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Shadi Fathi, le son de la setâr comme raison de vivre

28 septembre 2018

Tous les amoureux de musique persane connaissent Shadi Fathi. Elle a appris à jouer de la setâr à l’âge de 7 ans, sous les bombes, pendant la guerre Iran Irak et a donné son premier concert en soliste à 15 ans. Je l’ai rencontrée lors d’un concert privé à Genève. Et son histoire m’a bouleversée. – Isabelle Cerboneschi.

“Ne viens pas avec toute la vérité,
ne viens pas avec l’océan pour ma soif,
ne viens pas avec le ciel quand
je demande une lampe.
Viens avec une étincelle,
de la rosée,
un flocon,
comme les oiseaux emportent
des gouttelettes après le bain
et le vent
un grain de sel.”

Olav Hakonson Hauge

Préambule:

La biographie de Shadi Fathi est succincte. C’est parce que la musique fait tellement partie de sa vie que rien n’est plus naturel, à ses yeux, que toutes ces tournées, tous ces voyages, tous ces concerts qu’elle a faits.

Son prénom signifie la joie en persan. Shadi Fathi est née en 1977 à Téhéran, dans une famille kurde. Son père est écrivain et sa mère institutrice. Elle est tombée en amour du son du setâr quand elle avait 7 ans. Son instrument est devenu sa voix et avec cette musique elle raconte un peu l’histoire de sa vie. En musique persane, après avoir appris par cœur le répertoire canonique, le Radif, la part d’interprétation est grande. Chaque musicien possède sa manière de jouer par rapport à sa propre histoire.

Shadi Fathi a été formée auprès d’Ostad Dariush Tala’i, un très grand maître de târ et de setâr. Pour parfaire ses connaissances, elle a appris à jouer du zarb avec Arash Farhangfar et du daf avec Mehrdad Karim-Khavari, dans la lignée de la confrérie Ghaderiyeh du Kurdistan Iranien. En 2002, elle a choisi de s’installer en France. Elle a intégré de nombreux projets qu’elle enrichit de sa pratique de la musique classique persane.

Son dernier album « Delâshena », qui signifie « familiers au cœur », créé avec Bijan Chemirani, est sorti en mai 2018 chez Buda Musique. Pendant quatre mois consécutifs, l’album était parmi les Top 20 de « Transglobal World Music Chart ».

Shadi Fathi, comme tous les Iraniens, aime la poésie et s’en inspire dans sa musique. Hâfez, bien sûr, mais aussi Saadi, Rainer Maria Rilke, ou Roberto Juarroz. Sa famille est restée en Iran. Elle y retourne régulièrement: c’est là-bas qu’elle se connecte à la source de sa culture.

Son histoire relèverait du conte, si elle n’était pas vraie. Ouvrons grand les guillemets…

La découverte du setâr

Cela faisait un moment que la guerre Iran Irak avait commencé.
Un jour, j’ai entendu par la fenêtre un son magique. Cela venait de l’étage du dessus. Je ne viens pas d’une famille de musiciens et ne pouvais associer ce son à une image. Je me suis débrouillée pour jouer avec la fille du voisin afin de découvrir d’où sortait ce son. J’ai vu son père prendre son instrument et jouer. Je lui ai demandé si je pouvais essayer et pendant deux ou trois mois, il m’a montré où poser mes doigts. Je n’étais pas consciente que j’étais en train d’apprendre la musique. Je voulais juste entendre le son magique, encore et encore. Un beau jour, ce voisin a parlé à mon père et lui a dit qu’il existait quelque chose entre cet instrument et moi.

Pendant la guerre, vouloir apprendre la musique relève du rêve.
La guerre impose toujours d’autres priorités et met le désordre dans notre quotidien. C’était une période extrêmement dure, avec des bombardements intensifs. Il arrivait que l’on descende dix fois par jour dans les abris. Les coupures d’électricité générales étaient fréquentes afin que Téhéran plonge dans le noir quand les radars détectaient les avions. Il fallait que rien ne traîne par terre dans la maison pour que l’on puisse courir dans les abris, même dans le noir. Mon père m’a dit alors: « Si on t’achète un instrument de musique, tu en seras responsable et tu devras t’en occuper ».

Mon histoire a commencé quand j’ai fait corps avec ma setâr.
Cela s’est fait de manière inconsciente. Que l’on soit petit ou grand, chacun était responsable de sa propre vie. Il n’y avait qu’une solution pour que je puisse surveiller mon instrument en tout temps: qu’il soit toujours avec moi. Nous étions inséparables. Je dormais avec lui. Je descendais avec lui dans les abris. Là où j’allais, il était. C’était bien plus qu’un instrument de musique. Je me disais que si je perdais tout le monde, il me resterait ma setâr et je ne serais pas seule; et si je devais disparaître à mon tour, il disparaîtrait avec moi. Cela m’a donné une grande force pendant la guerre.

Durant ces années-là, on n’apprenait pas comment mieux gagner, mais comment perdre sans amertume.
On ne gagne rien pendant la guerre. Tout ce que l’on croyait posséder –  l’école, le banc d’école, la maison – on le perdait de toute façon, tôt ou tard. C’est la loi de la guerre. On s’accordait à son diapason. Elle rythmait nos vies. Pour être riche, il fallait s’enrichir à l’intérieur de soi, parce que de l’extérieur, on ne pouvait miser sur rien. La seule chose à laquelle je tenais, c’était ma setâr. Je jouais tout le temps. Quand j’apprenais une leçon de musique, je n’attendais pas d’arriver à la maison pour répéter: sur la route, ma mère me guidait comme un chaton et je jouais, dans le bus, dans la voiture, je jouais partout. Tout ce qui est en moi est en elle aussi.

Les cours de musique sous les bombes

Ce que l’on apprend avec la guerre, c’est que seul compte le présent.
On ne peut pas se projeter dans l’avenir car il n’y a aucun plan pour l’avenir. On ne pense pas trop au passé, parce que si l’on commence à compter tous les déménagements que l’on a faits, toutes les choses que l’on a perdues, tous les gens qui sont morts, tout ce qui a été détruit, cela devient déprimant. Ce que l’on a à faire, quand les bombes tombent dix fois par jour, on le fait vraiment. Le présent devient très intense. La musique était ma raison de vivre. Tant que mon instrument sonnait, cela prouvait que j’étais encore en vie. Parfois je me perdais dans le tourbillon des bombardements, des déménagements et des rationnements, mais avec ma setâr, c’était la plus belle partie de ma vie qui résonnait. À l’instant où j’ai découvert que « le présent » en français avait deux sens – «le temps présent », et « le cadeau » – j’ai aimé cette belle langue qui paraissait philosophique dès la première leçon de grammaire.

Les personnes qui m’ont transmis ce savoir sont tellement généreux!
Il faut être fou pour sortir de sa maison pendant la guerre et se rendre dans un endroit pour retrouver ses élèves et leur enseigner la musique, sans savoir si l’un d’entre eux fera une carrière, sans savoir si il sera encore vivant le lendemain. Une leçon de musique pouvait être interrompue plusieurs fois. On commençait, on accordait nos instruments, et au bout de quelques mesures, quelques lignes de mélodie, on entendait les sirènes et il y avait une coupure d’électricité. Dans ma classe, j’étais responsable d’une lampe à huile. Elle éclairait très bien. Quand j’arrivais en cours, j’allumais la lampe et je baissais la flamme. J’étais très attentive aux bruits. Dès qu’une sirène rouge retentissait – celle qui annonçait les bombardements – je faisais grandir la flamme, je me mettais devant les autres élèves et on me suivait dans l’escalier pour descendre les quatre étages qui menaient à l’abri. Lorsque l’on entendait la sirène blanche qui annonçait que les avions avaient quitté le ciel de Téhéran, on remontait et on reprenait la leçon. On se concentrait immédiatement. C’était comme si notre vie en dépendait. Il y avait menace de mort, mais on retrouvait aussitôt la vie avec la musique.

Je faisais des nuits blanches avec ma setâr.
Après l’école, on dînait en famille avec mes parents et ma grande sœur. A l’heure de dormir, je prenais mon pupitre et avec ma setâr, on s’installait dans une autre pièce où je jouais jusqu’à 4 ou 5 heures du matin. Ma mère, qui se réveillait très tôt, venait me dire de dormir au moins une heure avant de prendre le petit-déjeuner. Je m’endormais à l’école, quand les cours étaient inintéressants. En temps normal, on ne laisse pas une adolescente faire des nuits blanches pour jouer de la musique. Mais on n’était pas dans des temps normaux et mes parents m’ont laissé profiter de mes jours et de mes nuits pleinement. Ils étaient et sont toujours mes plus grands soutiens et mes premiers maîtres. La vie a fait que je suis encore là. J’ai survécu aux longues années de guerre. Il y a sûrement une raison. Quand la guerre a pris fin, j’ai fait mon premier concert en solo à l’âge de quinze ans.

J’ai appris la musique comme je respirais.
Mon rapport avec elle est très passionnel. Mes instruments ont tous un prénom. Quand je change les cordes ou les ligatures, j’ai l’impression que je m’occupe de quelqu’un. En musique classique persane, il existe différentes écoles et styles. J’ai été attirée par celle du maître Ostad Dariush Tala’i, et je suis devenue son disciple. Il a été profondément généreux et bienveillant avec moi. Aujourd’hui encore, à chaque fois que je retourne en Iran, je vais le saluer. Il pourrait lire dans mes yeux toute ma reconnaissance.

 

L’appel de l’ailleurs

J’avais 26 ans et je ne voulais pas d’une vie traditionnelle.
Je venais de terminer mes études de musicologie. J’étais concertiste et j’enseignais la musique classique persane à Téhéran. J’étais consciente du fait que si je m’installais dans une vie de famille, je ne pourrais plus faire de tournées, de concerts. J’ai alors décidé de continuer ma carrière ailleurs, rencontrer d’autres musiciens, d’autres musiques, d’autres milieux artistiques. J’ai pensé à partir en Inde, mais c’était la porte à côté. Quand on veut vivre une grande aventure à 26 ans, l’Inde sonne comme une demi-aventure. Je me suis dit, pourquoi ne pas aller sur un autre continent, dans un pays dont je ne connais ni langue, ni la culture?

Je suis arrivée en France, à Poitiers, en 2002.
Je n’ai pas choisi Paris car j’avais vécu à Téhéran et je connaissais l’ambiance des capitales. J’ai voulu regarder la France de plus loin, prendre le temps de bien apprendre le français. Seule, je suis arrivée à la gare de Poitiers, avec quatre instruments et une grande valise. Je ne connaissais personne. Grâce à la magie de la vie et de la musique, j’ai rencontré assez rapidement des artistes qui sont devenus par la suite des amis. Trois mois après mon arrivée en France, j’ai fait mon premier concert.

J’ai commencé à mémoriser le dictionnaire français, lettre par lettre.
J’allais dans la médiathèque de Poitiers et j’écoutais des cours sur CD-Rom. Il fallait que j’apprenne vite le français car j’avais envie de communiquer avec les gens, or les mimiques, au bout d’un moment – même si je parle beaucoup avec mes yeux et mes mains – cela a ses limites. Je donne une belle place à ma langue maternelle, le persan. A 26 ans, je ne pouvais me comporter autrement avec le français. Pour moi, une langue, ce n’est pas uniquement un outil de communication, c’est avant tout sa poésie, sa littérature. Je voulais comprendre les Français et leur histoire. J’avais hâte de lire les ouvrages de Baudelaire, Rimbaud, Sartre et Simone de Beauvoir, que j’avais déjà lus en traduction, hâte de revoir les films français des années 40 que j’avais vus doublés en persan, envie de découvrir la vraie voix de mes acteurs préférés, Lino Ventura, Jean Gabin, Louis de Funès, Yves Montand,…

En Iran, nous percevions le français comme une langue noble.
C’était celle des intellectuels. Mon grand-père était médecin et avait appris le français dans sa jeunesse. Pendant la guerre Iran-Irak, la France était notre ennemi car le pays soutenait l’Irak et lui vendait des armes. Les avions irakiens pour la plupart étaient des Mirage-F1 et les bombes souvent « made in France ». Pourtant je ne me suis pas dit que je partais en pays ennemi. Malgré cette ambiguïté, la France est un pays où je me suis sentie vraiment aimée, accueillie.

Je n’ai pas quitté l’Iran: je suis partie pour continuer ma carrière.
Je retourne trois ou quatre fois par an dans mon pays. Toute ma famille, mes maîtres, mes luthiers et mes amis de longue date vivent en Iran. Aujourd’hui j’ai un peu plus de quarante ans et je savoure les fruits des petites graines que j’ai plantées il y a très longtemps, sans savoir ce que cela allait donner, quel arbre cela allait devenir, est-ce que ce serait un arbre fruitier, un cyprès? Je sens que je cueille doucement le fruit de quelque chose qui fait partie d’un vaste terrain, avec beaucoup d’autres arbres, qui ont vécu peut-être les mêmes chose que moi, qui peuvent représenter l’art persan un peu partout dans le monde.

Cette musique a une histoire…

Cette musique est liée à son époque et au lieu où elle est née.
Vers le XVème-XVIème siècles, la Perse a connu une époque glorieuse: le sommet de l’art persan avec sa musique, ses miniatures, sa calligraphie, sa céramique. Ispahan vivait son meilleur moment: le roi Shah Ismail aimait la musique, les artistes et il favorisait l’art. Les plus beaux palais, les plus belles mosquées, ont été construites sous son règne. Dans son palais, les murs étaient couverts de miniatures. La puissance d’une oeuvre tenait sur un tout petit espace: la grandeur était dans les détails. Dans ce palais, qui n’était pas si grand puisqu’on peut en faire le tour en une demi-heure, il y avait une pièce pour les musiciens. Le roi aimait entendre jouer de la musique en tout temps. Et les musiciens jouaient donc sans discontinuer: on les entendait partout dans le palais. Leur salle fonctionnait comme une caisse de résonance. Or on n’est pas dans le même état d’esprit quand le soleil se lève, ou lorsqu’il se couche, quand il est midi ou minuit. J’imagine que les musiciens étaient libres de composer, d’improviser, qu’ils jouaient différemment après le déjeuner et la sieste, qu’en début de soirée au coucher du soleil, lorsque le calme s’installait sur la ville. Ils jouaient certainement en accord avec la lumière, l’énergie de la nature et du moment. C’est à peu près ce répertoire qui est devenu notre musique classique persane.

La vie n’offre pas que de l’obscur

Tant que l’on perçoit le beau, on est encore en vie.
Le calendrier persan est solaire et tous les grands moments de l’année sont basés sur les mouvements des astres. Notre nouvel an, Nowrouz, c’est l’équinoxe du printemps à son heure exacte: l’instant même est calculé de manière très précise et mathématique. Cela tombe environ dans votre calendrier le 20 ou 21 mars, qui est pour nous le premier jour du premier mois de l’année. C’est le moment où la nature endormie se réveille. La neige fond, les fleurs commencent à éclore et les feuilles habillent les arbres. Quand on se souhaite une bonne année, on souhaite aussi que le printemps apporte à chacun la renaissance. Cette tradition existe depuis la Perse antique. Le soleil, dans la mythologie persane, est du genre féminin: c’est « la soleil ». Une femme est « une soleil » ; elle réchauffe, elle génère la vie. La lune en revanche est du genre masculin. C’est une présente rassurante dans la nuit. Quand arrive l’aube, on ne voit plus la lune car le soleil est là. Un petit enfant iranien qui dessine le soleil lui ajoutera de grands yeux avec de longs cils, des lèvres bien rouges et de très jolies joues. Et il ajoutera certainement une moustache à la lune. Nous sommes tous faits de notre culture et de notre mythologie. Toute cette symbolique a un sens profond.

« Yaldâ » , la nuit la plus longue de l’année…
Yaldâ est la deuxième fête symbolique du calendrier iranien et correspond au solstice d’hiver, le 31 décembre. Dame Soleil est à son plus faible et n’a plus de force. L’obscurité prend de plus en plus de place, peut-être jusqu’à prendre toute la place. Yaldâ signifie « naissance du soleil. » La fête commence à partir du coucher du soleil. On reste éveillé toute la nuit si l’on peut et chacun va donner un bout de flamme de son coeur à dame Soleil, afin qu’elle reprenne des forces et repousse l’obscurité. Nous nous sentons tous concernés par sa renaissance. Nous croyons à la flamme du coeur de chacun: que ce soit celle du cœur d’un enfant, d’un vieux à bout de souffle, d’une personne en deuil, en chagrin, en joie, ou en amour, chacune compte. On reste réveillé pour aider notre soleil. Et à l’aube on découvre que l’on n’a pas veillé en vain. Minute après minute « la soleil » récupère son énergie et sa force.

Quand on a grandi, bercé par de telles légendes, jamais on ne croira à l’obscurité totale.
On sait que notre flamme, aussi petite soit-elle, va compter, si on la met en résonance avec celle des autres. C’était la seule nuit où, enfant, on devait rester éveillé le plus longtemps possible. Mes parents nous apprenaient la poésie, je jouais de la musique, on se racontait des blagues et des histoires, on mangeait beaucoup de fruits secs à cœur rouge et des grenades pour rajouter de l’énergie aux flammes du cœur. Chaque fois que je tombais de fatigue, mon père me rappelait les besoins du soleil. Le lendemain, en voyant l’astre du jour se lever, je me disais que c’était un peu grâce à moi. Cela donne une importance à ce qui est là, dans le cœur, et beaucoup de confiance en soi. Quand on croit ainsi, lorsque l’on est petit, il n’y a pas de raison pour qu’une fois devenu grand, on n’y croit plus. Dans le noir des abris en béton armé, je fermais les yeux et personne ne pouvait me prendre mes rêves. Je pouvais imaginer le ciel bleu, ou la nuit étoilée, suivre la trajectoire d’une étoile filante. Je pouvais m’évader, aller très, très loin.

Le Soleil en persan est une femme: elle peut brûler quand on l’approche.
Alors certains ont voulu la couvrir. Or il y a une grande différence entre vouloir couvrir le soleil et pouvoir le couvrir. C’est une obligation pour les femmes dans mon pays de porter un foulard sur la tête. Je suis de la génération de la Révolution et de la guerre, mais tout cela ne m’a pas empêchée de suivre une voie lumineuse. L’obscur n’a jamais réussi à voiler mon cœur. »

 “Mon rapport avec la musique est très passionnel. Mes instruments ont tous un prénom.”

“Dans le noir des abris en béton armé, je fermais les yeux et personne ne pouvait me prendre mes rêves.”