English English French French

Yiqinq Yin fait renaître la sage sensualité de Paul Poiret

7 mars 2018

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

Cela fait un an que Yiqing Yin travaille dans le secret sur la renaissance de la marque Poiret, qui a fermé ses portes il y a 90 ans. C’était l’un des défilés les plus attendus de la fashion week et l’un des plus émouvants. Ce que la couturière est a puisé dans les archives, c’est un esprit, une générosité, une liberté, une beauté, qu’elle interprète avec les moyens d’aujourd’hui. – Isabelle Cerboneschi.

Voir la vidéo du défilé Poiret. Film de Sébastien Bauer. Production: Titre Provisoire X OBO Global

L’un des défilés les plus attendus de la saison c’était celui de Poiret. Comment ressusciter une marque qui a fermé ses portes voilà presque cent ans? Et surtout, est-ce que cela avait un sens?

Oui et mille fois oui! La réponse relève de l’évidence après avoir vu défiler la collection dessinée par Yiqing Yin.

Les filles avançaient lentement sortant d’une brume compacte pour aller vers la lumière, un passage allégorique entre le passé et le présent.

Elles portaient des vêtements aux formes maîtrisées, faussement nonchalantes. Quelques robes en fibre de métal tissé, des jacquards réalisés selon des motifs floraux inspirés des archives, des fulgurances d’or traversant un pull, se découvrant dans la doublure d’un manteau. Beauté cachée.

Cela fait un an que la couturière Yiqing Yin travaille en secret sur la renaissance de cette maison que Paul Poiret avait ouverte en 1903 pour la fermer en 1929. Elle s’est penchée sur ses codes, la manière de les intégrer au mieux dans une époque qui présente quelques similitudes avec celle qui a vu naître la marque. Aucune citation directe, mais du beau, du juste, du désirable, du faussement fragile, du précieux qui ne dit pas son nom, du luxe murmuré.

I.C:  Un an de travail dans le secret, vingt minutes de défilé, comment vous sentez vous?
Yiqing Yin: je suis vraiment heureuse. Cela fait un an que nous travaillons tous sur cette collection et c’est comme si nous lâchions notre bébé.

Comment s’imprègne-t-on d’une maison qui a disparu pendant presqu’un siècle?
En faisant beaucoup de recherches, dans les archives, dans l’autobiographie de Paul Poiret. J’ai d’ailleurs trouvé un ouvrage d’époque chez un bouquiniste. Je l’ai pris comme un signe. Nous nous sommes écartés d’une interprétation au premier degré. Nous nous sommes concentrés sur la personnalité de Monsieur Paul Poiret, en essayant de retranscrire sa générosité, son amour de l’art, son hédonisme, la manière dont il avait libéré le corps des femmes et leur esprit, et replacer cela dans notre actualité.

Et cette libération, comment l’exprimez-vous?
Par des jetés, des vêtements très nonchalants, malléables et versatiles. Des architectures assez sobres à la construction épurée. Nous avons réalisé un gros travail de développement textile à partir des archives que nous avons transformées avec des outils contemporains. Nous avons voulu repousser les frontières technologiques.

Que pensez-vous apporter à la mode avec Poiret?
J’essaie de revenir à une mode qui demeure au service des femmes, qui résolve le paradoxe de la sensualité dans le vêtement, aujourd’hui. J’aimerais proposer aux femmes une alternative sensuelle, mais sans excès, consciente, avec un vêtement qui invite au jeu et à l’expression de soi pour que chacune puisse asseoir sa singularité. Il y a beaucoup de vêtements dans la collection qui se portent de manières différentes et que j’ai montrés plusieurs fois, différemment sur le podium: en version oversize, ceinturée, le dos devant et vice versa, des renversements, des volumes basculés… Le vêtement est le calice des humeurs de la femme qui les porte et celui de ses secrètes intentions.

Quelle identité voulez-vous donner à Poiret aujourd’hui?
Paul Poiret s’inscrivait dans une sorte de générosité collaborative. Il invitait des personnalités, des esprits créatifs autour de lui à venir jouer dans son univers et j’aimerais poursuivre dans cet esprit inclusif. Il y a des archives tellement riches, de la beauté, de l’inspiration! J’aimerais provoquer des rencontres artistiques dans différents domaines d’expression pour que cette maison soit curatrice d’écritures singulières, issues de rencontres avec des personnalités dissemblables, des artisanats originaux.

Paul Poiret avait développé un style, ou plutôt de nombreux styles or quels sont parmi ses codes fondamentaux ceux que vous avez choisi de garder?
Il était très connu pour l’extravagance de ses ennoblissements, alors qu’en réalité l’architecture de ses vêtements était très sobre. Pour moi, c’est le couturier qui a inventé deux notions très contemporaines: l’oversize et le minimalisme. Deux codes très forts, ancrés dans notre culture vestimentaire, qui permettent une autre approche de la sensualité: une sensualité qui s’adapte au corps, avec laquelle on peut jouer, dévoiler, mais pas tout d’emblée. Et c’est ce que je trouve très moderne.

Vous avez créé une collection à 360 degrés, qui comprend les vêtements et les accessoires. Comment les avez-vous pensés?
J’ai essayé de préserver la notion d’écriture automatique dans la création des accessoires: retourner à l’état créatif comme le ferait un enfant. Je me suis demandé “qu’est-ce qui existe?” en posant tout sur la table. Puis nous avons assemblé, agrafé de manière aléatoire, rapide et instinctive et nous avons essayé de fixer tout cela dans le temps.

English English French French