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Van Cleef & Arpels pratique l’art de l’émerveilleux

18 janvier 2018

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Le joaillier parisien saupoudre chaque année le SIHH de sa magie. Il y a le temps hypersophistiqué de certains horlogers et puis il y a l’Heure d’ici et Heure d’ailleurs de Van Cleef & Arpels, qui, bien que très précise, donne matière à discussion. En rayon, il y a aussi le temps poétique et le temps des secrets. Âmes non sensibles s’abstenir. – Isabelle Cerboneschi.

A

u coeur du Salon International de la Haute Horlogerie (SIHH), il est un lieu où l’on perd ses repères spatio-temporels. C’est assez paradoxal d’ailleurs, dans un salon dédié à la mesure du temps et à la plus belle manière d’y parvenir. Cet endroit entre parenthèse, c’est le stand de Van Cleef & Arpels. Il est bon de s’y rendre en laissant son âme d’enfant s’y balader en paix. Rien n’empêche d’ailleurs l’adulte que l’on est devenu de la suivre dans une échappée belle au pays d’émerveille.

Dans chaque vitrine un petit univers raconte une histoire sans parole: la danseuse s’est immobilisée dans son monde miniature, une fleur dévoile un cadran de montre quand on lui touche le coeur, un planétarium au féminin ne se laisse parcourir que par la Terre, la Lune et Vénus. Il y a aussi cette montre de voyageur façon Victor Segalen baptisée Heure d’ici & Heure d’ailleurs.

Le chef d’orchestre de ce monde mécanique enchanté, c’est Nicolas Bos, le président et CEO de Van Cleef & Arpels. Conversation de salon.

I.C : La maison Van Cleef & Arpels semble chaque année s’avancer toujours plus profondément dans un monde poétique et magique et nous invite à sa suite dans cet univers qui apaise les bruits du réel.
Nicolas Bos: Nous ne cherchons pas chaque année à faire plus poétique ou plus narratif. Nous essayons d’être dans une continuité qui évite la répétition. Cette identité est ancrée dans l’histoire de la maison. Nous avons essayé de la traduire à travers les complications poétiques et les projets qui allient les traditions joaillères et horlogères. Cela se construit chapitre après chapitre. Au début, lorsque nous avons lancé les premières complications poétiques, nous avons créé un élément de surprise. Cela aurait pu être une démarche ponctuelle, mais nous avons souhaité l’inscrire dans le temps.

Certes il y a toujours eu une poésie, ou plutôt une délicatesse chez Van Cleef & Arpels, mais il me semble que la dimension magique, qui a été introduite dans la marque ces dernières années, n’existait pas. Chaque bijou, chaque montre est une saynète, un petit conte en soi: il y a unité de temps et unité de lieu, mais il se passe toujours quelque chose.
On aime beaucoup les contes dans la maison. C’est une source d’inspiration. Je suis heureux et fier de tout ce qui a été créé ces dernières années, mais cet esprit poétique existait déjà dans la maison. Il a été rendu plus visible pendant certaines périodes. Quand on passe du temps dans les archives, on se rend compte que dans les années 1910, 1920, 1930, il y avait déjà cette richesse de création. Sur les décors des minaudières de l’époque, on retrouve des saynètes, des décors entiers, des scènes de bal ou des scènes de chasse imaginaires. La surface de l’objet le permettait. Un bijou n’était pas seulement une pierre, une fonction: il exprimait déjà des univers. On retrouve cet esprit dans les broches aussi. Avec une broche, on est plus proche d’un objet, d’une sculpture. La liberté de création est plus importante car on n’est pas conditionné par la structure d’un collier, d’un bracelet et les contraintes de portés. Ces formes de joaillerie permettaient d’aller plus loin dans les approches figuratives, dans les narrations.

Quelles furent les périodes où cet esprit narratif était moins présent?
Les années 1980-1990, parce que c’était une période de repli de la haute joaillerie sur les grandes pierres et les clients importants. L’accent était porté sur la tradition, sur la préservation des savoir-faire. On a vu pas mal de maisons s’éloigner de la création à cette époque. Mais pendant les années 1960-1970 il y a eu des choses folles! Des inspirations perses, maya,… Nous recherchons de manière plus systématique des pièces pour le musée et il existe tout une collection inspirée de motifs maya incroyable de la fin des années 1960! C’est dans la même logique que lorsque nous créons une collection Jules Verne. Nous avons des collectionneurs sensibles à ce type d’approche.

En juillet vous avez présenté à Paris la collection de haute joaillerie Le Secret et l’on sent une continuité avec les montres à secret que l’on peut découvrir au SIHH. Mais en quoi ce secret est-il en adéquation ou en opposition à l’époque que l’on vit, à l’heure où tout est divulgué et tout est rendu public?
Je n’ai pas la prétention de répondre avec ces bijoux à des tendances sociétales, mais la question de l’intimité et du secret est liée à l’histoire de la joaillerie. Le bijou a toujours eu un double usage: il possède à la fois une fonction très intime et personnelle et une fonction très sociale et visible. Depuis la nuit des temps on retrouve sur les bijoux des gravures, des messages mystérieux dissimulés, y compris dans des pièces d’apparat, porteuses d’un statut social, politique ou religieux. Dans la collection Le Secret, et dans les montres à secret que nous présentons au SIHH, nous avons voulu mettre en valeur la manière dont les joailliers inventent des mécanismes parfois assez ludiques pour dissimuler cette touche d’humour ou ce message intime dans une pièce qui sera par ailleurs visible et porteuse d’un autre sens. C’est probablement un besoin lié à notre époque. En tout cas, ces collections sont très bien reçues par nos clients: avec cette surcharge d’informations et de visibilité, le secret leur parle. De la même manière que l’on note un regain d’intérêt pour les pièces uniques et personnalisées ou les commandes spéciales, hors de la production de masse et l’uniformisation. Mais il n’y a pas d’opposition dans les postures: on observe autant une attirance pour des bijoux ou des montres qui jouent le rôle de symboles de reconnaissance, qu’un attrait pour les choses très personnelles et différenciantes.

Tandis que tout le monde cherche à maîtriser à la fois son espace et son temps, votre montre de voyageur Heure d’ici & Heure d’ailleurs, dont le nom déjà est un peu flou, nous invite à ménager un peu de place pour l’inconnu…
Exactement! C’est d’ailleurs pour cela que nous l’avons créée au départ. Nous n’avons pas la vocation de développer des montres qui existent ailleurs. C’est la chance d’être dans un groupe comme le nôtre où il y a des chronographes, des équations du temps formidables chez la plupart de nos voisins. Ils font cela merveilleusement bien et je ne vois pas ce qu’on pourrait apporter de plus. Nous avons voulu développer une montre dans la tradition des doubles fuseaux horaires, mais qui soit très sobre en apparence. Ces pièces, en général, parlent d’un monde moderne et encombré, et cela se traduit aussi par des indications multiples. Ce n’était pas ce que nous recherchions: nous avions envie d’une montre très sobre, très calme, qui parle d’une autre manière de voyager. Avec Heure d’ici & Heure d’ailleurs, il n’y a pas de hiérarchie, il n’y a pas une première et une deuxième zone. C’est l’heure de deux endroits. L’indication est minimale: il y a juste une aiguille qui indique les minutes et des heures sautantes.

Quant à votre planétarium, cette année, vous l’avez orienté vers la planète femme?
Quand nous avions créé la première montre planétarium pour homme, le point de référence, c’étaient les planétariums de table du XVIIIe siècle, qui sont à la fois des objets scientifiques et des oeuvres d’art, avec les planètes sculptées dans des pierres ornementales. On s’est demandé comment l’on pouvait, dans l’encombrement d’une boîte de montre, arriver à réinterpréter le mystère de ces objets qui, quand on les regarde avec deux cents ans de recul, sont merveilleux. Pour développer ce projet, cela impliquait d’avoir un mouvement et une taille de montre assez grands, raison pour laquelle nous l’avons développé au départ comme une montre au masculin. Mais nous avions aussi envie d’une version féminine. S’est posée alors la problématique de: “Comment le faire”?  Si l’on choisissait de réduire la taille de toutes les planètes, on perdait en visibilité et on gagnait en complexité dans le mouvement. Nous avons travaillé différemment: nous avons choisi des planètes et un satellite avec une identité plus féminine: la Terre, Vénus et la Lune. Pour rendre cela plus complexe, la lune subit une double rotation qui donne à voir un autre paysage que le planétarium masculin. Et ce côté plus démonstratif est extrêmement séduisant.

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