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Olivier Cresp, l’homme par qui Angel est apparu

30 novembre 2017

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Le parfum Angel de Thierry Mugler a été lancé sur le marché en 1992. Avec ses fameuses notes de patchouli chocolaté, ce fut une révolution olfactive. A tel point qu’il a donné lieu à une nouvelle famille, celle des parfums gourmands. Retour sur la carrière d’un homme qui a commencé à composer des parfums à l’âge de 7 ans. – Isabelle Cerboneschi.

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Le parfum, chez Olivier Cresp, c’est une histoire de famille: son arrière-grand-père, son grand-père et son père étaient négociants en matières premières à Grasse. Certains enfant apprennent le piano, lui, a appris les odeurs. Piano contre orgue à parfums: à chacun ses gammes…

En janvier 2012, le parfumeur recevait les insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. Un premier pas vers la reconnaissance d’un statut d’artiste pour les parfumeurs qu’il appelle de ses vœux.

J’ai eu la chance de le rencontrer à plusieurs reprises lors de lancements de parfums et cette interview est un résumé de nos rencontres.

Sa signature, c’est la gourmandise. Dans les parfums s’entend, car il ne mange pas de dessert. Il est d’ailleurs le seul maître parfumeur à pouvoir revendiquer la paternité d’une famille de parfums,  les notes gourmandes, inventée suite au lancement d’Angel, de Thierry Mugler, en 1992. Un succès olfactif qui a pris le monde à rebours.

I.C: Comment avez-vous eu l’idée de cette note gourmande qui est devenue Angel?
Olivier Cresp: J’ai commencé à travailler sur ce projet en 1989 avec Véra Strubi, qui était alors la présidente de Thierry Mugler. Elle venait de quitter Montana et avait été engagée par le groupe Clarins. Une présidente sans équipe: à l’époque, elle était seule dans le service. Petit à petit, elle a monté un empire, créé une success story, et permis à la société de générer un chiffre d’affaires phénoménal. Elle avait demandé à une poignée de parfumeurs de chez Quest, dont moi, de lui présenter notre meilleure idée, notre plus beau joyau caché dans le tiroir. Elle ne nous avait pas donné de projet spécifique.

Et en quoi consistait votre belle idée?
Je lui ai montré une jolie note sur laquelle je travaillais et qui s’appelait Patchou. C’était un patchouli très vanillé. C’est le projet sur lequel elle a voulu se concentrer: le Patchou OJC (pour Olivier Jacques Crest). Nous avons travaillé main dans la main pendant plusieurs mois sur le développement du nouveau parfum. Elle ne m’avait parlé ni du nom, ni du flacon, ni de quoi que ce soit: elle voulait simplement développer un très grand jus féminin. Je savais que c’était pour Thierry Mugler, mais c’était tout. Elle trouvait mon parfum extraordinaire, parce que très puissant, mais qu’il manquait de féminité, qu’il était trop androgyne et qu’il aurait besoin qu’on lui apporte des fleurs. Ajouter des fleurs, c’est ce que j’ai essayé de faire entre la note 50-52 et la note 120-130.

Qu’est-ce que la note 52?
C’est une modification: chaque fois que je fais une formule, je lui donne un numéro différent. Pour Angel j’ai fait 620 essais donc 620 formules différentes.

Est-ce beaucoup pour un parfum?
Oui. Parfois il m’arrive de faire 40 à 50 modifications sur le thème, mais je peux aller jusqu’à mille ou deux mille, cela dépend. Aujourd’hui, nous travaillons beaucoup plus vite qu’il y a 20 ans parce que nous avons à disposition des robots qui pèsent nos formules. Mais le processus reste le même. Entre l’essai 50 – celui qui avait plu à Véra Strubi – et l’essai 120, elle me disait: « Rajoutez de la féminité!» Elle voulait que j’essaie avec de la rose, du jasmin, de la pivoine, etc., mais chaque fois que j’essayais d’ajouter ces accords fleuris dans mon parfum, ça ne marchait pas. On était au pied du mur.

Quel fut le facteur déclenchant qui vous a permis de faire naître le projet?
Véra Strubi a eu l’idée de me faire rencontrer Thierry Mugler. Il est venu dans mon bureau un après-midi, il est resté 3 ou 4 heures, et il m’a parlé de lui, de sa vie, de ses grands-parents, de ses parents, de ses voyages. Il m’a raconté qu’il aimait les fêtes foraines, qu’il était alsacien. Il m’a confié qu’il était gourmand et que lorsqu’il était gamin, il buvait des chocolats chauds que sa grand-mère lui préparait, dans lesquels il trempait des gâteaux aux raisins. On a beaucoup parlé de la Russie. Il photographiait des toits avec des étoiles, parce qu’il adore les étoiles. Je lui ai fait sentir mes essais et quand il est parti et je me suis dit que j’allais créer un accord qui soit sa madeleine de Proust, autour du chocolat de son enfance.

Comment avez-vous eu l’idée d’ajouter des arômes dans un parfum?
La vie, c’est une suite de concours de circonstances, de croisements. J’ai fait ma formation aux Etats-Unis (chez Biddle Sawyer, ndlr) où j’avais demandé à faire un stage dans les arômes alimentaires. Les Américains étaient avant-gardistes dans ce domaine. Je suis tombé sur un ingénieur aromaticien qui m’a dit dès le premier jour: «Tiens, prends tous mes cahiers et regarde tout.» J’ai tout regardé, j’ai noté que certaines matières premières, certains produits de synthèse, certaines molécules revenaient de manière récurrente. J’ai créé beaucoup d’accords à base de caramel, de miel, de chocolat… Et quand je suis rentré en Europe, j’ai commencé à faire de la parfumerie.

Et comment avez-vous incorporé du chocolat dans Angel?
Je me suis dit que j’avais envie de faire un patchouli gourmand avec du miel, de la praline, du chocolat. Je savais que j’avais un très bon jus. J’ai ressorti mes cahiers d’arômes alimentaires et j’ai repris mes petites recettes pour voir si ces facettes fonctionnaient sur mon patchouli vanillé. L’idée est partie de là.

Ah bon, ce n’est pas parce que vous étiez un chocoholic?
Non, pas du tout… (rire). Dans le midi, on ne mange jamais de dessert.

Comment Véra Stubi a-t-elle réagi à ces accords?
Elle voulait un jus confidentiel. Elle ne voulait pas le lancer dans les parfumeries du monde entier, juste dans les meilleurs points de vente. J’avais l’impression de faire un parfum de niche avant même que ceux-ci n’existent. Elle voulait un jus bleu, parce que Thierry Mugler adore le bleu, mais qui ne soit pas une odeur marine. Elle aimait l’idée du contraste entre le bleu et la note gourmande. Avec un nom comme Angel, on s’attend à quelque chose de gentil et de romantique alors qu’en fait, c’est un jus sensuel, chaud, torride, à double lecture.

Avez-vous imaginé que ce parfum donnerait naissance à une nouvelle famille olfactive?
On savait juste que le jus était très bon: tout le monde se retournait sur ma femme qui le portait en test pour lui demander le nom de son parfum et quand celui-ci serait est en vente. Je savais que j’avais une pépite mais c’est involontairement que j’ai créé la famille des gourmands.

Ces notes Veltol, qui sentent le caramel et qu’on retrouve maintenant dans de nombreux parfums, étaient-elles déjà utilisées dans la parfumerie avant Angel?
Non, vous n’en trouvez dans aucun parfum avant 1992. Les parfumeurs la connaissaient mais ne l’utilisaient pas. Aujourd’hui c’est monnaie courante.

Comment définiriez-vous les parfums gourmands?
Ils sont appétents, on a envie de les manger, ils donnent envie de croquer. Ils sont gourmands parce qu’ils sont sucrés, vanillés, opulents. Prenez par exemple Loverdose de Diesel: il est gourmand parce qu’il sent la réglisse. Et puis il s’agit d’un genre régressif. J’aime bien puiser ma parfumerie dans des souvenirs d’enfance liés aux recettes de cuisine. J’avais fait un parfum qui s’appelait Kenzoki pour Kenzo qui sentait la vapeur de riz. Je m’étais rendu à Genève, chez Firmenich chercher des idées au département des arômes alimentaires et j’avais demandé à un ingénieur aromaticien comment il faisait le muesli. Je suis reparti à Paris et j’ai écrit ma formule en y mettant des notes vanillées, lactées, laiteuses, un peu musquées, avec des départs un peu noisette, un peu de pomme et du riz, j’ai rajouté un nature-print de riz basmati.

Qu’est-ce que le nature-print?
C’est un petit appareil qui nous permet de capter les odeurs et de les restituer. C’est comme un head space. Ce qui est important en parfumerie c’est d’avoir des idées, et de les réaliser.

Comment expliquez-vous que la famille des gourmands soit en tête de tous les classements?
Parce qu’ils font appel à la petite enfance, à une période où l’on a tous été heureux. C’était un monde protégé, où l’on connaissait nos grands-mères, nos mamans qui nous fabriquaient des gâteaux et des plats succulents. Et chaque fois que l’on sent ce genre de notes, on se sent bien. Les odeurs qu’on a connues dans le passé et qui resurgissent, c’est comme entendre une musique ancienne qui donne envie d’acheter le CD. C’est pareil avec les odeurs lactées, crémeuses, celles qui sentent la peau, une peau charnelle… Un sociologue ou un psychiatre pourrait l’expliquer mieux que moi.

Comment créez-vous un parfum: partez-vous d’une visualisation, de l’envie de travailler avec certaines notes, d’une histoire, d’une vision?
En parfumerie, comme en peinture, on part toujours d’une grande idée. Et il est difficile de trouver de grandes idées!

Vous privilégiez les formules courtes? Oui, je pense toujours un parfum en restant minimaliste. Plus la formule devient longue et compliquée, plus le sujet est difficile à maîtriser, et plus je risque de me perdre.

Si j’ai le plaisir de vous interviewer c’est grâce au parfumeur Edmond Roudnitska, qui s’est battu pour qu’un parfum soit reconnu comme une œuvre et le parfumeur comme un auteur. Au début de votre carrière, comme tous les autres parfumeurs, vous avez travaillé dans l’ombre des groupes et des marques et votre nom n’apparaissait jamais…
Oui, mais les choses changent, elles évoluent. On a créé un comité de sages, à la Société française des parfumeurs, où nous sommes 30. Nous allons travailler de plus en plus étroitement avec le Ministère de la culture afin que notre métier soit reconnu comme un art. Et si nous parvenions ne serait-ce qu’à faire une charte, comme les architectes, ce serait déjà suffisant.

Peut-on espérer que le parfum soit soumis un jour au droit de la propriété intellectuelle? Non. C’est un terrain dangereux. Avant tout, quand on crée un parfum, on le fait pour une maison. Ensuite, cette maison le vend à un client. Qui est le détenteur de la formule? Je pense que c’est le client. Il y a un vide juridique à ce sujet. Notre revendication aujourd’hui, et il y a encore du travail, c’est d’obtenir le statut d’artiste. Nous sommes des artistes, nous ne sommes pas des techniciens de la mouillette…

Vous êtes le père d’une famille de parfums. C’est un privilège rare!
Je ne connais pas d’autre parfumeur vivant qui puisse revendiquer ce genre de paternité (sourire). Ce qui est intéressant c’est d’avoir ouvert la neuvième famille de parfums. Vous vous rendez compte? Prenez l’exemple du No 5 de Chanel. Il est à l’origine des notes florales aldéhydées*. Après lui, tout le monde s’est engouffré dans cette brèche. Avec Angel, ce fut la même chose. Mais on ne peut pas reproduire ce phénomène à chaque fois.

J’ai lu que vous aviez commencé à composer des parfums à l’âge de 7 ans. C’est vrai? Oui. Mais c’était normal pour moi. A Grasse, il y avait 20 000 habitants, à l’époque, dont 7000 travaillaient dans la parfumerie. Donc toutes les personnes que mes parents côtoyaient étaient dans les parfums. On allait à la piscine des Chiris. On allait au club de gym de l’usine Chiris. Mon univers, c’était une bulle de parfum. Et comme mes parents avaient un grand jardin avec des arbres fruitiers, des tubéreuses, des jasmins, j’allais récolter des fleurs le matin. J’avais acheté de l’alcool en pharmacie et je faisais mes extractions moi-même. Je laissais macérer. Ça sentait bon. J’achetais des pipettes, je mettais des petites gouttes, c’était mes premiers essais. Après, j’allais dans la fabrique de mon père,sentir tout de A à Z. Toutes les matières premières qu’il faisait ou qu’il achetait, toutes les molécules de synthèse. Je les connaissais toutes!

C’était en quelque sorte votre vocabulaire…
Oui. Quand j’ai commencé à travailler à 18 ans, après le bac, on m’a dit: «Va dans le laboratoire et les six premiers mois tu vas passer ton temps à sentir l’orgue et à apprendre tous les produits.» Je leur ai dit: «J’ai déjà tout senti. Je connais tout!» Je connaissais les produits purs, les belles matières premières. Je pensais que tout le monde apprenait ça (rires).

Si l’on vous donnait les moyens nécessaires afin de réaliser le parfum de vos rêves quel serait-il?
J’ai encore des frustrations concernant certains parfums. Il y a des notes que nous n’arrivons pas à capter. On découvre d’ailleurs très peu de matières premières. Chez Firmenich, par exemple, on trouve à peu près cinq nouvelles molécules de synthèse par année. Si, demain, je voulais créer un parfum qui sente le sable chaud, je serais frustré. La pierre à fusil… Une allumette que l’on va gratter… Le côté soufré. J’adore ça! Hmmm! Le feu d’artifice… Ce sont des notes intéressantes à travailler…

Vous donneriez ainsi naissance à une dixième famille: les parfums explosifs!
Je sens que vous vous moquez de moi! (rires). Vous voyez, l’odeur d’un gros bloc de glace. Ça non plus, on ne peut pas le restituer.

* Les aldéhydes sont des molécules de synthèse qui renforcent le pouvoir de diffusion des parfums. Le premier grand parfum à avoir ouvert la voie des aldéhydes fut le No 5 de Chanel, créé en 1921 par Ernest Beaux.