English English French French

“La haute couture est un monde à part, une bulle où l’on peut faire ce que l’on veut.”

16 juin 2018

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

Depuis qu’il a repris la direction artistique de Schiaparelli, Bertrand Guyon a replacé la marque sur l’échiquier de la mode. Comment créer pour une maison qui porte le nom d’une femme d’un autre siècle, tout en restant fidèle à la fois à la fondatrice et à soi-même? Comment ancrer dans le XXIe siècle une maison de couture qui fut endormie pendant des décennies? Rencontre. – Photographies: Michèle Bloch-Stuckens. Interview: Isabelle Cerboneschi, Paris.

Bertrand Guyon est un homme de peu de mots qui aime laisser ses créations parler pour lui. Depuis 2015, il dessine les collections Schiaparelli et en à peine trois ans, il a réussi à remettre ce nom sur l’échiquier de la mode.

Elsa Schiaparelli, c’était un esprit, un style, indissociables d’une époque. Elle avait commencé par le sportswear avant d’oser ses extravagances. Sa première collection s’appelait «Pour le Sport» et elle y intégrait déjà des motifs en trompe-l’œil, bien avant ses collaborations surréalistes avec des artistes comme Salvador Dali ou Jean Cocteau. La carrière d’Elsa Schiaparelli s’est jouée entre 1927 – l’année où elle a présenté sa première collection – et 1954, lorsqu’elle a fermé sa maison. Vingt-sept ans, c’est à la fois peu et suffisant pour marquer l’histoire de la mode.

Comment retranscrire cet esprit aujourd’hui et continuer à raconter une histoire interrompue? Bertrand Guyon a choisi de regarder un peu dans le passé, juste ce qu’il faut, beaucoup dans le présent, sans oublier de songer au futur. Le directeur du style a appris l’essentiel de son métier chez Givenchy auprès du fondateur, Hubert de Givenchy, dont il était le premier assistant haute couture, puis auprès de John Galliano et d’Alexander McQueen, qui ont succédé au maître en tant que directeurs artistiques de la maison. En 1997, il est entré chez Christian Lacroix, et onze ans plus tard chez Valentino où il a travaillé avec le tandem Grazia Chiuri et Pierpaolo Piccioli. Parcours de l’ombre, mais parcours sans faute. Depuis qu’il est dans la lumière, Bertrand Guyon, Breton d’origine, reste aussi discret qu’Elsa Schiaparelli était «Shocking».

En janvier 2017 Schiaparelli a obtenu le label de la haute couture. Qu’est-ce que cela a changé pour vous?
Bertrand Guyon:
Fondamentalement, en ce qui concerne la conception, l’élaboration des collections et mon travail personnel, cela n’a pas changé grand-chose. En revanche, cela change beaucoup quant à l’image de la maison et la crédibilité. Posséder le label haute couture, c’est extrêmement important, et en même temps cela m’est apparu comme une évidence: Elsa Schiaparelli fait partie des grandes maisons de couture. Peut-être parce que j’ai toujours travaillé dans des maisons de haute couture… Quand j’ai commencé en avril 2015, la collection que j’ai présentée à l’Hôtel d’Evreux fut la première collection qui a eu un impact commercial et qui a initié la réalité économique de Schiaparelli. C’est la collection qui a eu le plus de succès et que les clientes commandent encore trois ans plus tard.

Il n’y a donc pas de mot « fin » pour une collection de haute couture?
Non. Si une cliente souhaite une robe d’une saison précédente, il n’y a aucune raison pour qu’on ne la réalise pas. Si l’on ne trouve pas le tissu, cela peut poser un problème, mais sinon, on peut reproduire la plupart des robes. C’est de la haute couture! C’est un monde totalement à part, une bulle où l’on peut faire ce que l’on veut. Avec le prêt-à-porter, quand une collection n’est plus produite, elle n’est plus produite. Avec la haute couture, il y a toujours une possibilité de reproduire.

Et dans cette première collection, quelles étaient les pièces les plus redemandées?
Nous avons vendu l’entier de la collection et il n’existe pas un seul modèle que nous n’ayons répété au moins une fois. Ce qui est incroyable!

Il me semble que vous étiez plus proche des archives avec cette première collection, qu’avec les plus récentes.
Eh bien non justement! C’est la moins fidèle à l’héritage. J’ai dû réaliser la première collection en très peu de temps: je suis arrivé dans la maison en avril et l’on défilait début juillet. J’avais une connaissance très superficielle de ce qu’était Schiaparelli. Je n’ai eu accès aux archives que par la suite. Ce que j’ai fait, pour cette première collection était très instinctif. Evidemment, on reconnaissait certains signes mais il n’y avait aucun code…

A part la cape Phœbus… La cape Phœbus était une cape beige en boutis provençal – on était loin de l’univers de Schiaparelli – qui reproduisait un soleil psychédélique. C’était une réinterprétation. J’avais surtout travaillé sur l’univers de Christian Bérard, sur le monde du théâtre, chaque modèle avait un nom de pièce des années 1930. La thématique ne me limitait pas. Et cette collection a très bien marché parce qu’elle était très variée, beaucoup plus que les suivantes.

Et qu’en est-il de votre dernière collection haute couture printemps-été?
J’avais envie d’exprimer ma vision, mais en restant fidèle à Schiaparelli. Il y a des broderies dans la collection qui avaient été créées pour elle et qui proviennent de la maison Lesage, il y a des coupes proches des robes qu’elle réalisait. Je me suis beaucoup plus penché sur les archives, pour réaliser cette collection, que pour créer les précédentes. Le processus créatif est différent aujourd’hui. Peut-être ai-je pris plus d’assurance, ce qui me permet de me distancier de l’héritage, tout en me sentant ancré dans la maison? L’équilibre est très difficile à trouver chez Schiaparelli: si l’on est trop proche des archives, de son univers, ce n’est pas intéressant car on est dans la citation. Si l’on prend trop de distance, on n’est pas fidèle à la maison, et autant créer sa propre maison de couture… Ce que je ne ferai jamais car c’est un peu trop tard (rires).

Schiaparelli a marqué la mode du XXe siècle, or quand vous avez été nommé, votre challenge était de l’inscrire dans le XXIe. Que garder, que laisser de l’esprit?
Il ne faut justement pas se poser cette question. Regardez Paul Poiret! C’était culotté de relancer cette maison cent ans après sa fermeture, et en même temps c’est réussi! C’était un couturier d’un début de siècle. Or nous nous trouvons de nouveau dans un début de siècle. Les débuts de siècle sont toujours extrêmement intéressants, en ce qui concerne la mode: c’est la fin de quelque chose et le commencement d’autre chose. La mode de style Empire, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle était sublime! C’était une rupture. Ensuite tout est devenu moins audacieux. Au début du XXe siècle aussi, la mode a changé de manière radicale.

En quoi trouvez-vous que la mode du début du XXIe siècle est audacieuse?
Je crois que l’on ne se rend pas très bien compte de ce qui est en train de se passer en ce moment. Il me semble qu’on le percevra peut-être dans quelques années. L’histoire de la mode occidentale s’est construite avec une sorte de logique. Les modes s’enchaînent les unes avec les autres: on passe des silhouettes plus souples, des transparences, à des choses plus corsetées, plus construites, puis à des formes libérées, plus audacieuses et tout d’un coup, on repart en arrière, avec des vêtements plus austères. La mode n’est jamais véritablement révolutionnaire. Il y a des créateurs et des couturiers qui ont été plus marquants que beaucoup d’autres, mais ils étaient ancrés profondément dans leur époque. Quand Dior ouvre sa maison en 1947, son style était dans l’air du temps, il n’était pas seul à faire cela.

Il y avait Jacques Fath notamment…
Oui et il y en avait d’autres qui ont eu envie de faire les mêmes choses au même moment. Dior l’a fait sublimement. Autour des couturiers dont les noms perdurent, il y a toujours une belle histoire. Dior l’avait. Chanel l’avait. Schiaparelli l’avait. Et c’est cela qui crée un mythe. En ce moment, je suis en train de lire la biographie de Dior. C’est intéressant de comprendre pourquoi Schiaparelli, après la guerre, a eu moins de succès alors qu’avant la guerre, c’était la plus grande maison de couture, celle qui avait le plus d’influence à l’époque. Elle avait les clientes les plus sublimes de la terre. Elle vendait plus de parfums que Chanel. En taille, elle employait moins d’ouvrières que Madeleine Vionnet, mais en terme de notoriété, c’était elle la plus influente. Et d’un coup, cela s’est arrêté.

Comment expliquez-vous ce temps d’arrêt?
La guerre est arrivée. Quand Elsa Schiaparelli est rentrée à Paris (ville qu’elle avait quittée en 1940 pour les Etats-Unis, ndlr) elle a éprouvé beaucoup de difficultés à comprendre le monde dans lequel elle vivait. Et elle n’était pas la seule. Beaucoup de clientes l’ont laissé tomber car la mode avait changé. Quand je regarde les dessins de ses collections de 1946 à 1954 on voit très bien que c’est moins spontané, qu’il y avait moins d’aisance, moins de moyens, moins d’inspiration. Et parfois elle s’auto-inspirait elle-même. C’est terrible quand on commence à puiser dans ses propres codes pour avancer.

Comment s’exprime la modernité de Schiaparelli?
D’abord j’ai horreur du mot moderne! (rires). C’est évident que lorsque l’on regarde les photos de Schiaparelli, qu’on lit des livres qui lui sont dédiés, qu’on voit certaines robes dans des musées ou des expositions, on est toujours frappé par la modernité de certaines coupes, certaines silhouettes, certains vêtements qui pourraient encore être portés aujourd’hui. Je pense aux vestes par exemple: il n’y a rien de plus contemporain qu’une veste pour une femme. C’est basique. C’est elle qui a eu l’idée de travailler les vestes de manière très féminines, portées avec une robe longue, ou courte. Elle fut la première à créer un smoking pour femme, bien avant Yves Saint Laurent, elle fut la première à détourner des vêtements du quotidien pour en faire quelque chose de confortable. Elle détestait les corsets, elle détestait Dior, d’ailleurs. Elle en parle dans le livre Shocking life. Elle aimait la souplesse, la féminité, la grande élégance naturelle, et finalement on s’aperçoit très vite que sa mode, son style, sont incroyablement actuels.

En quoi son style est-il actuel?
La garde-robe d’une femme a beaucoup changé en 70 ans, mais quand on regarde des photos des années 1930, on se rend compte la base était déjà là. Il me semble que les femmes d’aujourd’hui ont plus d’affinités avec ces vêtements – ces pantalons larges, ces vêtements en jersey, en soie, cette suavité -qu’avec ceux des années 50. On a envie de ce confort et en même temps de fantaisie. Schiaparelli était assez austère dans sa vie, c’était une femme de carrière, mais avec beaucoup de fantaisie, un sens aigu de l’art et de la beauté. Tout cela me semble très contemporain. J’essaie de réinterpréter une image qui soit fidèle à l’esprit de la maison, mais je vis en 2018 et j’ai des clientes qui vivent, qui ont des responsabilité et qui travaillent en 2018.

Quels sont les époques que vous préférez?
Par goût, j’aime les années 20 et les années 30. Ce sont les deux décennies que je préfère, avec les années 70. On retrouve d’ailleurs aujourd’hui une certaine fantaisie, un certain confort qui régnaient à l’époque. C’est pour cela qu’il y a une explosion du casual chic, de ce côté sportswear sophistiqué que l’on peut porter avant autant d’aisance, sans être ridicule, qu’une robe de haute couture. J’aime ce mélange.

Vous parlez de sporstwear, or c’est justement par là que Schiaparelli a commencé: avec la maille. Cette partie de l’histoire de la maison est mal connue or dans votre dernière collection il y avait beaucoup de tricots très contemporains, en raphia ou en fils de nylon, créés par l’artiste de la maille Cécile Feichenfeld. Etait-ce une manière de ramener le savoir-faire des origines mais de manière actuelle?
J’adore le travail de Cécile Feichenfeld! Elle réalise pour la maison des échantillons en fonction d’envies que nous avons ensemble. J’aime la rencontre entre la tradition et les expériences technologiques. C’est un vrai travail de collaboration, de la même manière que je fais réaliser une broderie chez Lesage ou chez Vermont, une pièce en plumes chez Lemarié. Pour la dernière collection, avec Cécile, nous avons fait quatre pièces ensemble dont une robe en volants de maille. Nous avons travaillé ensemble le dégradé, choisi les couleurs des perles. J’avais l’idée d’un marché imaginaire de Tombouctou. Une autre dans des tons nude. Nous réalisons les toiles dans nos ateliers, puis nous donnons à Cécile les patronages. Elle réalise les pièces de maille, mais les robes sont montées dans nos ateliers. Nous en avons deux d’ailleurs: celui d’Alain qui est ici, dans la maison, et celui de Christian qui est rue Volney. Une vingtaine de personnes y travaillent et quand on crée une collection, on double les effectifs. C’est une petite ruche. Je suis heureux d’avoir des ateliers, avec deux premiers d’ateliers, des seconds, des premières mains. Ce fut long à mettre en place: quand je suis arrivé il y avait trois personnes et demi. J’ai dû complètement monter l’équipe, le studio.

Elsa Schiaparelli a inventé certains motifs que l’on retrouve dans d’autres maisons qui se les sont appropriées, du fait justement de la fermeture de la maison: l’imprimé papier journal, l’oeil dont perle une larme, par exemple. Or les nouveaux observateurs et consommateurs de la mode n’ont pas cette mémoire. J’imagine qu’il est très difficile pour vous d’essayer de réutiliser ces motifs légitimes?
C’est en effet très difficile. Mais ce qui est encore plus difficile, c’est de s’autocensurer. Il n’y a rien de pire. Je regrette amèrement de ne pas avoir refait cet imprimé « journal ». Je voulais le ressortir. J’avais fait faire des échantillons par une maison italienne avec qui je travaille depuis longtemps. Nous avions réalisé des maquettes avec des fausses coupures de presse Schiaparelli, car je voulais absolument reproduire cet imprimé de manière contemporaine. Et peu m’importait que ce soit un motif utilisé par Galliano, car cet imprimé appartient au patrimoine de la maison Schiaparelli. Mais on m’a mis en garde et j’ai écouté ces voix. Je m’en veux. Regardez ce que fait Demna Gvasalia pour Balenciaga: Il a refait l’imprimé journal. Il se fiche complètement de l’antériorité de Galliano et de Schiaparelli, et il a raison.

La liberté avant tout? Pour moi c’est la vraie clef: être libre et ne pas s’autocensurer. Aujourd’hui on vit une époque où l’on se censure en permanence. Mais il ne faut pas avoir peur d’oser. Aujourd’hui c’est trop tard pour moi de ressortir cet imprimé. Nous devons être conscient de la chance que nous avons de travailler dans une maison comme Schiaparelli, qui possède un héritage extraordinaire, et même si beaucoup de choses ont été pillées depuis des décennies, ce n’est pas grave que l’on me dise que je copie cette marque-ci ou cette marque-là. Si un motif, un imprimé, ou une forme appartient au patrimoine de la maison et si c’est légitime, il n’y a aucune raison que je ne le refasse pas. Ce serait quand même un comble que de s’autocensurer. C’est un peu comme si aujourd’hui je disais que je n’allais pas relancer le flacon Shocking parce que Jean-Paul Gaultier l’a fait. La maison Schiaparelli a eu le malheur de ne pas être gérée comme il fallait autrefois, et nous sommes constamment confrontés à des problèmes. Prenez le sublime flacon Le Roi Soleil, eh bien on ne peut plus l’utiliser.

Pourquoi? Parce qu’il appartient à la Fondation Dali.

Et le parfum ZutIl y a certaines choses que nous avons pris soin de déposer, mais pas tout. Et c’est dommage parce que cela fait partie de l’histoire de la maison.

En parlant de parfum, est-ce un patrimoine qui va être retravaillé?
Oui bien sûr! C’est un projet à relativement court terme.

Peut-on espérer le découvrir en juillet pendant la semaine de la couture?
Pas encore. Il va falloir patienter un tout petit peu… (Et il termine dans un éclat de rire).

Schiaparelli en quelques dates:

1927 Elsa Schiaparelli (1890-1973) crée sa première collection de maille.
1928 Collection «
Pour le sport».
1930 Ouverture de sa maison au
21 place Vendôme.
1931 Lancement de ses premières robes du soir.
1935 Schiap emménage au 21 place Vendôme.
1936 Lancement du parfum Shocking!
1937 Création de la fameuse Lobster Dress, une robe du soir avec un homard peint par Dali à même l’organdi blanc.
1938 Création de la
Skeleton Dress, appartenant à la Circus Collection. Une robe du soir noire avec des applications représentant un squelette, dessinée par Dali (et considérée alors comme un outrage au bon goût).
1940 Elsa Schiaparelli s’installe à
New York.
1948 Lancement du parfum Zut!
1954 En décembre, fermeture de la maison.
2007 Diego Della Valle rachète la marque.
2013 Collection «
Hommage à Elsa» dessinée par Christian Lacroix.
2013. Nomination de Marco Zanini à la direction artistique.
2014 Premier défilé de la nouvelle ère.
2015 Nomination de
Bertrand Guyon comme directeur du style.

“Nous vivons dans une époque où l’on se censure en permanence: il ne faut pas avoir peur d’oser.”

Autour des couturiers dont les noms perdurent, il y a toujours une belle histoire. Dior l’avait. Chanel l’avait. Schiaparelli l’avait.

Nous devons être conscient de la chance que nous avons de travailler dans une maison comme Schiaparelli, qui possède un héritage extraordinaire, même si beaucoup de choses ont été pillées par d’autres marques, depuis des décennies.

C’est Elsa Schiaparelli qui a eu l’idée de travailler les vestes de manière très féminines, portées avec une robe longue, ou courte, elle fut la première à créer un smoking pour femme, bien avant Yves Saint Laurent.