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Plume d’or

2 août 2018

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La maison Piaget a fait appel à l’artiste plumassière Nelly Saunier pour réaliser deux bracelets-manchettes en marqueterie de plumes. Rencontre – Isabelle Cerboneschi, Paris.

“Quand on veut écrire sur les femmes, il faut tremper sa plume dans l’arc-en-ciel et secouer sur sa ligne la poussière des ailes du papillon.”
Sur les femmes, 1772, Correspondance littéraire, philosophique et critique de Grimm et de Diderot.

 

C’était le 5 juillet et la boutique Piaget de la rue de la Paix ne désemplissait pas. Une de ces journées de présentation comme une autre, où la presse est conviée pour découvrir les nouvelles collections de haute joaillerie. Je n’étais pas attendue, ce qui me laissait le loisir de poser mon regard où j’en avais envie, et de repartir comme j’étais venue: dans cette indifférence qui rend libre. Or justement, ce qui m’intéressait était posé dans une vitrine à l’entrée: un bracelet manchette d’une folle délicatesse, en marqueterie de plumes bleues et turquoise, sertie d’une tanzanite de taille émeraude de 24.36cts.

« Vous voulez la voir de près? », me demande un vendeur. « La plumassière qui l’a créée est là, si vous voulez la rencontrer», ajoute-t-il. Et c’est ainsi que je me suis retrouvée assise face l’artiste plumassière Nelly Saunier. Elle avait emporté avec elle quelques cahiers, des esquisses et des échantillons de plumes, des traces. Cela ne suffisait pas, bien sûr pour prendre toute la mesure de son art, mais cela lui a permis d’esquisser quelques gestes et de donner à voir.

I.C: Êtes-vous artiste ou plumassière?
Nelly Saunier: Je suis les deux: j’ai une formation de plumasserie traditionnelle et je mets mon savoir-faire au service des maisons qui me le demandent, qu’elles soient de haute couture, de cinéma, de haute joaillerie, de design, de théâtre. Et en tant qu’artiste, je m’exprime librement au sein de mon univers créatif.

Une plume n’est pas un objet plat, elle est mouvante. Comment la faites vous passer de la 3ème dimension à la 2ème en lui faisant prendre la forme du support sur lequel vous travaillez?
C’est là toute la magie de mon travail: réussir à m’adapter, quel que soit le support, que ce soit sur la base d’une idée que je propose ou d’un thème imposé. Je pratique ce métier depuis quarante ans et grâce à ma connaissance des matériaux, des épaisseurs, des textures, de la capacité d’une plume à refléter la lumière, à être nuancée, je sais choisir le bon endroit de la plume afin de restituer l’effet voulu.

A quel oiseau appartenait ces plumes bleues?
A un Rollier d’Abyssinie, un petit oiseau merveilleusement bien paré de plumes de couleur.

Comment s’effectue la récolte de plumes, si récolte il y a?
Les oiseaux font des mues: ils perdent leurs plumes comme nous perdons nos cheveux, plusieurs fois par an, selon les espèces. Nous faisons des récoltes de mues, comme avec les plumes d’autruches. L’autruche est un animal qui est élevé dans des fermes, à la fois pour sa viande, sa peau et ses plumes. Dans la chaîne naturelle de l’évolution, il y a un équilibre entre les animaux qui chassent et les proies. Mais l’homme ne sait pas garder l’équilibre, il a tendance à le détruire, d’où la nécessité d’édicter des normes de protection.

De quelle normes parlez-vous?
Une réglementation a été mise en place en 1973: la Convention de Washington (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction ou CITES, ndlr). Les humains se sont rendu compte que la nature n’était pas une ressource inépuisable et que tout ne renaissait pas en permanence. Cette prise de conscience a donné lieu à cette convention. Par ailleurs, ce métier était très répandu: dans les années 1930, à Paris, il y avait plus de 450 maisons de plumassiers de plus de 50 ouvrières et autant dans sa banlieue. Il y avait également des maisons à Londres, en Italie, et même aux Etat-Unis, même si la France restait la référence. Paris était l’épicentre de la plume. La réglementation a été mise en place parce qu’il y a eu des abus: le but étant de sauver les espèces en voie de disparition. Certaines plumes protégées ont une sorte de carte d’identité: un certificat qui l’identifie et qui doit être emporté avec l’objet pour  passer certaines frontières. Dans tous les cas il y a traçabilité de la matière.

Quel est le plus grand défi de votre métier?
Nous travaillons au dixième de millimètre: nous devons faire en sorte qu’il n’y ait pas de jour entre deux plumes. Or une plume n’est pas statique, elle possède des barbes et des barbules. Pour les coller, ou les encoller, il faut une profonde connaissance de la matière. J’ai choisi la technique de l’encollage, c’est à dire que l’on ne colle qu’une partie de la plume tout en laissant l’autre partie libre. Il faut réussir à enduire la surface, sans passer à travers, entre les interstices des barbes. Tout est une histoire de sensation et de maîtrise. C’est un geste…

La cliente qui s’offre une telle parure se rend-elle compte de sa fragilité.
La plume par essence est fragile et souple. Quand on porte des bijoux comme cela, on fait forcément attention, on adopte une posture. C’est un peu comme lorsqu’on porte une robe haute couture: c’est un trésor.