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L’Eau d’initié, un secret mal gardé

3 janvier 2018

L’eau d’initié, porte bien son nom. Ce parfum pour homme avait été conçu à l’origine pour les intimes de la marque de vêtements Exemplaire. Commercialisé depuis peu, de manière confidentielle, il explore les codes de la parfumerie classique, tout en s’adonnant à la myrrhe, en mode overdose. – Isabelle Cerboneschi.

E

au d’initié. Un joli nom de parfum pour commencer l’année. Un peu excluant peut-être, mais j’aime bien l’idée qu’une marque de parfums choisisse le plus petit dénominateur commun, tandis que d’autres font l’exact contraire.

Un initié, c’est quelqu’un qui a été instruit d’un secret, qui sait ce que d’autres ne savent pas. Mais pour s’initier à la parfumerie, il faut sentir, beaucoup, et laisser son coeur parler.

L’odorat et l’ouïe sont les premiers des sens. On goûte et l’on voit après. L’odeur est réminiscence des premiers jours. Il y a une forme de « je me souviens » qui jaillit quand on sent un parfum pour la première fois. On aime ou pas, en fonction de ce que l’on connaît. Mais un nez, c’est comme tout, ça s’éduque. Il s’éduque sur les chemins de traverse de la parfumerie, là où les parfumeurs osent d’autres accords que les plus consensuels du moment.

Exemplaire est une marque de vêtements qui a été créée en 2012 par Jean-Victor Meyers (l’arrière-petit fils du fondateur de l’Oréal et qui fut nommé la même année administrateur de l’empire cosmétique) et Louis Leboiteux. Une marque comme un vestiaire old school, composé de pièces minimalistes, réalisées dans de belles matières et volontairement non reconnaissables. «Nous avons lancé la marque avec une ligne de cachemire et de maroquinerie pour hommes. Puis nous avons développé la ligne de vêtements dans l’idée d’un art de vivre au masculin explique Jean-Victor Meyers. Ce qui était important pour nous, c’était la qualité, la beauté des matières et une fabrication artisanale. On voulait proposer une ligne très haut de gamme et en même temps simple, discrète, pas « m’as-tu-vu ». Des vêtements pour un homme qui aime les belles choses, mais qui les achète pour lui avant tout. »

L’idée du parfum est venue un peu plus tard, il y a environ trois ans. « De la même manière que nous développons des vêtements que nous aimerions porter, nous avons voulu créer un parfum pour les amis de la maison et pour la famille, ajoute Jean-Victor Meyers. Nous n’avions pas l’intention de le commercialiser au départ. Petit à petit, nous avons initié un petit nombre d’amis, qui ont fait de même. Et nous avons décidé de le distribuer de manière très sélective, dans quelques points de vente, car le parfum, c’est quelque chose de très personnel: on n’a pas envie de porter celui de tout le monde.»

Pour leur première fragrance, les associés n’ont pas eu envie de s’engouffrer sur les autoroutes parfumées trop embouteillées. Ils ont choisi les nationales, les départementales, les chemins vicinaux. Là où leur univers olfactif peut s’épanouir en liberté. Un univers interprété par le parfumeur Christophe Raynaud.

La rencontre a eu lieu à Paris dans la boutique de la Rue Saint-Honoré. Le parfum? Plutôt masculin, ou féminin façon garçonne, dans la lignée des fragrances des années 1920, Cuir de Russie ou Tabac Blond, mais sans ces notes connotées d’un autre siècle. L’Eau d’initié, n’a rien d’une eau, avec son overdose de myrrhe délectable, ses notes d’iris, d’encens, de poivre rose, d’ambrox*. Et je me rends compte qu’en énumérant ces matières premières, je ne dis rien de la préciosité de ce parfum-là, immédiatement adoptable et adopté.

I.C : Créer le premier parfum d’une marque de vêtements, c’est à la fois une prise de risque et une belle opportunité.
Christophe Raynaud: Ce qui est intéressant, avec une marque comme celle-ci, c’est de pouvoir travailler différemment. On est très libre dans la création, on n’a pas à faire de test, on n’est pas obligé de mettre des notes fruitées, de rajouter des notes gourmandes. Je ne me plains pas d’avoir à le faire pour d’autres marques, mais il s’agit ici d’un tout autre exercice qui me fait du bien. Cela me permet d’aller chercher des matières ultra nobles, car il n’y a aucune limite de prix dans un projet comme celui-ci.

Vous aviez reçu un brief?
Non. Je connaissais la marque et il fallait que le parfum lui ressemble: sobre, esthétique, élégant. J’avais carte blanche. L’idée était juste de faire quelque chose de remarquable avec de belles matières premières.

Dans la liste de ces matières il est question d’ambre gris. Avez-vous utilisé de l’ambre gris naturel?
Non, c’est devenu une matière très compliquée à utiliser, au regard de toutes les initiatives de protection des animaux. Seules quelques rares maisons l’utilisent encore. J’ai utilisé de l’ambrox*.

On sent des notes un peu « daim », comme un daim velouté dans ce parfum.
Oui c’est normal: ce sont les associations de matières premières comme la myrrhe, la myrrhone**, le patchouli, qui donnent cet effet un peu cuiré.

Quelle était votre proposition olfactive?
J’ai proposé de travailler autour d’une overdose de myrrhe, de poivre et d’encens, des matières premières très nobles. La myrrhe n’est pas facile, aussi on l’arrondit généreusement avec de la concrète d’iris qui donne au parfum une touche de féminité, tandis que l’encens lui donne une touche de masculinité.

La myrrhe possède une connotation religieuse, spirituelle, même si ce n’était pas votre intention…
Si, au départ quand, j’ai créé le premier accord, il y avait une idée spirituelle derrière ce parfum. Je l’avais appelé « Ligne de myrrhe ». On a utilisé de la myrrhe, de l’encens, mais l’or en revanche, ce n’était pas possible (rires). Quand on n’a aucune limite, ni financière ni d’aucune autre sorte, autant en profiter! On peut travailler autour de la spiritualité. C’est aussi cela la parfumerie!

C’est un peu comme si vous reveniez aux origines de la parfumerie: le « per fumum »***!
C’est exactement cela: « Par la fumée ».

Evoquer la dimension spirituelle d’un parfum, c’est une discussion qu’il est difficile d’avoir dans le monde de la parfumerie aujourd’hui!
Notre métier de parfumeur créateur tourne pourtant autour de cela, même quand on travaille pour de grandes marques. Au départ, quand on crée des accords, ils sont toujours spirituels, philosophiques. Je pars toujours de notes ultra créatives, ultra nobles, pour ensuite les transformer, en faire quelque chose de plus ou moins commercial, en fonction des marques.

C’est le mot « Initié » qui vous a amené sur cette voie de l’encens?
Oui. C’est beau comme nom! Un peu trouble, aussi. J’ai eu la chance de tomber sur deux amoureux du parfum. J’ai tout de suite compris qu’il fallait aller vers de belles matières première nobles, en excès.

En vente exclusivement à la boutique Exemplaire au 334, rue Saint-Honoré, à Paris.

* L’ambrox est une matière première de synthèse obtenue en laboratoire à base de sclaréol, un extrait de la sauge sclarée. Cette molécule, qui est utilisé en note de fond et qui a un pouvoir fixateur, possède des notes boisées, minérales, animales, et est utilisé pour remplacer l’ambre gris flotté, cette sécrétion de cachalot que les sociétés n’osent plus utiliser.

** La myrrhone est une molécule développée et produite par Firmenich, un dérivé de la myrrhe et de l’iris.

*** Per fumum: dans l’Antiquité on brûlait des essences aromatiques afin de se rapprocher des divinités « par la fumée », per fumum, d’où le nom « parfum ».