financer ses études d’architecture à Venise. Puis au fil des années, il en fait son métier. Son trait, ses courbes voluptueuses, se prêtent merveilleusement aux nus féminins qu’il dessine à l’envi.

Sa carrière prend un essor international en 1983, lorsqu’il crée Clic!, une série parue tout d’abord dans le magazine Playmen, et qui deviendra l’album « Le Déclic ». Cette étrange histoire de désir féminin activé par une télécommande s’est vendue à plus d’un million d’exemplaires, devenant ainsi le best-seller de la BD érotique.

La même année, il co-crée avec avec son ami Hugo Pratt, l’un des chefs-d’œuvre de la bande dessinée, « Un été indien ». Un album magistral qui raconte la difficile, voire impossible, co-existence entre les Indiens et les habitants d’un village de colons du Massachusetts, au début au début du XVIIe siècle.

Milo Manara a travaillé avec Federico Fellini, avec Alejandro Jodorowsky sur la saga Borgia. Son interprétation de la vie du Caravage, dont le 2e album est sorti en décembre 2018, est remarquable. On sent chez lui une profonde empathie pour ce peintre qui remettait en cause l’ordre établi et bousculait les conventions au péril de sa vie. Milo Manara partage avec lui son aversion pour l’autorité, dont il ne s’est pas caché lors de notre rencontre en janvier à Genève, au Salon International de la Haute Horlogerie.

I.C: On vous a proposé de travailler pour de nombreuses marques mais aucune avant Ulysse Nardin n’avait eu l’idée de vous demander de dessiner un cadran pour de montre. Comment l’expliquez-vous?
Milo Manara: Ulysse Nardin a démontré de nombreuses fois qu’il était le premier à faire les choses. C’est en effet le premier. Je ne sais pas si ce sera le dernier…

La tradition des montres érotiques remonte au XVIIe siècle, lorsque fut inventée la fonction de répétition minute, avec les marteaux qui tapaient sur les timbres et permettaient d’animer de petits automates. Sauf qu’à l’époque, les scènes étaient cachées. Ulysse Nardin préfère les révéler.
Dans mes dessins, il n’y a pas beaucoup de révélations (rires). Et surtout, mes dessins ne sont pas animés!

Vous racontez en dix cadrans l’histoire d’une femme qui fait la rencontre d’un personnage légendaire: une sirène. Est-ce plus facile pour vous de dessiner un érotisme imaginaire?
Oui. L’érotisme ne peut être qu’imaginaire. Ce que l’on voit tourner sur internet, toutes ces vidéos pornographiques, relèvent plutôt de la performance athlétique. On s’éloigne de l’érotisme, qui est un jeu issu de l’imagination. Notre organe sexuel le plus puissant, c’est le cerveau.

Nous vivons une époque paradoxale, entre censure et extrême liberté d’expression. Comment trouvez-vous votre place entre ces extrêmes?
Notre époque est en effet emplie de contradictions incompressibles. Mon ouvrage sur le Caravage va être publié en Chine. Or on m’a demandé de changer certains dessins, de couvrir certains nus. Il y a pourtant très peu d’érotisme dans cette BD. La violence, en revanche, n’est interdite nulle part! Je n’arrive pas à comprendre cela. Je pense que tout cela est plus une question économique ou politique, que morale. J’ai toujours opéré à mon égard une véritable censure contre la violence: cela m’est très difficile de dessiner une scène violente ou mortelle. Je l’ai fait, parfois, dans des histoires dont je n’avais pas écrit le scénario, comme par exemple Borgia de Jodorowsky, mais c’est rare.

Thanatos semble actuellement plus fort qu’Eros, or vous vous évertuez à prôner le contraire.
L’érotisme pour moi, n’est jamais conflictuel. Il est joyeux, positif. J’admets que chacun de nous le vive selon son éducation et son passé. Je peux comprendre le sadisme et le masochisme, et tout ce qui peut émaner de l’âme humaine, car ce ne sont que des élaborations culturelles de la violence: ce n’est pas la violence. Un écrit, un dessin, c’est une chose, mais la vraie souffrance photographiée ou filmée, c’est repoussant.

Vous évoquez l’album Borgia, or en le lisant, je trouve qu’il y a beaucoup de similitudes entre notre époque et celle des Borgia et de Machiavel.
C’est vrai. C’est le cynisme du pouvoir. Les hommes politiques citent beaucoup Machiavel aujourd’hui, mais sa vision était beaucoup plus complexe, plus subtile que l’usage que l’on en fait. Les élus ne pensent qu’aux prochaines élections alors que Machiavel voyait plus loin: il s’agissait d’une pensée politique globale. Les hommes politiques d’aujourd’hui n’ont ni la vision, ni la force d’envisager un futur. Notre planète est dirigée par l’argent et c’est tout. Or pour Machiavel, le pouvoir ne pouvait être que politique.

Dans l’album Le Caravage, qui montre le rapport conflictuel que le peintre avait avec l’autorité, on a le sentiment qu’il y a un peu de vous qui transparait.
Comme avec tous les artistes un peu controversés, chacun voit dans Le Caravage un peu de soi. Il avait un rapport à l’autorité complexe. Un grand nombre de ses tableaux ont été refusés car non conformes à certaines visions du pouvoir. Il représentait la vierge comme une femme réelle. Il a peint Saint Mathieu comme un paysan analphabète, et comme il ne savait pas écrire, il a peint un ange guidant sa main. Le tableau a été refusé. Pour lui, les apôtres étaient de pauvres gens, et il tenait à le montrer car Jésus Christ s’est incarné parmi les pauvres.

Vous avez dit un jour que le corps d’une femme était sacré. En quel sens?
Il est sacré en regard de la violence que les femmes subissent. Il y a de plus en plus de cas de femmes assassinées par des membres de leur famille, et cela touche aussi l’Italie et la France. Je pense que c’est une conséquence de la place que la femme a gagnée dans la société. Les hommes ne sont pas prêts à lui laisser cette place et ils réagissent avec violence, comme d’habitude. Le phénomène va en s’amplifiant car la femme conquiert de plus en plus d’espace public, provocant une réaction troglodyte de la part de l’homme. C’est pour cela qu’il faut affirmer que le corps d’une femme est sacré et qu’il est inviolable.

Par quelle partie d’un personnage commencez-vous à dessiner?
Je commence toujours par les yeux, et notamment l’oeil droit du personnage. Et chaque fois que je fais autrement, mon dessin est raté. Les yeux sont la partie la plus importante de notre corps. On y discerne l’intelligence. Il est fondamental que le regard soit vivant pour que le reste le soit.

Vos personnages féminins sont souvent représentés de dos. Est-ce parce qu’il dévoile moins et permet d’inventer une histoire?
On peut penser que les hommes et les femmes sont égaux, vus de dos. Or c’est justement en les regardant de dos que l’on voit leur différence. C’est une question de structure du corps et de façon de se tenir dans l’espace. Un dos, c’est aussi quelqu’un qui s’éloigne, et cela génère une forme de mélancolie. Le metteur en scène italien Tinto Brass avait l’habitude de dire que chaque derrière possède sa propre expression, son caractère. On n’est absolument pas égaux vus de dos.

Federico Fellini, dont vous étiez l’ami, disait: « C’est la curiosité qui me réveille. » Et vous, qu’est-ce qui vous réveille?
Le sens du devoir ! (rires). Non, en réalité c’est mon réveil. Ce que voulait dire Fellini c’est que la curiosité était sa raison de vivre. Et sa vocation était de raconter ce qu’il avait découvert, grâce à sa curiosité. Et le fait qu’il se réveille, c’était bon pour nous. Malheureusement, il ne se réveille plus…

Quel fut le déclic qui a donné vie à l’album Le Déclic?
On m’avait commissionné pour raconter une histoire érotique qui devait paraître dans le mensuel Playmen. La dernière page était consacrée à des BD érotiques. Or il y avait un journaliste dans la rédaction qui était très laid, mais vraiment très laid. Et pourtant il était entouré de femmes splendides. Je me suis dit qu’il devait avoir un secret, un pouvoir spécial. J’ai imaginé qu’il possédait une télécommande qui pouvait influencer la libido de ces femmes fabuleuses. Et c’est venu comme ça… Je n’ai jamais imaginé que cette histoire rencontrerait un tel succès mondial!

Votre vie a-t-été aussi romanesque que vos bandes dessinées?
Ah non! C’est difficile pour un auteur de BD d’avoir une vie romanesque. Une bande dessinée, c’est un travail très méthodique, lent, qui demande beaucoup de régularité. Hugo Pratt fut le seul auteur que j’ai connu qui ait vécu comme son héros. Mais c’est aussi parce qu’il dessinait très vite et n’importe où: dans un avion, sur un bateau…

Dans Le Paradis, le chant 33e de la Divine Comédie, Dante Alighieri a écrit : « L’amour qui meut le soleil et autres étoiles », « l’amor che move il sole e le altre stelle ». C’est aussi votre vision?
Bien sûr si l’on considère l’amour dans le sens d’Eros, l’amour naturel, profane en grec ancien. Si l’on cherche à atteindre une planète qui se trouve à des millions d’années-lumière, il n’y a qu’une façon d’y arriver: envoyer un homme et une femme dans l’espace et espérer que grâce à leur descendance, quelqu’un finira par arriver sur cette planète. Notre éternité en dépend. Eros, l’amour physique, possède une dimension divine.