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Ruby Veridiano: “Je ne pensais pas qu’il y avait de la place pour une activiste dans la mode.”

16 novembre 2018

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Journaliste, poétesse, productrice… Ruby Veridiano a plus d’une corde à son arc. Avec toujours la même envie: raconter des histoires qui lient la mode aux problématiques socio-culturelles qui lui sont chères. Rencontre avec une activiste du quotidien. – Damien Testu.

Je me souviens d’une veste à imprimé. D’une énergie solaire et d’un sourire radieux. C’était notre première rencontre, à l’InterContinental de la rue Scribe où j’accueillais la presse lors d’un showroom réunissant des créateurs de mode du Moyen-Orient. A l’époque, Ruby Veridiano travaillait pour Mic.com, NBC News et Nylon US. J’ai immédiatement senti chez elle une chaleur, une envie d’échanger, de parler de vrais sujets. Tout à coup, la mode devenait politique.

Cette fois-ci, c’est moi qui pose les questions, attablé face à elle dans un café parisien, alors que la pluie tombe au-dehors.

Née aux Philippines, Ruby grandit à Sacramento, capitale de la Californie. « Je m’ennuyais. Il n’y avait pas grand chose à faire. Partir, je n’attendais que ça. » Ses parents la rêvent médecin. Elle entre à l’université en “pre-med”, dans l’idée de suivre une voie sérieuse et stable.

Oui mais voilà, une rencontre sur le campus bouleverse tout. Alors qu’elle avait toujours aimé écrire, « Je gardais ça pour moi, ce n’était pas du tout un plan de carrière » un ami lui fait découvrir le spoken word, genre se rapprochant du slam, une autre manière de dire des textes poétiques, en prose ou en rimes. Ce dernier la convainc de déclamer l’un de ses textes lors d’un open mic organisé près de leur campus. Timide mais de nature bavarde, elle se lance et le résultat est au-delà de ses attentes. Standing ovation, compliments. De quoi lui donner confiance pour ne pas seulement raconter des histoires mais aussi et surtout pour raconter la sienne.

S’en suivent cinq années au sein de son groupe de spoken word ILL-LITERACY à faire le tour des universités américaines : de workshops en performances, Ruby perfectionne son art et trouve sa voie. « J’étais la seule femme du groupe mais j’ai eu la chance d’être entourée de quatre hommes qui me soutenaient énormément et faisaient en sorte que nous soyons sur un pied d’égalité. Et lors de chaque performance, je me rendais compte que ce que je disais faisait écho à toutes ces femmes qui voyaient en moi une femme qui leur ressemblait. »

Car plus qu’un besoin d’exprimer ses ressentis personnels, c’est l’envie de réussir et de pouvoir être un exemple qui est le moteur de la carrière de Ruby. « En tant que femme asiatique qui a grandi en Amérique, j’ai remarqué avec le temps que sur tous les posters de célébrités que j’avais accrochés au mur, aucune ne me ressemblait. Cela a affecté ma perception de ce qui était possible pour moi. »

Son parcours est profondément marqué par ce manque de représentation des minorités à la télévision ou dans les publicités. Avec le temps, Ruby comprend que ses mots ne sont pas un caprice : dans une industrie manquant cruellement de diversité, ils s’avèrent plus que nécessaires. « Je voulais qu’on puisse me regarder et se dire “Oh, elle a réussi et elle vient du même milieu que moi alors c’est possible.” Que ce soit par l’écriture, les projets TV ou même mes performances, j’ai toujours su que ma voix appartenait à ces jeunes filles qui voulaient se voir représentées dans les médias. »

Lorsque je lui demande à quel moment elle a choisi d’utiliser ses talents pour défendre des causes qui lui tiennent à coeur, elle me parle de China Machado, mannequin d’origine chinoise et muse de Richard Avedon. Iman et Naomi Campbell n’existent pas encore et les mannequins de l’époque ne reflètent en rien la diversité de la culture américaine. Alors Avedon se bat pour que les photos de China Machado soient publiées dans la version américaine du Harper’s Bazaar. Nous sommes en 1959 et sans le savoir, le photographe est visionnaire. « Elle a été à mes yeux la première femme asiatique à redéfinir le glamour et l’élégance. A l’époque, le glamour était synonyme de la haute-société et cela manquait de diversité. Connaître son histoire m’a véritablement inspirée – elle m’a donné envie de continuer ce qu’elle avait commencé. » Grâce notamment à ses workshops intitulés Glamourbaby Diaries, Ruby redonne la parole à toutes les femmes : immigrées, issues des minorités, métisses et autres oubliées de la société. Avec un seul but : qu’elles comprennent la force de leur histoire et l’utilisent pour inspirer d’autres femmes. Un cercle vertueux bienvenu dans un monde où le manque de diversité a toujours été un problème.

Si Ruby a conscience de la force de son discours, quels conseils donnerait-elle aux jeunes filles qui, comme elle à l’époque, se demandent comment réussir dans un monde qui ne leur laisse pas toujours leur chance ? « Il faut travailler avec gentillesse. Traiter chaque personne avec le même respect, qu’elle soit PDG ou femme de ménage. Penser à la marque que tu veux laisser sur le monde. Si j’avais suivi ce que ma famille ou la société avait décidé pour moi, jamais je n’aurais été là où j’en suis aujourd’hui ! La possibilité est un état d’esprit avant tout. » L’American Dream 2.0, féministe et humaniste.

Et la mode dans tout ça ? « Souvent, on me pose des questions sur les dernières tendances et je ne sais pas quoi répondre ! Ce qui m’intéresse dans la mode, c’est son aspect historique et social. » Pas question donc de débattre du dernier it-bag de la saison. Dans une industrie souvent perçue comme superficielle, Ruby aborde des problématiques et enjeux sociétaux : la place de la femme dans la chaîne de création de valeur, l’impact environnemental des usines de production, la notion de savoir-faire en voie d’extinction. Car avant d’être journaliste de mode, Ruby est avant tout une activiste qui pose un regard critique sur les stratégies déployées par les grandes maisons : « C’est une bonne chose que des marques telles que Burberry et Versace se joignent à la discussion. Si les grands groupes Kering et LVMH participent à ce mouvement, cela signifie que les autres marques leur emboîteront le pas. Mais nous devons voir plus loin que leurs campagnes de communication et s’assurer qu’elles prennent leurs responsabilités sur ces sujets. » 

Après avoir vécu aux États-Unis, aux Philippines et en Italie, Ruby a posé ses valises à Paris, où elle vit depuis 2014. Depuis toujours passionnée par les médias, elle débute en 2008 comme présentatrice et productrice chez MYX TV, une chaîne de divertissement avant d’utiliser ses talents pour écrire sur la mode et ses nouveaux challenges pour Euronews ou Hyphen Magazine. Dans les deux cas, sa manière de traiter les sujets pousse à se poser les bonnes questions : comment mieux consommer ? Comment changer les choses ? Elle m’avoue après un énième sourire : « Je ne pensais pas qu’il y avait de la place pour une activiste dans la mode. »

Nous parlons féminisme, sujets de société, stéréotypes. « Savoir que je peux écrire, produire et présenter ma propre émission (elle travaille actuellement sur plusieurs projets TV, ndlr), ça prouve aux hommes qu’ils ne peuvent pas me remplacer aussi facilement qu’ils ne le pensent. » Le mouvement #MeToo a laissé des traces. Mais elle n’a pas attendu cet engouement général pour se battre pour les femmes. Ce combat, c’est le sien depuis longtemps. Et si les opportunités manquent, il faut les créer. « Plutôt que de se battre pour la seule place à table réservée à une seule femme, pourquoi ne pas construire notre propre table et ajouter des chaises ? » 

Touche-à-tout confirmée, Ruby écrit, produit, enseigne, est interprète. Elle est l’une des ambassadrices de l’ONG Remake, qui a pour but de pousser les gens à s’engager pour de meilleures habitudes de consommation au quotidien, à l’opposé de la fast fashion. « Je pense que nous parlons beaucoup de ce que la société doit faire pour changer les choses. Mais que faisons-nous en tant qu’individus au quotidien ? » Après des années à écrire pour des supports américains, elle souhaite retourner à ses premiers amours : la télévision, tout en continuant de parler de sujets qui la touchent personnellement. Surtout que pour elle, pas de doute : le sujet de la mode responsable n’en est ici qu’à ses balbutiements. « Je ne pense pas que la France soit prête à ce genre de débat. La question se pose. Mais les workshops sur la mode responsable que je peux organiser aux États-Unis ou à Amsterdam n’intéressent personne ici. Je pense que certains sujets sont toujours tabous. »

Ce qu’elle aimerait qu’on retienne de son travail ? « Que l’élégance n’est pas définie par ce que l’on porte ou à quoi on ressemble mais par notre esprit et notre cœur. » 

En la quittant, l’un de ses poèmes résonne dans ma tête, comme un mantra :  « J’écrirai toujours des poèmes pour les femmes / Malgré tout, nous serons toujours des survivantes. » Dans une société où les femmes semblent victimes de décisions gouvernementales décevantes, Ruby n’est pas seulement « survivante » mais porte-parole, gardienne d’histoires qui ne demandent qu’à être racontées.

Ruby Veridiano prépare actuellement la ré-édition de son recueil de poèmes Miss Universe, prévue pour la fin novembre. Elle travaille en parallèle sur des projets d’émissions TV pour 2019. Retrouvez-la sur son blog www.rubyveridiano.com et sur Instagram @rubyveridiano