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Saul Goldberg, dans son sang coule une rivière de diamants…

9 mai 2017

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Les diamantaires et les négociants sont d’une absolue discrétion  et n’ouvrent pas facilement leurs portes. Saul Goldberg, le président de la société William Goldberg, qui expose ses joyaux à GemGenève dès le 10 mai, a accepté de lever légèrement le voile sur le Diamond District à New York, et sur ce métier si secret. Isabelle Cerboneschi, New York.

Quand William Goldberg , le père de Saul Goldberg, a commencé dans l’industrie du diamant, en 1952, il ne pouvait imaginer qu’un jour, une rue de New York porterait son nom. Aujourd’hui, la société William Goldberg, dont Saul Goldberg est le président, a pignon sur la William Goldberg Way. So chic!

William Goldberg n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, et encore moins avec un diamant. C’est ce qui fait d’ailleurs tout l’intérêt de sa trajectoire. «Nous habitions le même quartier à Williamsburg, dans Brooklyn, confie Lili Goldberg, sa veuve. Ses parents avaient une boutique de bonbons juste au coin de la rue, Je n’avais pas les moyens de m’en acheter: nous vivions à 11 dans un appartement de trois pièces.»

Lili Goldberg, c’est la matriarche: aujourd’hui encore elle passe quatre jours par semaine au bureau. Par chance, elle était présente le jour de ma visite.

Lili et William se sont rencontrés au début des années 1950: ils ont dansé ensemble, ont recommencé, « Il dansait très bien le mambo: on l’avait surnommé Mambo Willie ». Et ils se sont mariés en 1955. Cela faisait trois ans que William Goldberg s’était associé avec Irving Weiss pour créer la Goldberg & Weiss, puis la William Goldberg Diamond Corporation en 1973.

«Quand il était enfant, William allait dans une école religieuse du quartier qui avait des connexions avec l’industrie des pierres, explique Lili Goldberg. Il a fait un apprentissage pour devenir diamantaire, mais il n’était pas un très bon tailleur, c’était même le pire de tous! En revanche, c’était un excellent vendeur. Pour éviter de gâcher l’argent que sa mère avait misé sur lui en lui faisant faire son apprentissage, il a décidé de devenir marchand. Puis en 1952 il s’est associé avec Irving Weiss, un excellent diamantaire, lui.»

William Goldberg n’a jamais offert de bague de fiançailles à son épouse mais il a baptisé un diamant bleu de 30,06 carats qui fut taillé par son entreprise, le Blue Lili. «Cela ne m’a pas fait grand chose, pour être honnête, dit la principale désintéressée. Je ne l’ai jamais porté. Il était trop gros. Je pense qu’aujourd’hui il est dans une collection. Si mon mari n’avait pas été dans l’industrie du diamant, je ne crois pas que j’aurais porté des bijoux. Et surtout pas en ayant grandi dans la famille dont je suis issue!»

Quand je lui demande si elle avait songé qu’un jour sa vie pourrait changer à ce point elle répond: « Elle n’a pas changé! Je suis toujours la même personne que j’ai été. Mais j’aime ce business: il nous a donné suffisamment pour assurer notre subsistance.»

Aujourd’hui, le patriarche, celui qui tient les rênes de l’entreprise, c’est Saul Goldberg. Le président travaille en famille, avec sa mère bien sûr, sa soeur Eve, son beau-frère Barry Berg, et son fils Benjamin. Dès le 10 mai, les visiteurs du salon GemGenève pourront découvrir leurs damants exceptionnels sur leur stand.

Mais ce jour-là, nous étions à New York, et j’avais mille questions à lui poser sur ce métier si secret. Je m’en suis difficilement tenue à une vingtaine…

I.C: Comment réussissez vous à voir à l’intérieur d’un diamant brut ses qualités inhérente et sa beauté cachée qui sera révélée par la taille?
Saul Goldberg: C’est un long entrainement. Il faut voyager, voir beaucoup de diamants bruts dans de nombreux pays, en voir encore et encore, et petit à petit vous ressentez ce que la pierre peut devenir. Il y a toujours un risque, mais…

Est-ce que cela relève d’une forme d’intuition?
Oui, je pense, dans une certaine mesure. Mais c’est surtout une question d’expérience. Par exemple j’avais l’habitude d’acheter une qualité de brut du Botswana qui avait l’air un peu verdâtre, mais avec l’expérience de la taille, on pouvait imaginer que cet aspect n’était qu’en surface. C’était un pari d’acheter ces diamant bruts tirant sur le kaki, mais aucun des diamants obtenus après la taille n’est resté vert. Certains sont devenus des diamants de couleur H, A, et certains même des C. Mais il n’existe aucune machine qui puisse vous dire ce qu’un diamant brut va devenir, à part votre intuition, et du courage.

De tous les  diamants les plus exceptionnels qui sont passés dans ce bureau, lequel vous a procurée l’émotion la plus intense?
Lors de mon mariage, ma mère portait un diamant rond et bleu en pendentif. Il était bleu comme de l’encre. Si vous l’aviez vu, vous auriez vraisemblablement pensé qu’il s’agissait d’un saphir. Pour moi c’est une pièce très symbolique. J’avais demandé à mon père qu’on le garde, mais finalement il l’a vendu. Ce diamant est toujours resté dans mon esprit. Plus tard on a eu entre les mains un diamant lilas de 3 carats. Je n’avais jamais vu cette couleur de ma vie. Et on l’a vendu. Bien sûr il nous arrive d’avoir la chance de pouvoir mettre quelques pierres de côté et pouvoir les garder, mais nous sommes avant tout des marchands, pas des collectionneurs. Vendre des pierres, c’est notre business. Les diamants de couleur me touchent plus particulièrement. Les diamants blancs sont fantastiques bien sûr, mais ces couleurs! J’ai vu beaucoup de diamants blancs D flawless dans ma vie, mais un seul diamant lilas, et un seul diamant violet.

En 1975 votre père a pu acheter le Queen of Holland, un diamant bleu de 136,25 carats et l’échange s’est fait dans les coffres d’une banque suisse. Cela ressemble à un film. Pouvez-vous nous raconter cette histoire?
On devrait en faire un roman de cette aventure! J’avais 20 ans. J’allais encore à l’université et à mes yeux cela s’apparentait à une chasse au trésor. Nous nous sommes rendus dans une petite ville du nord de la Suisse, où coulait une rivière, nous sommes  descendus dans les coffres d’une banque, en sous-sol, la pierre a été sortie d’une pochette. Nous l’avons achetée, apportée au Gemological Institute of America (GIA), c’était le Queen of Holland original! Un peu comme un film de James Bond. A l’époque toute cette opération était top secret.

La personne qui vous l’a vendue l’avait-elle cachée dans ce coffre?
Même si c’était il y a très longtemps, ce genre de transactions sont très discrètes et se font sous le sceau du secret: on n’en parle jamais. Je ne sais pas si cette pièce provenait d’une personne de rang royal, d’un Maharajah, je ne sais même pas si la personne qui l’a vendue est encore en vie, mais on peut supposer que les origines de la pierre proviennent de l’Inde.

Qu’avez-vous ressenti quand vos yeux se sont portés pour la première sur le diamant brut de 265,82 carats dont a émergé le Beluga, le plus gros diamant oval D flawless?
Le brut avait été acheté en Israël, cette vente fut un travail d’équipe. La pierre était somptueuse! Nous avons vu immédiatement que nous pourrions la transformer dans un gros diamant oval. C’était une pièce unique à cette époque. Un sacré morceau de roc!

Quand vous tenez une telle pierre dans les mains, est-ce que vous ressentez quelque chose?
Oui, c’est fantastique de pouvoir tenir de gros diamants dans sa main: du fait qu’ils sont bruts, qu’ils ont émergé de la terre, qu’ils sont destinés à être taillés, polis, et qu’il en sortira une merveille, qui ornera à son tour une pièce de joaillerie, un objet de collection unique.

Portez-vous des diamants?
Oui (dit-il en montrant une bague), j’ai reçu celui-là de mon père. Un diamant brun, avec des tons orangers.

Vous qui aimez les diamants de couleur, qu’avez-vous pensé en voyant le brut qui est devenu le Red Shield, un diamant rouge d’une grande rareté*?
Ce fut un travail énorme! Quand on a vu arriver le brut du Brésil, on a tout de suite su que c’était une pièce spéciale. Les bruts du Brésil de couleur rose ou rougeâtre, peuvent prendre de nombreuses directions. Elles sont responsables de nombreuses nuits sans sommeil. On se couche le soir avec une pierre que l’on pense être d’un rose vivid, et on se réveille après la coupe avec un diamant beaucoup moins riche que l’on avait pensé. Ces pierres ne sont pas très fiables: elles sont capricieuses. Et parfois une autre couleur peut apparaître: elles peuvent se révéler rose-pourpre. Le brut qui a donné le Red Shield était rouge pur, mais parvenir après la taille à cette couleur n’est de loin pas automatique.

Comment votre famille a-t-elle eu l’idée de déposer la coupe Ashoka® en 1999 qui prend son nom d’un diamant de 41.37 carat D flawless découvert dans les mines de Golconde?
Cette idée est née suite à de nombreuses discussions entre notre famille et des personnes du métier. Il y avait un regain d’intérêt pour les pierres vintage, les tailles coussin, les diamants « old mine ».  Le marché avait soif de quelque chose de rare, d’unique, de frais. Pourquoi ne pas remettre au goût du jour une taille ancienne? Nous avons commencé par faire des expériences avec la taille Ashoka, les pierres étaient belles et ont commencé doucement à se vendre. Le nom étant disponible, nous avons déposé cette marque et cette coupe qui, à nos yeux, avait un grand avenir. Peu à peu, la collection Ashoka a commencé à exister en tant que telle. Nous avons choisi quelque clients avec qui nous avons négocié des contrats d’exclusivité: si vous voulez acheter des diamants Ashoka, que ce soit à Londres, à Hong Kong ou à Paris, vous ne pouvez le faire que dans quelques boutiques spécifiques. En un sens, cela protège nos clients ainsi que la marque, et cela permet à celle-ci de grandir. Mais la beauté de la pierre parle pour elle-même: elle se vend toute seule.

Cette aventure a pu commencer grâce à un diamant historique.
Oui, il existe un diamant Ashoka original de 41.37 carat, D flawless qui a appartenu à l’actrice Maria Félix. Un jour, ce diamant est apparu lors d’une vente aux enchères de Sotheby’s à Saint-Moritz, nous avons essayé de l’acheter, mais nous n’avons pas réussi. Je pense que nous avons amélioré la coupe de l’original, en terme de brillance et de vie. Les diamants Ashoka sont imposants, ils ont l’air plus gros qu’ils ne sont en réalité. Ils m’attirent, je les trouve sexy, et ce n’est pas parce que c’est notre marque. Un diamant doit vous parler. C’est ce que mon père disait.

Le Diamond District sur la 47e rue a beaucoup évolué depuis le temps où votre père y travaillait. Comment était-ce à l’époque?
C’était très animé, on y faisait beaucoup d’affaires, des ventes, des achats. Un vendeur venait voir mon père tous les matins, à 9h, il restait une heure, une heure et demi, ils parlaient du business, puis ils faisaient affaire, l’un achetant à l’autre et vice versa. Je pense qu’avec l’arrivée d’internet et la facilité que l’on a désormais d’obtenir des informations, quelque chose de cette tradition a été perdue. La dynamique, elle a perduré, mais aujourd’hui on s’envoie les certificats, les photos des pierres par e-mail, et cela n’a plus rien à voir avec manière old school de conclure des affaires que j’ai eu la chance de connaître.

Pourquoi l’industrie du diamant s’est elle déplacée en Israël et en Inde?
C’est une question de technologie, de prix aussi. En Inde, les conditions bancaires sont beaucoup plus avantageuses qu’à New York, les prêts sont faciles à obtenir, c’est plus aisé de mener vos affaires là-bas. Ce métier demande d’avoir à disposition beaucoup d’argent, les transactions s’effectuent à des niveaux très élevés.

Mais vous êtes toujours là, à New York.
Parce que nous avons une clientèle loyale et un business très sain.

Peu de personnes peuvent se targuer d’avoir donné leur nom à une rue. Or en 2006, la rue où se situe votre immeuble a été baptisée la William Goldberg Way. Comment cela fut-il rendu possible?
Quand mon père est décédé (en 2003, ndlr), j’ai pensé qu’avec ce qu’il avait apporté à New York et cette industrie, il pouvait mériter de donner son nom à une rue. J’ai rencontré quelques hommes politiques, ils m’ont dit que c’était légitime et ont déposé une motion. Dans une industrie très secrète comme celle du diamant, mon père n’avait pas peur de répondre aux interviews, de parler de notre métier, d’essayer de le faire comprendre. La plupart des acteurs préfèrent rester en coulisses et ne pas être visibles, parfois aussi pour des raisons de sécurité. Mais ce n’était pas le cas de mon père.

Quels sentiments vous habitent lorsque vous marchez sur cette rue et voyez le nom de votre père là-haut?
Je ressens quelque chose de très fort. Je passe sous ce panneau tous les jours pour venir au bureau. D’ailleurs nous en avons planté un sur notre terrasse.

William Goldberg était très préoccupé par les conflict diamonds, les diamants du sang/ de la guerre. Aujourd’hui, grâce au Kimberley Process, 99% des diamants sur le marché sont clean, ou sont censés l’être. Comment peut-on en être certain quand on sait que dans certains pays d’Afrique par exemple, les rebelles d’aujourd’hui règneront peut-être officiellement sur l’état demain?
Comment être sûr? On ne peut peut jamais être sûr qu’il n’y aura plus de personnes malhonnêtes et corrompues dans le monde… Notre industrie fait tout ce qui est en son pouvoir pour se protéger et s’assurer de l’origine des diamants. Mais il y aura toujours quelqu’un pour détourner les règles… En réalité, les clients achètent des diamants chez des personnes en qui ils ont confiance, dans leur zone de confort. Si ils viennent chez nous, ou s’ils vont voir un grand nom de la place, c’est pour une raison. Vous pouvez avoir autant de certificats que vous voulez, c’est une histoire de confiance, cela se passe yeux dans les yeux.

Votre père disait qu’un diamant doit apporter de la joie. Est-ce qu’ils vous rendent heureux?
Oui! Ils me rendent heureux. Ils rendent les gens heureux. Ils ajoutent un peu de lumière, une brillance, un feu, je ne sais comment l’expliquer…

GemGenève du 10 au 13 Mai, Palexpo, Route François-Peyrot 30, 1218 Le Grand-Saconnex, Suisse. https://gemgeneve.com

* Selon les statistiques, pour chaque million de carats de diamants extraits des mines, seulement un carat sera un diamant rose. Et les vrais diamants rouges sont encore plus rares.