Azzedine Alaïa, plus fort que la mort

19 novembre 2017

Azzedine Alaïa
Photo: © Peter Lindberg

Le grand couturier a tiré sa révérence le 17 novembre. Cet homme avait défié le système pendant des années, refusant les contraintes du marché, défilant à sa guise, quand ses robes étaient prêtes. Il est parti comme l’étoile qu’il était: un jour, comme ça, il a filé. – Isabelle Cerboneschi

I

l est des disparitions plus douloureuses que d’autres. Des personnalités plus attachantes que d’autres. Au fil d’une carrière, au fil des rencontres, forcément, on s’attache. Et je m’étais attachée à Azzedine Alaïa. Comment faire autrement?

 

Son parcours est beau car fait d’un matériau changeant, parfois rugueux, parfois lumineux, élastique en tout cas. Il lui en a fallu de l’élasticité pour faire sa place dans un monde qui ne l’attendait pas, un monde qui n’attendait rien d’un Tunisien débarqué à Paris en 1957 à un âge mal défini. Est-il né en 1936, 39, 40? « J’ai effacé l’âge », me disait-il.

 

Il a rencontré des fées, comme il les appelait, qui ont facilité son passage d’un monde à un autre, mais son trésor il l’a créé de ses mains. Des mains qui dessinaient, faisaient la toile, coupaient, cousaient, passaient et repassaient sur le tissu pour entendre la voix de la matière. Azzedine Alaïa était un vrai couturier.

 

La première fois que je l’ai rencontré c’était en janvier 2008, il y a presque neuf ans. C’était mes amis Angelo Buonomo et Didier Cometti qui me l’avaient présenté. J’étais à la fois émue et très impressionnée. J’allais rencontrer le Maître, déjeuner avec lui, l’interviewer pour la première fois. Et j’avais deux pages A4 de questions à lui poser parce que je voulais tout savoir de lui. Et lui allait m’offrir du temps, des heures de son temps, alors qu’il avait une collection à terminer. J’étais venue avec une boîte de chocolats, comme à chacune de nos futures rencontres. Il devenait gourmand à l’heure du café.

 

Au fil des visites, des heures d’enregistrements, j’ai le sentiment douloureux de ne presque rien savoir de lui. J’aurais aimé qui en dise plus mais à chaque rencontre il en disait moins. Il fallait l’attraper avant qu’il ne file, car s’il quittait la table, on savait tous qu’il ne reviendrait plus et qu’il irait se cacher dans les méandres de son hôtel particulier-atelier-cuisine-boutique-lieu d’exposition-hôtel de la rue de Moussy.

 

Azzedine Alaïa aimait les femmes et elles le lui rendaient bien. C’est à elle, me disait-il qu’il devait sa carrière. Faire la liste de toutes celles qui ont compté dans sa vie serait trop fastidieux, mais l’on pourrait commencer par Madame Pineau, la sage-femme qui l’a mis au monde, une Française de Trouville chez qui il avait découvert la mode dans les magazines. Elle continuerait avec sa grand-mère, qui l’a élevé, puis on rajouterait la comtesse de Blégiers, qui l’a accueilli lorsqu’il est arrivé à Paris: il babysittait ses enfants et lui cousait des robes. Il ne faudrait pas oublier Simone Zehrfuss, qui lui a apporté l’aide nécessaire afin qu’il s’installe dans son premier atelier rue de Bellechasse en 1965, un appartement peuplé de 18 ouvrières et meublé de machines à coudre où défileront Cécile de Rothschild, les danseuses du Crazy Horse, Arletty, etc.…

 

Dans le bel inventaire des femmes de la vie d’Azzedine Alaïa, on lirait également le nom délicieux de Louise de Vilmorin, celui de Cécile de Rothschild qui lui a présenté un jour Greta Garbo. Il y aurait encore celui de tous les top models des années 80 qui défilaient gratuitement pour lui, rue de Bellechasse. « Stéphanie Seymour venait de New York et elle payait son billet pour venir défiler. Elle est plus qu’une amie, elle est comme ma fille. Elle m’appelle papa. Elles m’appellent toutes papa. Parce que je m’occupais d’elles. »

 

J’allais oublier Carla Sozzani, la fondatrice du concept store Corso Como qui ne le quittait jamais d’une semelle. Cette liste n’a pas de fin car il faudrait ajouter toutes les femmes qui portent ses robes comme on s’approprie un trophée: le trophée d’un corps libre et aimé. Des femmes qui marchent tête haute, fesses hautes et reines de leur royaume. Toutes ces femmes qui se sont adonnées à Azzedine Alaïa.

 

En 1981, quand il lance officiellement sa marque (cela faisait des années qu’il s’était fait une très belle clientèle qui se passaient le mot, presque comme un secret), il a déjà compris que l’époque a changé et que les corps des années 80 avaient besoin d’exulter. C’est pendant ces années là qu’est apparu le mot body consciousness. Une mode qui correspondait parfaitement à cet homme qui rêvait d’être sculpteur lorsqu’il étudiait à l’école des Beaux-Arts de Tunis. Azzedine Alaïa n’est pas devenu sculpteur, mais embellisseur: les corps des femmes étaient sa matière première. La seconde étant le tissu. Porter une robe signée Azzedine Alaïa donne envie de danser. On est belle en Alaïa, toujours.

 

Sa mode aujourd’hui semble une évidence mais à l’époque ce n’était pas le cas. Les créateurs de mode étaient peu mis en avant chez les distributeurs et dans la presse spécialisée, comme l’explique Marylène Delbourd-Delphis dans son ouvrage Le chic et le look : « … Le distributeur de mode, incertain de la réaction de la clientèle ne peut se hasarder à prendre trop de risques esthétiques, puisque ce serait un risque commercial. La tendance est donc à la prudence: à ce qu’on pourrait appeler une « mode moyenne réaliste » (…) Les journaux de mode sont bon gré mal gré tenus d’observer ce même réalisme. (…) L’instauration de cette mode moyenne réaliste, qui tient autant à des raisons structurelles qu’à des créations idéologiques, a ralenti la connaissance par le public des créateurs de prê-à-porter qui ont participé chacun à leur manière, avec des contenus esthétiques et des cibles différentes au bouleversement du paysage de mode. » Et elle cite Azzedine Alaïa en tête.

 

Marylène Delbourg-Delphis, CEO de Cilantro Production, est l’une des clientes de la première heure de Monsieur Alaïa et l’a connu au début de sa carrière. “La première fois que je l’ai rencontré rue de Bellechasse en 1979, ce qui me frappait le plus, c’est le regard amusé d’Azzedine. Il sentait bien qu’il était en train de devenir la coqueluche de tout le monde, mais il se méfiait un peu. Donc s’il était fermement convaincu qu’il méritait l’attention qu’on commençait à lui portait, il essayait de prendre un peu ses distances pour le cas où cela ne durerait pas. En 1979, il faisait déjà des tenues pour plusieurs femmes célèbres, bien sûr, mais ce qui m’avait le plus frappée c’était sa façon de susurrer le nom d’Arletty. Il faisait attention quand il en parlait parce qu’il ne savait pas trop ce que les uns et les autres pouvaient penser de ce qu’on appelait encore sa “collaboration horizontale,” mais il avait clairement une fascination pour l’image populaire d’Arletty dans le rôle de Mme Raymonde de l’Hôtel du Nord.” Elle se souvient aussi du petit chien qu’Azzedine Alaïa portait dans une sacoche en bandoulière.

 

Le couturier haïssait le système des défilés et montrait ses collections quand cela lui chantait. Quand elles étaient finies. C’était cela le problème: il aurait pu travailler sur une robe indéfiniment. A ses yeux, elle n’était jamais terminée. « Ce n’est jamais parfait, ce n’est jamais fini un vêtement. Quand il doit être terminé, on le termine, oui. Mais on peut le reprendre, le faire mieux à chaque fois. Comme on peut le rater aussi». On ne savait jamais quand on recevrait un carton d’invitation à la maison. « Je suis hors système, car ma tête ne sera jamais dans le système. Je dois laisser un héritage solide pour le groupe (le groupe Richemont, ndlr), et je préfère ne pas faire ce que je ne sens pas » me confiait-il. Il disait aussi: « Le monde de la mode devrait changer de système. A peine a-t-on fini l’hiver qu’on commence l’été. Quel créateur peut suivre ce rythme-là, faire huit collections par an? Je ne veux pas travailler de cette façon ». Et il ne travaillait pas de cette façon, justement. Il est le seul à avoir tenu tête à un système sans que celui-ci le broie.

 

En 2000, Azzedine Alaïa passait un accord avec Patrizio Bertelli, administrateur délégué de Prada pour racheter ses actions sept ans plus tard et les revendre au groupe Richemont. Alors que de nombreux couturiers et créateurs ont disparu de la carte, il a su perdurer, à la fois grâce à son talent, mais aussi parce qu’il s’est offert le luxe de choisir ses partenaires financiers qui comprenaient son besoin de liberté, sans (trop) le pousser.  «J’attends. Je suis comme les cow-boys, avec un lasso: quand je trouve une idée, je cours derrière pour l’attraper. C’est difficile d’avoir une idée, d’ailleurs.», me disait-il.

 

Un jour je lui ai demandé: « Si vous deviez revivre un jour de votre vie, quel serait-il? » Il m’avait répondu: « Attendez que je meure pour le savoir », et il avait ri…

 

Ce soir, tandis que j’écris, mes pensées vont à Christoph von Weyhe, l’artiste peintre qui fut le compagnon d’Azzedine Alaïa, et à toutes les femmes qui l’ont aimé, toute sa tribu qui l’a entouré, protégé, qui a mis entre lui et le monde le filtre nécessaire pour qu’il continue à créer, encore, toujours, en liberté.