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Singer Reimagined, l’étoile filante

15 novembre 2017

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Il aura fallu la rencontre hasardeuse de trois personnages – Rob Dickinson, le patron de Singer Vehicle Design, Marco Borraccino le designer, et Jean-Marc Wiederrecht le concepteur horloger – pour que naisse une marque et un mouvement révolutionnaire. Or à peine sorti des ateliers, ce chronographe réinventé est déjà sélectionné pour le Grand Prix de l’Horlogerie de Genève. Un conte de faits. – Isabelle Cerboneschi

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a rencontre entre les trois personnages à l’origine de la marque horlogère Singer Reimagined relève-t-elle du hasard, du déterminisme, ou d’autre chose? A écouter Rob Dickinson, le patron de Singer Vehicle Design, Marco Borraccino le designer, et Jean-Marc Wiederrecht le concepteur horloger, on a le sentiment que leur réunion est le fruit d’une grande machination du destin qui les a fait se rencontrer à un moment précis où leurs recherches personnelles convergeaient.

Pour bien comprendre ce qui est en jeu, faisons un saut dans le temps et plaçons le curseur sur le moment de leur rencontre.

Rob Dickinson et Marco Borracino font connaissance en 2014. Le premier a deux métiers: chanteur et compositeur du groupe Catherine Wheel, et « ré-imagineur” de voitures classiques, avec un faible pour la Porsche 911. De sa fascination est née en 2009 Singer Vehicule Design, une entreprise dédiée à repenser ce modèle. Comment? En prenant en compte la voiture dans sa globalité et en remettant en question chacun de ses éléments constitutifs afin de les réinventer. Il utilise des technologies et des matériaux contemporains pour repenser le moteur, les freins, la suspension, l’air conditionné, tout en respectant l’esprit du modèle d’origine. «Une manière de célébrer l’ère classique des Porsche», relève Rob Dickinson, lors du lancement de la Singer Track 1 qui eut lien en juin dernier chez Angenhor (Atelier Genevois d’Horlogerie), la société créée par Jean-Marc Wiederrecht en 1996.

«Dans les années 70 j’étais encore un enfant et je commençais à découvrir les voitures qui couraient les Grands Prix. Ma passion est née à cette époque-là. Et en parallèle est né mon amour des chronos: j’admirais Jack Heuer, j’étais fasciné par la Daytona et toutes les montres qui avaient un lien avec le sport automobile. D’ailleurs notre montre est un hommage à Jack Heuer: en plus d’être un designer visionnaire, c’était un grand chef d’entreprise doté d’un vrai sens du marketing. Il fut un des premiers à avoir l’idée d’associer une montre à une personnalité. Et notamment lors d’une course automobile. Cela avait mis le feu à mon imagination», confie Rob Dickinson.

Marco Borracino partage la même passion pour les voitures vintage, la musique et les montres, notamment les chronographes sportifs des années 1960 et 1970.  Il y a trois ans, le designer décide de contacter Rob Dickinson. «J’adore ce que vous faites avec les Porsche, seriez-vous intéressé à créer une montre?», lui demande-t-il. «Oui, bien sûr, mais elle a intérêt à être très spéciale!», lui répond Rob Dickinson. Et ils décident de se rencontrer à Genève. Nous sommes en 2015.

«Je collectionne les montres anciennes et les chronos me passionnent mais j’ai toujours trouvé qu’ils avaient un problème de lisibilité, confie Marco Borracino. J’ai commencé à me pencher sur ce problème en redessinant de grands classiques, avec l’idée d’enlever le plus possible d’informations du centre du cadran pour rendre le chrono plus lisible. Il y a des éléments iconiques dans une montre: la lunette et les aiguilles au centre, notamment. Et je me suis dit: pourquoi ne pas utiliser la lunette pour afficher l’heure et ainsi garder le centre pour la fonction chronographe, avec un énorme compteur qui serait beaucoup plus lisible que les trois petits compteurs? J’ai donc fait un dessin correspondant à mon idée et je me suis mis en quête d’un motoriste: c’est bien beau de dessiner un modèle mais si vous ne pouvez pas le faire marcher, cela ne sert à rien!»

Un jour, tandis qu’ils déjeunais ensemble, Marco Borracino dévoile son projet à Jean-Marc Wiederrecht. Le concepteur horloger reste sans voix: cela faisait presque dix ans qu’il travaillait avec acharnement dans la même direction, sur un nouveau système de chrono avec les aiguilles au centre. Un projet top secret baptisé l’AgenGraphe. «Il m’a soupçonné d’avoir obtenu l’information par quelqu’un. Il était très fâché. On s’est expliqué et on a décidé de travailler sur ce projet ensemble», relate Marco Borracino. On doit la naissance de la Singer Track 1 à cette merveilleuse synchronicité.

Un chronographe est une complication horlogère destinée à mesurer des intervalles de temps. Or sur tous les chronos actuels, l’affichage des fonctions est répartie sur trois compteurs de petite taille, pas toujours très lisibles. L’Agengraph, lui, est construit autour d’une série de cames en colimaçon et permet un affichage central des fonctions du chronographe. Quant à la lecture de l’heure, elle est remisée en périphérie, sur la lunette. “C’est une conception totalement différente. Il ne reste plus rien d’un chrono traditionnel”, commente Jean-Marc Wiederrecht.

«Avec la Singer Track1 on a réinventé le chronographe traditionnel, de la même manière que nous réimaginons les Porsche, dit Rob Dickinson. On a travaillé sur les moindres détails jusqu’en 2016. C’est une collaboration de sensibilités. Nous sommes heureux de participer à cette naissance aux côtés de deux grands professionnels de l’horlogerie. Cela nous rend légitime. Lancer une montre aujourd’hui sans ce niveau d’expertise, ce serait une folie!» Quand je lui demande quels modèles vont suivre la Singer Track1 il répond sans répondre: “Vous verrez! Nous avons des plans pour les 5 prochaines années.”

Avec son look néo-rétro, comme si elle avait toujours fait partie du paysage horloger, la Singer Track1 a gagné le Grand Prix du concours The Watch of the Year, à Varsovie, en octobre dernier. Et si l’équipe gagnait l’Aiguille d’Or du Grand Prix de l’Horlogerie de Genève, le 8 novembre?

Singer Track 1

Cascade de pignons sur base de boîte mécanique

Le chronographe de nouvelle génération conçu par Jean-Marc Wiederrecht pour Singer Reimagined, l’antenne horlogère de la société spécialisée dans la customisation de Porsche 911, est l’aboutissement mécanique de deux visions pratiquement identiques. – Vincent Daveau

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Cette pièce en titane au design très inspiré des produits horlogers des seventies, fait partie de la famille des instruments de nouvelle horlogerie: elle repousse les limites de la pure mécanique tout en exploitant des composants tirés du grand mécano classique, mais repensé dans une architecture nouvelle.

Aujourd’hui, la technologie apporte la possibilité de s’affranchir des codes d’antan et de recomposer les mobiles mécaniques dans d’autres plans. Elle offre aux esprits qui pensent en trois dimensions de concevoir en 3D. Cette façon de faire libère la créativité et permet de reconsidérer les complications classiques comme le tourbillon, les montres à sonnerie et les chronographes.

Avec Singer Reimagined Track 1, c’est un peu un savant mélange de l’instrument primordial imaginé par Jean-Marc Wiederrecht connu sous le nom d’AgenGraphe (contraction de Agenhor et de chronographe) et une vision du designer Marco Borraccino, que l’on retrouve mis en forme. C’est aussi la matérialisation d’une remise en cause des complications classiques à la lumière de la modernité des outils offerts aux horlogers d’aujourd’hui.

Réinventer les complications de l’horlogerie classique est l’une des expressions techniques de la nouvelle grammaire que les créateurs comme Jean-Marc Wiederrecht ont pu élaborer à partir des outils mis à leur disposition par les programmes informatiques de conception assistée par ordinateur. Les anciens ont conçu leurs mouvements en deux dimensions par couches horizontales, parce que le moyen de les mettre en œuvre était une table à dessin. Aujourd’hui, la modélisation réfléchie en 3D à l’aide d’ordinateurs sur-vitaminés soutenus par des programmes ultra performants comme Katia ou CREO, autorise les ingénieurs à s’abstraire des codes normatifs pour oser des assemblages que le cerveau imaginait peut-être il y a 15 ans, mais que la raison interdisait de tenter car manquaient encore les méthodes de calculs de faisabilité et les technologies d’usinage multi-dimensionnels comme les systèmes DRIE ou LIGA.

Pour bien comprendre comment fonctionne la complication de chronographe intégrée à un calibre mécanique à remontage automatique totalement original qui donne vie au chronographe Singer Track 1, il faut l’appréhender par éléments séparés et en trois dimensions.

Tout le but du système est de permettre de donner la priorité à la mesure des temps courts et de leur faire occuper le centre du cadran. C’est pourquoi, tout le calibre est conçu de façon à permettre au mécanisme de chronographe d’occuper le centre physique du mouvement. Si l’on devait comparer son mode de construction avec une architecture déjà existante, on pourrait dire qu’il est structuré à la façon d’un dispositif de sonnerie de pendule qui fait également usage des limaçons pour transmettre une information qui, de rotative, doit se transformer en translation.

Mais il semble clair que l’ensemble de ce mouvement a été réfléchi un peu comme le serait une boite de vitesse de voiture. Cet organe central est couplé à l’ensemble via un embrayage vertical avec roues à frictions (roues diamantées comme le serait une lime à ongle, mais en infiniment plus fin) et roues dentées en protection pour empêcher les sauts intempestifs en cas de chocs.

Une fois raccordé au mouvement sans sauts parasites, comme cela peut se produire dans les constructions classiques, la roue de secondes se met en rotation tandis qu’un palpeur glisse sans friction (ou très faible en raison d’un traitement de surface optimisé) sur la came dite « limaçon » en langage horloger, dont le profil reprend celui de la courbe de Fibonacci.

Au bout de 60 secondes, ce palpeur qui armait progressivement un mécanisme d’entrainement de type sautoir chute et déclenche sa mise en œuvre permettant le saut d’une dent de la roue des minutes.

Au bout de 60 minutes, le palpeur glissant sur le limaçon des minutes tombe à son tour dans le décrochement prévu à cet effet et déclenche le saut d’une dent de la roue des heures et ainsi de suite.

Ce système très sophistiqué, conçu pour ne pas engendrer d’incidences sur le bon fonctionnement du mouvement (isochronisme), fait effectuer toutes les minutes un saut à l’aiguille des minutes. Et toutes les heures le mécanisme effectue deux sauts instantanés et synchronisés entraînant du même coup les aiguilles de minutes et d’heures à sauter d’un cran et ce, jusqu’à ce que le mécanisme de chronographe enclenché par le porteur de la montre soit arrêté puis, éventuellement remis à zéro par l’entremise de marteaux spéciaux, comme le serait un chronographe normal.

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