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Poésie de diamants

3 mai 2019

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Après avoir dessiné des accessoires de mode – chapeaux et bijoux – , Tatiana Verstraeten lance sa première collection de joaillerie, inventant de nouveaux portés. Ses joyaux sont d’une poésie folle, à mi-chemin entre Hollywood et un conte de Perrault. Sotheby’s New York met en vente l’un de ses colliers du 3 au 14 mai et elle présentera ses créations dès le 9 mai lors du salon GemGenève. Rencontre.- Isabelle Cerboneschi, Paris.

C’est en voyant la photographie d’une femme à la blondeur boticellienne portant ce qui pourrait être des ailes de diamants, ou la prolongation de sa chevelure, que j’ai eu envie de rencontrer Tatiana Verstraeten, l’auteur du collier. Et quand je la rencontre enfin, je me demande si elle n’est pas le résultat d’un casting. Si elle n’a pas été choisie pour jouer le rôle de la marchande de joyaux dans un film dont je serais l’involontaire actrice: elle incarne le personnage à merveille.

Avant janvier, seuls les insiders la connaissaient. Mais une collection, parfois, peut suffire pour que l’on se souvienne d’un nom. C’est Edward Enninful, le rédacteur en chef du Vogue Anglais, qui l’a repérée le premier en août dernier. Dès le 9 mai, tous les visiteurs du salon GemGenève*, pourront découvrir ses créations.

Avant de se lancer dans le monde de la joaillerie, Tatiana Verstraeten dessinait des bijoux et des chapeaux. Comme Victoire de Castellane avant elle, la jeune femme est passée par les studios de création de Chanel. Quand on entre dans une maison de couture, on est au service d’une vision, celle du directeur artistique, on en est l’interprète. Et lorsque l’on décide d’en sortir, on ne peut se prévaloir de tout ce que l’on y a appris, mais on peut s’en servir, et c’est ce qu’elle a fait.

Le métier est entré en elle par infusion : on sent l’influence de la mode et du style sur ses créations. Elle a le sens du moment. « J’avais envie de créer quelque chose de pérenne, explique Tatiana Verstraeten. La mode a une particularité: une collection chasse l’autre. Il y a une beauté dans l’éphémère, mais ce n’est pas quelque chose qui m’attire. Je n’aime pas que les choses disparaissent. J’avais besoin d’un temps de création lent, alors que le rythme de création de la « fashion jewellery » va très vite. On peut créer une collection en 30 jours, alors que cela peut prendre des années avec la haute joaillerie »

Le rythme lent de la joaillerie correspond mieux à la femme qu’elle aimerait être demain. « Je voudrais devenir maman, fonder une famille. J’ai donc besoin faire les choses de manière réfléchie. Le rythme de la mode, les huit collections par an, tout cela allait bien à ma jeunesse, mais plus à celle que je suis aujourd’hui. J’ai déjà 34 ans ! »

Tatiana Verstraeten ne vient pas du sérail. Elle est né en Belgique, a beaucoup voyagé avec ses parents qui travaillaient pour Médecins sans Frontières, elle fait des études en Marketing et Finance en Belgique puis à Londres, a travaillé dans une banque privée puis a fait du conseil avant d’entrer comme designer au Studio Chanel. Un chemin parfaitement éclectique. « J’ai grandi dans un contexte familial où tout le monde va à l’université et j’ai fait l’université comme tout le monde. Mes parents avaient fait médecine, mais cela n’a pas empêché mon père d’aimer la montagne et d’être un grand montagnard, ni ma mère d’aimer la peinture et la sculpture et de faire les beaux arts à 50 ans. Ils ne m’ont rien imposé, rien empêché. Ils m’ont laissé reconsidérer mon parcours. Mes parents sont mes racines. »

Au studio Chanel, Tatiana Verstraeten dessinait des bijoux et des chapeaux aux côtés de Karl Lagerfeld. Il lui a donné le sens de la rigueur et de l’élégance, dit-elle. Et c’est dans la maison de la rue Cambon qu’elle a découvert les Métiers d’Art. C’est une chose de travailler pour l’une des plus prestigieuses maisons qui soit, c’est une autre de décider de créer pour soi, en son nom propre, et d’entrer dans la lumière.

La productrice de cinéma canadienne Nancy Grant l’a convaincue de lancer sa propre ligne et lui a proposé de devenir sa partenaire financière dans cette aventure. « Elle a découvert d’autres talents avant moi ! Le plus grand, c’est le cinéaste Xavier Dolan. » Elle a aussi la chance d’être soutenue par un diamantaire anversois.

La jeune femme a dû tout apprendre en peu de temps : les réseaux professionnels, la production, la vente. « Je viens du bijou de mode où j’ai eu la chance de travailler avec beaucoup de matières différentes, réinventer des volumes, explique-t-elle. En haute joaillerie, il y a moins de place pour l’essai : la moindre erreur coûte en grammes d’or. On ne reprend pas beaucoup son travail : on ne peut qu’aller de l’avant. On doit apporter des dessins très précis aux ateliers car on sait que le résultat sera exactement ce que l’on a présenté. La démarche créative est très différente, mais du fait que je me suis beaucoup entraînée dans ma précédente expérience, cela m’aide à oser en haute joaillerie des volumes, des formes, des portés pas du tout classiques. »

Le collier Barbara par exemple. Malgré ses 700 grammes et sa centaine de carats de diamants, ce collier aux ailes d’ange est facile à porter car son poids est réparti sur le tour du cou et la naissance des épaules. Quant à ses boucles d’oreilles qui coulent comme des franges précieuses, sa pièce signature, elles viennent s’accrocher derrière l’oreille et un clip les maintient à l’avant, tandis que les franges d’or et de diamants viennent se loger dans le cou. Comme on ne discerne pas le fermoir, elles donnent l’illusion qu’une petite pluie précieuse vient s’écouler sur la peau.

Pour sa première collection, Tatiana Verstraeten s’est concentrée sur le diamant. « La taille des pierres n’était pas importante: ce que je voulais c’est traduire une envie, proposer mon style, faire quelque chose de nouveau.» Le collier Vienne, qui est mis en vente par Sotheby’s New York du 3 au 24 mai, évoque l’Art Nouveau, les pièces de Lalique, mais avec un esprit d’aujourd’hui. Il est formé d’une ronde de papillons qui pourraient tout aussi bien être des fleurs, comme arrêtés dans leur vol. Les ailes sont peintes à l’émail à froid. « J’ai appris la technique et je les ai peints moi-même, comme ça je peux en maîtriser complètement la couleur. Je pars d’un émail transparent auquel j’ajoute des pigments nude ou perle, en variant un peu à chaque fois pour leur donner une vie. » Le collier comporte 7000 diamants sertis et des pierres de lune de taille diamant viennent donner un aspect aquatique au pavage.

«On ne porte plus de haute joaillerie dans la rue, en tout cas pas à Paris, dit-elle. C’est le cinéma qui a fait une place à ces moments de parure. Et je suis heureuse d’avoir Nancy Grant à mes côtés afin de pouvoir dessiner des pièces qui seront portées par des artistes. Dans les grands dîners de la haute société, on voyait très bien les bagues de ses voisines, mais sur le tapis rouge, tout est loin. On regarde avant tout le visage: c’est là que naît une expression, qu’une femme peut montrer sa force, et je voulais encadrer son visage plus que ses mains. »

Tatiana Verstraeten crée des pièces hollywoodiennes, immenses, merveilleuses, tout en souhaitant très fort ni choquer, ni déranger. Elle espère que ses bijoux seront à la fois remarqués, mais sans extravagance. C’est étrange ce souci de vouloir à la fois entrer en pleine lumière, mais discrètement, comme si l’on pouvait briller dans l’ombre…

GemGenève, du 9 au 12 mai, Palexpo, Genève.