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Les joyaux irrévérencieux de Suzanne Syz

14 septembre 2018

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Avant de créer des bijoux, Suzanne Syz vivait à New York, et collectionnait des œuvres d’art contemporain. Elle avait ses entrées dans les ateliers de Jean-Michel Basquiat, de Jeff Koons, ou de Julian Schnabel. Parce qu’elle trouvait la joaillerie traditionnelle ennuyeuse, elle a décidé de créer sa propre ligne de bijoux en 2002. Des pièces uniques en rupture avec toutes les règles. – Isabelle Cerboneschi.

Suzanne Syz est une fée. Elle ne se présente pas comme telle, évidemment: les fées avancent masquées. Mais cela ne change rien à l’affaire. Elle a le pouvoir de créer des bijoux magiques, des talismans, des porte-bonheur ou des porte-beauté, dont la conception ne relève d’aucune autre règle que son bon désir, ses rêves, ses sensations, ou ses coups de cœur.

Suzanne Syz crée avec cette liberté que possèdent les rêveurs, conscients du pouvoir de leur inconscient et de tout ce qui se passe dans les mondes invisibles, non rationnels, non prédictibles. Elle crée comme on cueille une fleur, comme on chante, comme on respire.

Rien ne la destinait à concevoir des bijoux si ce n’est la passion des pierres qu’elle s’est découverte lorsqu’elle était enfant alors qu’elle arpentait les montagnes suisses avec son grand-père. Elle pose sur les gemmes un regard qui ne juge pas, qui regarde au-delà de la valeur. Suzanne Syz sait voir la beauté là où d’autres ne la voient pas, ou pas encore. Elle fut par exemple la première à comprendre la poésie de ces diamants taillés en tranches qu’elle utilise depuis treize ans et que l’on retrouve désormais sous d’autres signatures.

On pourrait trouver mille adjectifs pour qualifier ses bijoux: beaux, bien sûr, mais c’est trop attendu. Ils sont justement inattendus, ludiques, décalés, colorés, subtils, innovants, irrévérencieux, inédits, magiques,… Ses joyaux sont joyeux. Comme elle. Sa production est confidentielle, 80 pièces par an, mais chaque création est unique, conçue pour trouver un jour ou l’autre la femme qui éprouvera le désir de vivre avec cette énigmatique beauté.

I.C: D’où vous vient cette passion des pierres?
Suzanne Syz: Quand j’étais enfant, mon grand père m’emmenait faire des randonnées dans les montagnes suisses. Et un jour, sur le chemin, j’ai trouvé un petit cristal. Il était tout petit mais il me ravissait. Ces marches étaient longues et c’était une belle compensation. Mon grand-père venait d’Engelberg et adorait m’emmener en randonnée avec lui. J’étais encore petite et c’était intense de marcher pendant des heures. Ce fut ma première rencontre avec les pierres. Par la suite, j’en ramassais un peu partout. L’été dernier, nous étions tout au nord de la Norvège et j’y ai découvert des pierres incroyables! Elles sont cachées par la neige quasiment toute l’année et ne se découvrent qu’en été. Vous voyez, je continue à collectionner les pierres que je trouve sur mon chemin.

Cette rencontre particulière avec les pierres a-t-elle eu un impact sur la manière dont vous regardez les gemmes?
Je les regarde différemment car ce n’est pas leur valeur, leur préciosité, qui m’attire. Ce sont les couleur qui me parlent. Si une pierre possède une teinte particulière qui me plaise, j’aurai envie de travailler avec elle. Il y a des années j’avais trouvé une dumberite de Birmanie, qui avait une teinte jaune très intense, je l’ai sertie avec du titane brun, et c’était comme si elle sortait d’une montagne, qu’elle avait poussé là, par hasard.

Vous êtes-vous formée à la gemmologie?
Non, je n’ai pas fait d’études de gemmologie mais j’ai passé quatre ans dans les ateliers pour préparer ma première collection. Je voulais voir jusqu’où l’on pouvait repousser la technique. Je m’étais fixé comme challenge de trouver de nouvelles matières, de nouvelles possibilités de sertir les pierres et donner l’illusion qu’elles flottent. Je n’aime pas les sertissages classiques. Mais pour arriver à cela, il me fallait apprendre. Je travaille avec des ateliers qui osent prendre des risques, réaliser des choses qu’ils n’ont jamais faites. C’est cela mon moteur.

Quand vous avez une idée, la dessinez-vous?
Je vois en trois dimensions. Je ne sais pas très bien dessiner mais je sais exactement à quoi le bijou doit ressembler une fois terminé. Je fais des croquis pour m’en souvenir, mais c’est en expliquant, en discutant avec l’atelier que nous parvenons au résultat.

Vous avez créé votre compagnie en 2002 mais que faisiez-vous avant de créer des bijoux?
Nous vivions à New York avec mon mari, je m’occupais de ma famille. J’ai commencé à collectionner de l’art contemporain entre 1982 et 1985. J’ai eu beaucoup de chance car j’ai traîné dans les ateliers des artistes les plus intéressants de l’époque:  Jean-Michel Basquiat, Jeff Koons, Julian Schnabel, mais aussi les Italiens comme Francesco Clemente. Tous ces gens étaient passionnants. Certains ateliers étaient downtown et à l’époque c’était dangereux d’y aller. En 1982, New York n’était pas comme aujourd’hui. J’ai vu les toutes premières peintures de Basquiat. Personne ne voulait les acheter: elles coûtaient 2500 dollars à l’époque! Il sprayait le métro dans le Bronx. La première fois que je l’ai vu, ce fut un coup de foudre: c’était un génie! Il était tellement différent, tellement créatif. Je pense que le fait de passer mon temps dans les ateliers m’a donné le sens de la couleur. Quand je regardais les artistes mélanger leurs couleurs sur leur palettes, j’étais fascinée. D’ailleurs je me suis fait fabriquer une paire de boucle d’oreilles en forme de palette de peintre.

Comment avez-vous rencontré Jean-Michel Basquiat?
J’étais amie avec le grand marchand d’art Bruno Bischofberger, qui m’a appris les bases de l’art contemporain. J’ai eu beaucoup de chance car c’est lui qui nous a introduit dans ce cercle d’artistes à New York. Basquiat était extrêmement drôle. Il adorait les blagues un peu salaces. On allait manger avec ses copains et j’ai gardé une grande serviette où il avait dessiné mes dents, car on riait beaucoup. Il avait signé Jean-Michel sur le côté.

Vous a-t-il expliqué ce qui le poussait à peindre les métros?
Il y avait une force en lui qui le poussait à peindre et comme il n’avait pas d’argent, il a peint sur absolument tout ce qui était à porté de ses mains. Je possédais une fenêtre peinte comme une ardoise sur laquelle il avait dessiné ses fameuses couronnes. Et quand ses œuvres sont devenues hyper chères, dans les années 1990-2000, j’ai préféré la vendre car j’ai eu peur qu’un jour quelqu’un la nettoie et la casse. Un cauchemar!

Vous achetiez les œuvres directement aux artistes?
J’ai acheté une œuvre à George Condo mais sinon nous passions par des galeries.

Vous avez quitté New York en 1985, vous avez créé votre entreprise en 2002. Que s’est-il passé entre deux?
J’ai élevé mes enfants, mes chiens, et j’ai fait beaucoup de décoration. C’est une passion à laquelle je m’adonne. J’ai d’ailleurs décoré la nouvelle banque de mon mari (le siège de la banque Syz à Genève, ndlr).

Quand avez-vous pris la décision de créer des bijoux?
J’en recevais quelques uns et je les trouvais toujours très ennuyeux. Il y en avait très peu qui me donnaient envie de les porter tous les jours. J’ai commencé à collectionner des pierres qui me passionnaient, je les ai mises dans des tiroirs, puis un jour j’ai décidé d’en faire quelque chose. Tout doucement, j’ai commencé à faire un truc par-ci, un autre par-là. J’avais créé une lune et un soleil que j’ai portés lors d’une soirée et Vivianne de Witt, qui fut commissaire priseur (et qui co-dirige la marque horlogère de Witt, ndlr), les a adorés. Elle a organisé une petite exposition de mes bijoux à Paris et tout a commencé comme ça. J’avais déposé mon nom en 1998, mais j’ai mis quatre ans pour créer ma première collection.

Avez-vous décidé de créer des pièces uniques dès le début?
Oui. Je trouvais lassant de voir des femmes porter les mêmes bijoux d’une même marque lors d’une soirée. J’aime créer des pièces sur commande en fonction des personnalités, j’aime ce qui sort de l’ordinaire. L’ordinaire porte bien son nom et ne m’attire pas.

Quelle genre de pierre aimez-vous utiliser?
J’ai toujours aimé les pierres de couleur et j’ai une passion particulière pour les diamants de couleur, mais aujourd’hui ils sont hors de prix. J’aime aussi les diamants bruts. C’est une matière qui m’intéresse. J’ai découvert après coup que j’avais lancé des modes et que j’avais été suivie: comme mon engouement pour les diamants plats, en tranches, qui possèdent en eux de jolis paysages et que j’ai découvert il y a treize ans, ou mes coups de cœur pour les spinelles semi-brutes. Quand je suis retournée à Hong Kong pour acheter ces pierres à mon fournisseur, il m’a annoncé qu’il n’en avait plus, parce que tout le monde en voulait: le marché avait compris que c’était amusant et les prix ont donc monté. J’avoue que cela m’a un peu énervée…

Vos bijoux sont-ils des talismans? Des parures?
Surtout pas des parures! Ce sont des pièces que l’on peut porter du matin au soir. Ils permettent d’exprimer qui l’on est. Ils ont une personnalité aussi. D’ailleurs, tous mes bijoux portent un nom: celui-là s’appelle Sex On the Beach, comme le cocktail.

Tout vous inspire?
J’ai des milliards d’idées! Parfois elles ne sont pas encore réalisables techniquement et je dois attendre un peu. Et puis un jour on peut enfin réaliser le bijou comme je le souhaite et c’est génial. Par exemple j’avais une énorme pierre de lune qui devait faire 180 carats. Je cherchais un moyen de la monter pour que le résultat ne soit pas trop lourd et que la gemme semble flotter. Nous avons finalement trouvé la manière de les sertir de manière peu visible avec des griffes en titane de la couleur de la pierre. Il faut être un peu fou pour faire des choses comme ça, mais un grain de folie, c’est important dans la vie.

Quel est le rôle de la transmission dans vos bijoux, si ils sont faits pour une seule personne?
Un bijou raconte une histoire à un moment précis d’une vie. Il est porté par une personne qui y met ses vibrations. C’est donc très important d’y mettre de la positivité, afin que la génération suivante puisse la recevoir, lorsqu’elle portera le bijou, plus tard.

Quand vos joyaux partent, vous sentez-vous dépossédée?
Non au contraire. C’est le moment le plus heureux! Quand une femme est sympa, que ma création lui va à merveille et qu’elle a un coup de foudre, c’est le moment le plus merveilleux car le bijou part avec quelqu’un qui l’aime. On ne peut pas rêver mieux. J’aspire à apporter de la joie avec mes bijoux un peu rock and roll.

Quelle est la pierre la plus inattendue que vous ayez achetée?
Une très grosse tourmaline paraiba africaine. Je l’adore. Comme elle contient en elle un peu de cuivre, elle accroche la lumière de manière extraordinaire. Je me suis ruinée pour elle. Elle fait presque 80 carats. Je l’ai gardée pour moi. Quand je regardais cette paraiba, je l’imaginais entourée de glaçons. Ne me demandez pas pourquoi. Finalement, je l’ai montée en bague: elle est sertie dans un gros morceau de cristal de roche qui a été facetté exactement à la taille de la pierre. C’est ma préférée.

Que voyez vous dans une tourmaline paraiba?
Elle a beaucoup de magie. Sa couleur est parfaite comme la mer en Sardaigne. Elle a une gaîté que d’autres n’ont pas: elle n’est pas aussi sérieuse que d’autres pierres.

Croyez-vous dans le pouvoir des pierres?
Absolument! Je crois qu’il en est qui vous conviennent plus que d’autres. Quant aux personnes sensibles, elles vont probablement être plus attirées par une pierre qu’une autre.

Vous sentez-vous magicienne?
Je ne sais pas. Je me sens surtout Alice au pays des merveilles.