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François Paul Journe: “Il n’y a rien de perpétuel: cela n’existe pas.”

12 janvier 2018

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François Paul Journe ne se destinait pas à un métier en particulier mais à ce qui viendrait à lui, le jour venu. Ce fut l’art horloger. A quelques jours de l’ouverture du Salon International de la Haute Horlogerie (SIHH), où il exposera pour la première fois dans le Carré des Horlogers, il remet quelques unes de ses pendules à l’heure. – Isabelle Cerboneschi.

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rançois-Paul Journe fabrique environ 900 montres par an, mais comme il le dit très justement, au lieu de calculer le nombre de montres produites, on devrait plutôt compter le nombre de joules dépensées pour les fabriquer.

Il lui aura fallu six ans (et combien de kilojoules?) pour créer la Sonnerie Souveraine qu’il va retirer du catalogue en fin d’année. Cette grande complication laissera la place à une montre astronomique qui sera lancée quand elle sera prête, comme toutes les montres F.P. Journe.

Pour la première fois cette année, cet irréductible indépendant présentera sa collection Elégante dans le Carré des Horlogers, situé au coeur du SIHH qui ouvre ses portes à Genève lundi 15 janvier. La preuve qu’il adoucit sa posture avec les ans.

L’occasion de se rencontrer et de parler d’un peu de tout, du temps qu’il faut pour développer un nouveau modèle, d’indépendance, du marché parallèle, de formation, et même de magie. 

I.C : Qu’est-ce qui vous a convaincu de rejoindre le Carré des Horlogers au SIHH?
François-Paul Journe: C’est un concours de circonstances. En parlant un jour avec Pierre Jacques qui dirigeait MCT à l’époque, j’ai appris qu’il ne renouvelait pas le bail de son stand. Il me l’a donc proposé avec un prix au rabais. Il m’a semblé que ce pourrait être une bonne idée pour l’Elégante. Et puis il n’était pas très cher: c’était une occasion! (rires). J’en ai parlé à Fabienne Lupo, la Présidente du SIHH, qui m’a bien sûr expliqué que cela ne se passait pas tout à fait comme cela, et qu’il n’était pas question de rabais. Mais nous l’avons pris quand même: nous avions déjà un projet.

Huit années de développement pour le mouvement de l’Elégante. C’est deux années de plus que le temps qu’il vous a fallu pour développer votre grande sonnerie en 2006!
Eh oui, car je suis complètement incompétent en circuits électroniques. Je devais me fier à des spécialistes. Toute la partie mécanique est faite à la manufacture, elle est donc sous contrôle. La partie électronique est faite en Suisse, mais hors de notre contrôle. Nous avons dû faire appel à des ingénieurs. La première équipe était un peu trop optimiste et avait fait des erreurs. Il s’agit d’un système bimoteur et non pas de deux moteurs séparés. Or il y avait beaucoup d’interférences magnétiques entre la remise à l’heure des secondes et la remise à l’heure des minutes, il a fallu changer beaucoup de paramètres. Nous avons dû faire appel à une nouvelle équipe de l’EPFL pour tout corriger et cela a duré trois ans de plus. Si cela avait été une montre mécanique à trois aiguilles, nous l’aurions développée en un an.

Cette montre qui s’arrête sans s’arrêter, c’est presque une montre méditative, une montre pour jouir du temps présent. Mais j’imagine que ce n’était pas votre intention quand vous l’avez créée…
Non, tout ce que je fais est relativement pragmatique. Nous fabriquons des montres unisexe, mais les femmes nous disaient toujours: « Il n’y en a que pour nos maris et pas pour nous ».  C’était une époque où tous les horlogers – à tort d’ailleurs – disaient que le renouveau de la montre mécanique pour les femmes, c’étaient les complications. Or cela ne concerne qu’une poignée de personnes dans le monde. Je dois avoir comme clientes deux ou trois collectionneuses sérieuses, or elles ne s’intéressent pas à une montre mécanique femme,  elles veulent des montres homme un peu sérieuses. D’ailleurs, si vous prenez les marques spécialisées dans les pièces féminines – Cartier, Piaget, Chopard – 80% de leurs montres dame sont à quartz. Il fallait donc que je crée une montre électronique. Mais les montres à quartz ont des défauts: l’autonomie n’est pas suffisante et la pile meurt trop vite. Comment en améliorer la longévité? En économisant l’énergie. Nous avons fait en sorte que la montre s’arrête et redémarre. Et en plus ce système est ludique: c’est comme s’il y avait un peu de magie dans la montre. Quand les premières pièces sont sorties, je jouais avec tout le temps.

Elle a une autre particularité magique: elle brille la nuit!
Nous avons réussi à développer un cadran entièrement lumineux, en Super-LumiNova®, mais c’était tellement compliqué que notre fournisseur a bien failli nous lâcher. Ce qui en un sens est une bonne chose: comme c’est très difficile à fabriquer, ils ne le feront pas pour une autre maison. Des clients emmerdants comme nous, il n’en veulent pas d’autres! (rires). Comme quoi ça a du bon d’être un peu difficile…

L’Elégante a une autonomie de 8 à 10 ans…
Ça, c’est théorique. Je n’ai pas le recul nécessaire car je les ai lancées en 2012. Mais les montres sur lesquelles je mesure la batterie régulièrement et qui ont quatre ans, n’ont pas bougé. La batterie est toujours pratiquement dans son état d’origine. Lorsque les batteries sont neuves, elles sont à 3,5 volts, très rapidement elles arrivent à 3 volts pour mourir à 2,7 volts. Or toutes nos batteries sont encore à 3,10 volts: ce qui veut dire qu’elles ne se sont pas encore stabilisées à 3 volts. Nous pouvons donc espérer une autonomie supérieure à 10 ans.

Et s’il y avait un problème avec le microprocesseur?
Le microprocesseur ne peut pas avoir de problème. C’est une montre qui n’a pas d’huile, elle ne nécessite pas d’entretien.

Donc pas de service après-vente?
Non, c’était le but de ne pas en avoir. J’ai choisi la pile la plus fabriquée au monde pour être sûr qu’elle soit toujours là dans vingt ans, et à part la pile et l’étanchéité, il n’y a rien à vérifier.

C’est presque un mouvement perpétuel?
Non, hélas. Il n’y a rien de perpétuel: cela n’existe pas. Un ingénieur un jour m’a dit: «Il n’existe qu’une seul mouvement perpétuel, c’est celui des ingénieurs qui cherchent le mouvement perpétuel » (rires).

Quel était le but premier de ce service?
Toutes les marques souhaitent pouvoir contrôler leurs propres montres qui s’échangent sur le second marché. Je ne savais pas comment y parvenir. Un jour, un client américain souhaitait acheter une montre que nous ne fabriquions plus. Il nous a demandé si nous savions où la trouver. On lui a signalé qu’une allait être mise en vente chez Christie’s. Mais le client voulait une garantie, la sécurité absolue. Il m’a donc demandé de l’acheter, de la remettre en parfait état, et de la lui revendre comme neuve en faisant un bénéfice mais avec une garantie, comme s’il l’avait achetée à l’époque. A partir de ce moment-là, l’idée de développer ce service a commencé à germer.

Cela intéresse quel type de clientèle?
Nous avons des clients nouveaux qui s’intéressent à nous et qui n’étaient pas des acteurs du marché il y a 10 ou 15 ans. Ils n’ont donc pas pu acquérir à l’époque les montres qu’ils désirent aujourd’hui. Nous rachetons nos montres à environ 80 – 90% de leurs prix d’origine. Nous les revendons un peu plus cher, compte tenu du service et de la remise en état, mais ce n’est pas une opération sur laquelle nous faisons du bénéfice. Les pièces rares, en revanche, sont difficiles à trouver, même pour nous. Un client de Hong Kong voulait s’offrir l’Octa Calendrier avec le cadran en Ruthénium. Sur Internet, il y en avait un en vente à 70’000 francs mais je trouvais le prix exagéré. On a eu la chance de pouvoir en racheter un de gré à gré, un peu moins cher et pour moins de 70’000 francs notre client l’a eue complètement révisée. Je ne veux pas faire monter trop la cote.

Vous ne voulez pas faire monter la cote mais le fait que votre Chronographe Optimum a été adjugé lors des enchères en faveur d’Action Innocence en 2017 à hauteur de 200’000 francs – soit 2,35 fois son prix – est-ce que cela ne fait pas justement monter la cote de vos montres?
Non, c’était une pièce unique, avec un cadran unique, vendu dans le cadre d’une oeuvre de charité où les enchères montent pour la cause. C’est un peu différent.

Quelle est votre plus grande crainte: retrouver vos montres sur le marché parallèle?
Non cela a toujours été: c’est d’ailleurs un bon signe! Quand elles sont sur le marché parallèle cela veut dire qu’il y a un marché. Le pire, ce sont ceux qui n’ont pas de montres sur ce marché, et ceux qui en ont trop.

« Ceux qui en ont trop », ce sont les marques qui ont poussé les détaillants à trop stocker?
Oui, parce qu’elles ne savent plus quoi faire de leurs montres. Quand il y en a trop, la cote peut atteindre moins 60% du prix en boutique, et ça c’est catastrophique.

Et les vôtres, on les retrouve à quel prix?
Les montres en série limitée se revendent au prix d’origine, voire plus cher. Quant à celles qui sont dans la collection courante, on les trouve entre moins 20% et moins 30%, ce qui est normal pour une montre d’occasion que l’on peut encore acheter neuve en boutique. A l’exception du Chronomètre Bleu, qui a une cote plus élevée car il est rare. Il y a eu une pénurie car nous n’arrivions plus à fabriquer les cadrans. C’est l’unique modèle qui n’est pas en édition limitée et qui se vend plus cher que le prix en boutique.

La conjoncture est baissière pour certains groupes, mais il semblerait que vous ne soyez pas touché par les évolutions du marché. Comment l’expliquez-vous?
Parce que nous ne fabriquons pas beaucoup de montres. En ce moment je suis axé vers la complication, qui nécessite plus d’énergie, donc on en fait moins. Tout est lié au temps que l’on passe sur un modèle. C’est difficile de dire que l’on fait tant de montres par an. On ne peut pas comparer une Sonnerie Souveraine et une Elégante, comme si l’une valait l’autre. On ne devrait pas calculer le nombre de montres produites par an mais les joules! Combien de joules a-t-on dépensé pour faire nos montres cette année? (rires).

De nombreux horlogers indépendants se plaignent de la difficulté pour eux de survivre. Est-ce que l’horlogerie indépendante, à terme, est condamnée à rejoindre un grand groupe?
Pour survivre, non. Mais peut-être pour se sécuriser. C’est toujours un peu la même histoire. Certains petits indépendants manquent de vision globale et n’ont pas investi dans leur réseau de distribution. En 1998 j’ai présenté mes premières montres « prêt-à-porter », en 1999 on a présenté à Bâle, en 2003 j’ouvrais ma première boutique à Tokyo. Bien sûr que c’est plus facile de faire appel à des détaillants. Au début moi aussi j’ai adoré fonctionner comme ça: on leur envoyait les montres, ils payaient à trente jours, ça tournait vite. Sauf qu’il faut être fou pour penser que cela va durer. Les détaillants ne travaillent pas pour toi mais pour eux: ils sont contents de travailler pour toi si ils vendent tes montres, mais sil elles ne se vendent pas, ils passent à une autre marque. Nous les avons fidélisés parce que nous avons fait nos boutiques et qu’ils savent qu’on peut les sortir du réseau. Cela nous est récemment arrivé avec un détaillant historique aux Etats-Unis.

Chaque année vous décernez un prix à un jeune talent horloger – le Young Talent Competition – qui sera remis mercredi 17 janvier, au SIHH. Qu’en est-il de votre désir de créer une école d’horlogerie?
La création de l’école est conditionnée à la possibilité de faire une élévation du bâtiment. Mais on va y arriver un jour…

Demain un jeune vient vous voir, et vous dit: je suis passionné d’horlogerie, je veux apprendre le métier, je veux monter ma propre marque, vous lui dites quoi?
Fonce! Cela arrive assez souvent, d’ailleurs. Mais entre faire une marque et faire une montre, il y a une différence: il faut déjà qu’il commence à faire une montre et ensuite, selon ses élans, il verra jusqu’où il peut aller.

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