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Ces couturiers qui rêvent de donner le pouvoir aux femmes

15 novembre 2017

Même si la haute couture est le terrain de jeu de quelques centaines de clientes, les images des défilés, elles, sont l’affaire de tout le monde et sont vues dans le monde entier. A travers leurs collections, les couturiers peuvent ainsi faire passer des messages, appelant de leur voeux une nouvelle ère régie par les femmes. – Isabelle Cerboneschi

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i Chanel a donné, comme on dit, la liberté aux femmes, tu leur as donné le pouvoir. Tu avais bien compris que le pouvoir était détenu par les hommes et qu’en faisant passer leurs vêtements sur les épaules des femmes tu leur donnais à elle le pouvoir. C’est ce que tu as fait : le smoking, la saharienne, le tailleur-pantalon, le caban, le trench-coat en témoignent, écrivait Pierre Bergé dans ses Lettres  à Yves.

Lorsque Yves Saint Laurent rêvait de transférer une puissance aux femmes à travers leurs vêtement, l’ère était différente, l’air du temps plus léger, malgré les combats féministes encore à mener. “Même si on a l’impression de vivre une époque très libre aujourd’hui, les gens se censurent beaucoup,” souligne Bertrand Guyon, le directeur artistique de Schiaparelli.

En juillet dernier, pendant la semaine de la haute couture, la ville de Paris s’est rêvée comme le lieu de toutes les utopies, invitant à croire à la possibilité d’un nouveau monde, où le pouvoir serait entre les mains des femmes. Parce que depuis que Yves Saint Laurent a fait entrer le smoking dans leurs vestiaires, celles-ci ont perdu la parole dans de nombreux pays.

Plusieurs couturiers ont appelé une nouvelle ère de leur voeux à travers des allégories, des légendes ou des citations directes. Elie Saab a fait défiler des reines d’un temps indéfini, portant leur beauté comme armure, Bertrand Guyon, s’est inspiré des muses et d’artistes des années 30, quant aux héroïnes convoquées par Maria Grazia Chiruri, chez Dior, elles avaient toutes le profil d’aventurières qui avaient balayé les préjugés de leur époque pour vivre une vie qu’elles avaient taillée à leur mesure: infinie, si possible, la mesure.

* Lettres à Yves, Pierre Bergé, Gallimard, 2010.

DIOR (cliquez pour lire)

Derrière la collection haute couture automne-hiver Dior, se cachent des figures de femmes puissantes ayant tissé leur destin au début du XXème siècle. Maria Grazia Chiuri s’est inspirée de figures féminines indépendantes, qu’elles soient exploratrices, écrivains, ou aviatrices: Isabelle Eberhardt ou encore Amelia Earhart.

Beaucoup de gris, couleur de la maison, et des cartes du monde brodées sur des capes, comme une invitation au voyage. Maria Grazia Chiuri chez Dior a choisi de miser sur le passé afin de réinventer un futur possible. Un temps à venir que l’on pourrait décrypter dans les cartes du tarot brodées sur un manteau, faisant ainsi allusion à son attirance pour le mysticisme qui entre en résonance avec l’attrait de Christian Dior pour les symboles, les porte-bonheur et l’avenir révélé.

Les silhouettes de la collection s’inspirent de certains vêtements d’archives créés par Christian Dior lorsqu’il était encore à la tête de sa propre maison, mais portés par des filles d’aujourd’hui. Un défilé comme un miroir tendu à l’exposition Christian Dior Couturier du Rêve qui ouvrait ses portes le soir même au Musée des Arts Décoratifs.

Une collection qui a plu, beaucoup: les carnets de commandes sont pleins. A croire que Maria Grazia Chiuri a su raconter une histoire que les clientes de la haute couture d’aujourd’hui avaient envie d’entendre…

AZZEDINE ALAÏA (cliquez pour lire)

C’est Naomi Campbell qui a ouvert et fermé le défilé haute couture d’Azzedine Alaïa. Elle est entrée vêtue d’un manteau en mouton retourné taillé comme un jardin et en est sortie dans une longue robe de déesse en velours noir et broderies argentées. 

Entre ces deux passages, le maître a proposé de nouvelles proportions, des couleurs inédites, l’alliance du rouge et du noir, certaines robes avaient l’accent slave. Et toujours ces robes qui transforment celles qui les portent en créature invincible, comme celle-ci, portée sous un blouson court, avec la taille comme serrée par des mains aimées, et se terminant par des plis formés de bandes imprimées panthère entrelacées de tulle noir.

On assume tout quand on porte des vêtements d’Azzedine Alaïa: qui l’on est et qui l’on rêve de devenir. Les femmes sont reines en son royaume.

ELIE SAAB (cliquez pour lire)

Elie Saab a l’art de nous transporter dans des mondes situés aux frontières de l’irréel, où les femmes sont des princesses de sang, de rang, ou le deviennent le temps d’une ou plusieurs nuits.

Cette saison, le message qu’il a choisi de transmettre à travers sa collection haute couture allait bien au delà des apparences. À travers son défilé, le couturier a choisi de conter une utopie qu’il a ancrée dans des temps ancestraux évoquant l’imagerie de Game of Throne. Mais comme c’est le cas pour tous les bons conteurs, son propos concernait notre époque.

Face à un monde dirigé par des hommes surpuissants, il s’est pris à rêver d’un royaume où le pouvoir serait passé entre les mains des femmes, des reines portant des capes et des robes de velours, des soies brodées de fils d’or et des mousselines laissant apparaître la peau, fragile armure. Des vêtements qui valent discours de paix.

SCHIAPARELLI (cliquez pour lire)

Comme Bertrand Guyon l’expliquait juste après le défilé, la dernière collection haute couture qu’il a dessinée pour Schiaparelli est “une sorte de manifeste pour la femme”. Il s’est inspiré de personnalités très libres qui vivaient dans l’entourage d’Elsa Schiaparelli: Leonora Carrington, peintre, écrivain et sculpteur, qui fut la compagne de Max Ernst, l’extravagante héritière Nancy Cunard, la photographe Lee Miller, l’écrivain Anaïs Nin,… “Des femmes hyper talentueuses, parfois même beaucoup plus talentueuses que les compagnons avec lesquels elles vivaient.” 

“J’ai eu envie d’exprimer cette force, cette liberté, avec une collection d’aujourd’hui, destinée à une femme qui vit en 2017, qui est fière de montrer son corps, de porter des vêtements audacieux, avec lesquels elle peut affirmer sa sensualité, sa féminité, sans censure. Car même si on a l’impression de vivre une époque très libre, les gens se censurent beaucoup”, confiait Bertrand Guyon.

Aucune censure chez Schiaparelli donc, où l’on convoque des esprits libres des années 30, mais pas seulement: les gants de tulle que portaient les mannequins faisaient irrémédiablement penser à ceux que porte Valentina, la sculpturale Drag Queen héroïne de la RuPaul’s Drag Race.

Cette aspiration à la liberté sous toutes ses formes, Bertrand Guyon l’exprime avec des transparences, des résilles superposées formant des trames particulières, des mousselines, du tulle, de l’organza, des matières légères. Quelques grammes de beauté.

VALENTINO (cliquez pour lire)

La collection haute couture Valentino dessinée par Pierpaolo Piccioli hésite entre le profane et le sacré. En voyant cette aube couleur carmin, cette robe de velours noir profond, ces brocarts précieux, on pense à des tableaux de Francisco de Zurbarán, le portrait de Sainte Casilda notamment, et quelques portraits préraphaélites signés John Collier.

A travers cette collection le couturier fait ressortir ce curieux paradoxe: les vêtements ecclésiastiques et la haute couture ont beaucoup plus en commun que l’on pourrait le croire, à commencer par la préciosité des matières et des broderies. C’est finalement dans l’un et l’autre cas une question d’apparat. Une cape couleur sang fermait le défilé en majesté.

ARMANI PRIVÉ (cliquez pour lire)

Giorgio Armani ne nous a pas habitués aux collections noires, préférant toujours la couleur comme maître mot. Et pourtant… Sa dernière collection Armani Privé, il l’a dédicacée à Franca Sozzani, qui fut la toute puissante rédactrice en chef du Vogue Italie, décédée en décembre 2016. Ce qui expliquerait ces voilettes de tulle noir que portent les mannequins comme en deuil d’une vision et ces douces teintes de mauve, interrompues par des fulgurances de couleurs vives, à son image.

JULIEN FOURNIÉ (cliquez pour lire)

Depuis qu’il a reçu l’appellation haute couture en décembre dernier tout a changé pour Julien Fournié. Certaines femmes qui attendaient pour faire le pas et porter sa griffe, ont vu dans cette reconnaissance le signe qu’elles attendaient et les commandes ont afflué. 

“Je suis allé à la rencontre de mes clientes pour la première fois: elles attendaient cette labellisation avant de voir si je faisais partie du sérail ou pas. Depuis, elles n’ont plus de raison de se retenir. En six mois j’ai pris 27 fois l’avion pour habiller des reines du Qatar, des princesses ou de puissantes femmes d’affaires chinoises.”

C’est à elles qu’il dédie sa dernière collection de haute couture. Il l’a dévoilée à l’Oratoire du Louvre, un lieu qui va bien à ces silhouettes faites pour des femmes qui dirigent des états ou des empires financiers, ces robes qui les aident à porter haut le regard, des vêtements qui fixent des limites à celles qui n’en ont pas ou peu.

“Pas d’esbrouffe dans cette collection. Je n’ai pas besoin de révéler leur corps. Ce n’est pas cela qu’elles viennent chercher chez moi. Ce qu’elles recherchent, ce sont des robes qui accompagnent leurs décisions, qui les magnifient, qui les aident à se redresser, à être fières de ce qu’elles sont, à avancer, devant, toujours”.   Puis il ajoute: “Ce sont les femmes qui feront changer le monde.”

GEORGES HOBEIKA (cliquez pour lire)

“Cette collection parle d’El Andalous, l’Andalousie. Elle est inspirée des murs des pierres de l’Alhambra”, confie le couturier après le défilé. Les premiers looks évoquent les couleurs à l’extérieur de l’édifice, une certaine lumière, une transparence, un peu de beige rosé, puis à mesure que l’on entre virtuellement dans le palais viennent les teintes plus soutenues, le bleu nuit ou le rouge.

“La collection est inspirée d’une architecture mais le message qui se profile derrière, c’est l’union, l’amour et la beauté, dit-il. Quand on crée de la mode, ce n’est pas pour transmettre un message de haine. On peut réunir par le vêtement. La couture en 2017 s’adresse à une femme qui n’a pas peur, qui peut exprimer ce qu’elle veut: on doit se concentrer sur cela, pour que les femmes prennent la parole, aient plus de liberté, et cela vaut pour tous les pays.”

ALEXANDRE VAUTHIER (cliquez pour lire)

Energie. C’est le premier mot qui venait à l’esprit juste après le défilé d’Alexandre Vauthier. Avec ses 31 looks hautement électriques, la lumière magenta qui est soudain tombée sur la salle en même temps que la musique, l’ambiance était à la nuit, torride si possible. Les filles, Bella Hadid en tête, belles à tomber, toutes jambes, toute peau dehors, se mirant dans les miroirs, jouaient avec le public, comme s’il elles étaient de sorties dans une boîte de nuit qu’il faudrait inventer, réminiscence du Studio 54 un brin édulcoré.

Du glam et des drapés, des mini-robes de soirée, du cuir brodé, des robes en lamé comme du métal en fusion, si l’on en croit la collection haute couture d’Alexandre Vauthier, l’hiver sera chaud.

ULYANA SERGEENKO (cliquez pour lire)

Ulyana Sergeenko ne répond plus aux interviews après ses défilés, en revanche, elle raconte des histoires pendant. Sa dernière collection raconte l’aventure d’une bad girl, une émule de Bonnie Parker qui porte son flingue en broche et cache sûrement des choses pas très orthodoxes dans son doctor bag.

Les silhouettes évoquent celles des Américaines des années 40 prêtes à en découdre avec la vie. J’aime ces robes qui ont un côté vintage mais en même temps très modernes, très fraîches, confie le top model Natalia Vodianova après le show. J’aime cet esprit, ces femmes fabuleuses, qui ont l’air de n’avoir fait aucun effort pour être belles et qui savent s’embellir. Même si on choisit de s’habiller de manière minimaliste, on a toutes envie de se sentir comme ces créatures extraordinaires qui prennent trois heures pour se préparer, qui portent du rouge à lèvres rouge et une robe de killeuse, des femmes sensuelles en pleine possession de leur pouvoir. Et Ulyana sait faire cela, elle sait rêver les femmes et les inspirer.

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