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Et si Madame Carven avait choisi Serge Ruffieux pour ressusciter l’esprit de sa maison?

5 mars 2018

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Le directeur artistique de Carven a présenté à Paris sa collection automne-hiver 2018-19 le 1er mars. Un vestiaire protecteur, qui invite à un beau voyage en soi et autour de soi. L’occasion de revenir sur la trajectoire du designer qui l’a finalement mené dans une maison taillée à sa mesure. – Isabelle Cerboneschi.

Serge Ruffieux aime la mode. Il l’a toujours aimée. A l’âge de huit ans, il fabriquait des robes avec des mouchoirs en papier, il reconstituait des défilés avec des Playmobil et des Lego dans le petit théâtre de son imaginaire. Comme s’il avait eu conscience, très tôt de que son destin serait la mode. Sa tante travaillait chez Schiaparelli, mais cela n’explique pas tout. Que sait-on de ses désirs profonds lorsque l’on a 8 ans? Lui, il savait.

Serge Ruffieux est né à la Chaux-de-Fonds, l’un des berceaux de l’horlogerie suisse, en 1974. Mais les rouages et les complications, le métier paternel, ne présentaient pas beaucoup d’attraits à ses yeux. «J’étais obsédé par les défilés de mode, par le backstage, ce qui se passait dans les ateliers. Cela nourrissait mon besoin de rêver. A la Vallée de Joux c’était important de trouver une échappatoire», confiait-il lors de son passage à La Haute Ecole d’Art et de Design (HEAD) à Genève en octobre dernier.

L’une des manières qu’il a trouvé de s’échapper, ce fut de créer un magazine: «Il s’appelait « Cocktail » et on y retrouvait des articles sur la mode. J’avais une photocopieuse à la maison et je le produisais en quinze exemplaires. Je le distribuais à mes voisins.» Quand on a cette passion-là, la voie la plus simple est d’intégrer une école de mode. Pendant trois ans, il a fait une formation de couturier à Nyon avant d’intégrer la HEAD: « l’école m’a permis de faire ressortir qui j’étais. »

La suite? Un long apprentissage. Il en avait besoin avant de pouvoir réaliser une collection qui puisse dévoiler tout ce qu’il est. Un premier stage chez Thierry Mugler dans le studio de la rue aux Ours, à cent mètres de la boîte des Bains Douches. Serge Ruffieux avait peu voyagé: la découverte du milieu de la mode et de Paris est un choc. «On dormait peu, on buvait beaucoup de champagne. On travaillait très tôt, c’était enivrant dans tous les sens du terme.» Il a fait divers stages, dont un chez Sonia Rykiel. Mais faute d’avoir un permis de travail, il est suisse, il s’est envolé pour Milan où il a été engagé par Moschino. Il s’est écoulé trois ans et demi avant que Sonia Rykiel le rappelle. Retour à Paris. «J’ai vécu presque six années avec Sonia. On s’engueulait tous les jours. Elle avait besoin d’échanger dans le rapport de force. Elle était un peu comme ma mère juive, ma boss, une créatrice et une femme. C’était magique! »

Après un Intermède chez Cacharel arrive une proposition de Dior. «Après quinze rendez-vous, dont le dernier avec John Galliano, j’ai enfin commencé.» Serge Ruffieux a travaillé un an et demi avec le couturier. « Lui, c’est un génie! Il m’a appris une méthode créative. Après son départ, pendant une année, on a travaillé main dans la main avec le studio sans directeur artistique. Puis Raf Simons est arrivé avec une équipe. Nos premiers rendez-nous se sont bien passés. Il m’a confié les collections d’hiver et l’été à Lucie Meier. Il m’a fait grandir: il m’a apporté une précision, le sens du détail, de la proportion, du millimètre, et le sens du radical. C’est ce vers quoi je tendais. On ne s’attendait pas à son départ: on l’a su un jour avant. C’était une situation de crise, alors Lucie et moi avons proposé à Sydney Toledano (le CEO de Dior à l’époque, ndlr) de nous occuper de Dior. On nous a fait rencontrer Monsieur Bernard Arnault, nous lui avons montré ce que nous voulions faire. Nous savions que c’était une période de transition mais cela a lancé nos carrières. Ce fut une très belle expérience.»

Maria Grazia Chiuri a été nommée à la direction artistique de Dior au moment où le tandem Serge Ruffieux et Lucie Meier avait trouvé un ton et réussi à créer un nouveau vocabulaire pour Dior. Leur dernière collection, très belle, était une vraie proposition créative. On ne saura jamais ce qui se serait passé si on leur avait donné une chance…

Carven est entré dans la vie de Serge Ruffieux. Et vice versa. Avec sa première collection printemps-été 2018, il a réussi à redonner le désir de la marque. Avec la deuxième, la collection automne-hiver qui a défilé le 1er mars, il a réitéré.

Quand on connaît l’histoire de Carven, impossible de ne pas remarquer les ponts jetés entre le passé et le présent, entre les obsessions de Carmen de Tommaso, connue sous le nom de Marie-Louise Carven-Grog et Serge Ruffieux. Des ponts involontaires, qui relèvent d’une forme très sophistiquée de synchronicité par delà les temps. Comme si Madame Carven l’avait adoubé et semait sur sa route quelques signes de reconnaissance. Elle avait créé “La jupe sans histoire“, « Le  tailleur sans souci ». C’est tout ce qu’on lui souhaite…

I.C : Marie-Louise Carven, ouvre sa maison de couture en 1945 alors que les tickets de rationnements sont encore en circulation. Il fallait une certaine foi dans l’avenir ou un certain culot pour faire cela! Est-ce cet esprit Carven que vous voulez mettre en avant?
Serge Ruffieux: Je n’ai pas spécialement pensé à cela mais étrangement, c’est une maison qui a l’habitude de renaître: je crois qu’il s’agit de sa troisième naissance.

Dans ce contexte de rationnement, Madame Carven utilisait des matériaux rustiques comme le coton, le lin et faisait des broderies de raphia. Or on en retrouvait sur certaines de vos jupes de la collection printemps-été?
Ce n’était pas du raphia, mais en revanche il y a pas mal de similitudes entre cette collection, le travail que je fais et des choses qu’elle aurait pu faire, ou qu’elle a faites. Je ne sais pas si c’est par magie ou si elle est entrée en moi, mais il y a des hasards de création qui sont fascinants. On m’a offert dernièrement deux foulards chinés aux puces: l’un date des années 1950 l’autre des années 1980, or je retrouve dans ces pièces des éléments un peu ludiques, un humour, presque surréaliste qui correspond à l’esprit que j’ai envie de redonner à la maison.

Dans votre première collection on retrouvait l’esprit voyageur de Madame Carven qui fut sans doute la première à s’inspirer de tissus ethniques, de boubous africains, de batiks. Elle avait lancé sa fameuse robe Samba en 1949 et sa collection mexicaine en 1951. Est-ce cette période-là, peu connue du public, qui a attiré votre regard quand vous vous êtes plongé dans les archives?
La première chose que j’ai faite en effet, quand je suis entré dans la maison, c’est d’aller voir les archives. Mais je les ai comme embrassées. C’est surtout le mode de vie de Madame Carven qui m’a inspiré pour ce début d’histoire: sa façon de vivre, son attitude. La référence au voyage est venue naturellement. Je ne me suis pas dit: « elle a fait du voyage donc je vais faire du voyage ». C’est une heureuse coïncidence. Il y en a d’autres… Par exemple, j’avais créé un imprimé avec un coq. Or quelques temps plus tard, j’ai trouvé une pièce de Madame Carven qui lui servait de grigri: il y avait un coq gravé dessus.

Qu’est-ce qui vous a frappé le plus dans les archives de cette maison?
La robe boubou. C’est l’image qui va guider au fil des collections ma démarche créative. Dans cette robe il y a une forme de démocratie de genres et de styles. Elle a un esprit ultra avant-gardiste.

On retrouve cet esprit avant-gardiste dans sa première robe en vichy rose et blanc qu’elle avait lancée en été 1948, dix ans avant Jacques Esterel. Mais je vous imagine mal réitérer cet exercice, à moins de le décaler…
Pour l’instant je ne me vois pas non plus dans cette esthétique vichy, très connotée sud de la France. C’est un autre sud que j’ai envie d’explorer. Plus lointain. Il s’exprime dans les broderies, les accumulations, les mélanges, les contrastes, les influences que l’on retrouve dans les accessoires, sacs et chaussures. Le vichy, cela représente une époque: celle de Christian Dior et de Jacques Fath. Il y a un côté très classique dans le vichy, sauf si on le détourne de manière totalement japonaise…

Votre père est horloger chez Jaeger-LeCoultre. Est-ce de lui que vous tenez ce souci du détail que l’on retrouve dans toutes vos créations?
Oui je pense. Cela vient mon éducation. J’ai été élevé par ma maman, par mes grands-parents qui vivaient juste en dessous, par ma tante Clémentine qui était couturière chez Schiap’, par mon père travaillant dans l’horlogerie et passionné par les coulisses du football. A la Vallée de Joux, on est entourés par l’horlogerie. On m’avait prédit que je ferais l’école d’horlogerie du Sentier, mais je me suis enfui pour aller apprendre à coudre dans un atelier, à Nyon.

C’est à Nyon que vous avez appris les bases de la couture?
Oui. Toutes les grandes familles genevoises se faisaient faire leurs vêtements dans cet atelier. Elles allaient acheter à Paris leurs robes ou leurs vestes haute couture chez Yves Saint Laurent, Chanel, Dior, ou Givenchy, et nous les apportaient pour nous les faire refaire en dix couleurs: cela leur coûtaient moins cher (rires). On déconstruisait complètement les vêtements pour pouvoir les refaire. Et j’ai adoré cela parce que j’ai eu très tôt en main des vêtements de haute couture. J’avais 16 ans à l’époque. Je suis resté dans cet atelier pendant trois ans avant d’aller étudier à la HEAD à Genève où j’ai découvert un autre monde! Je me suis ouvert aux créateurs japonais, à Jean Colonna, à Martine Sitbon, à Helmut Lang. Mon travail de diplôme était un peu « Helvetica ». Et je pense que ce que je fais aujourd’hui l’est encore aussi.

Ce souci du détail qui vous caractérise est encore plus visible dans les collections que vous dessinez chez Carven car vous avez des budgets quatre fois moins importants qu’auparavant. Or vos collections printemps-été et automne-hiver sont précieuses, ornées. Comment faites vous?
Les fournisseurs de tissus, les brodeurs, nous suivent pour réussir à respecter notre catégorie de prix. Je m’attelle à la coupe et aux finitions autant que j’ai pu le faire dans les ateliers de haute couture. Et c’est mon but: maintenir et pousser la qualité au maximum dans notre gamme de prix. Avoir moins d’argent, c’est parfois une force.

Carven fut une maison de couture avant de faire du prêt-à-porter. Pensez-vous un jour refaire de la couture, ou au moins quelques robes « sur mesure » pour une clientèle choisie?
Ce n’est pas là où nous voulons emmener la maison. Notre souhait est de développer une gamme d’accessoires qui font partie de la silhouette, ouvrir des boutiques, relancer la machine… Peut-être que l’on en reparlera dans sept ans, parce que la mode aura évolué et que l’on a la légitimité de le faire. Mais ce n’est pas le bon timing. Quant à faire quelques robes sur mesure, Hedi Slimane l’avait fait avec Yves Saint Laurent, Raf Simons le fait avec Calvin Klein, mais en ce qui concerne Carven, ce n’est pas d’actualité.

«J’ai épuré au maximum, aboli les rembourrages des tailleurs, accentué la taille par des successions de pinces, mis la poitrine en valeur et fait plus court pour les rendre plus sexy», résumait Madame Carven en 2002. J’ai l’impression que la vie vous joue un tour: elle a fait exactement le contraire de ce que faisait Christian Dior qui mettait des paddings et des rembourrages partout. Etes-vous sensible à cette ironie?
C’est vrai que j’ai travaillé pour la grande maison pendant huit ans et demi, mais il ne faut pas oublier que je suis passé entre les mains de Sonia pendant cinq ans et demi! Elle incarnait la liberté, elle revendiquait des vêtements pratiques, adaptés à la vie de ses clientes. Monsieur Dior et Thierry Mugler ont fantasmé les femmes. Moi je ne les fantasme pas. Je les ancre dans une réalité, je pense au côté pratique du vêtement, à son aspect esthétique, bien sûr, mais je pense plus comme une femme quand je crée, car j’ai envie que la technique soit au service du confort.

Votre dernière collection automne-hiver semble raconter un voyage plus intimiste que le printemps-été.
C’est un mélange, des anecdotes, elle est peut-être un plus intime, en effet. On part moins loin. On est plus proche de soi. Ce sont des vêtements en laine bouillie – comme si on l’avait sortie de la machine et qu’elle aurait rétréci – mélangée à des matières très raffinées. C’est une collection très enveloppante, protectrice. La beauté cachée se découvre de plus en plus…

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