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Thierry Mugler, tombé du ciel

Thierry Mugler s’est retiré du monde de la mode depuis l’an 2000 pour se convertir au spectacle et au cabaret sous le nom de Manfred Thierry Mugler. Mais cela n’empêche pas ses silhouettes de femmes en métamorphose, ses superhéroïnes, d’inspirer plus d’un créateur. Le talent unique de celui qui a inventé le défilé-spectacle est mis en lumière lors de l’exposition Thierry Mugler: Couturissime qui se tient à Montréal jusqu’au 8 septembre 2019. Retour sur un parcours fait de quêtes, de rêves en suspens et de sublimations lors d’une interview où défilent les fantômes de Helmut Newton, de Katoucha ou de Celia Cruz. – Archives : Isabelle Cerboneschi.

5 avril 2019

Il est des couturiers comme des gens de théâtre, qui ne quittent la scène qu’à la dernière représentation. Puis il y a ceux qui, prématurément, font taire les tissus, les couleurs et cessent de dessiner l’espace de leurs robes de sirènes lorsque l’époque ne leur chante plus guère. Ainsi fit Thierry Mugler en 2000, abandonnant du même coup ses clientes habituées à ce qu’il leur tienne la taille bien serrée pour affronter leur vie à choix multiples. L’exposition Thierry Mugler: Couturissime rend hommage à son talent.

Toute la subtilité de la forme d’un corps et ses limites, Thierry Mugler les a apprises lors de son l’apprentissage de la danse classique. Il avait neuf ans. A quatorze ans, il est entré comme petit rat à l’Opéra National du Rhin. Entre la danse et le dessin, son coeur a balancé et malgré son amour de la scène, il s’est inscrit aux Arts Décoratifs de Strasbourg, afin de devenir architecte d’intérieur. Il est devenu bien plus que cela.

Lorsque ce Strasbourgeois a créé la griffe qui porte son nom en 1974, après avoir travaillé pour d’autres, il a pris la mode à revers : l’heure était à la mollesse, au fluide, aux ouvertures, il a resserré tout cela, ramené le tissu près du corps, donné de l’ampleur aux épaules et tranché dans tout ce flou. Il a anticipé l’arrivée des femmes de pouvoir et a payé le tribut de ses intuitions dans une époque peu disposée à la contrainte. Il a essuyé quelques critiques acerbes, malgré les voix qui se sont élevées pour chanter ses louanges.

La mode lui doit beaucoup. Et notamment l’invention du défilé-spectacle et des mises en scène extravagantes. Thierry Mugler est plus qu’un couturier : cet ancien danseur mettait en scène, chorégraphiait, imposait une gestuelle particulière a ses mannequins. Le résultat : des images de défilés composées, « prêtes-à-imprimer ». Ses interprètes préférées, Katoucha, Iman ou Jerry Hall, étaient les actrices muettes d’une superproduction en direct. Pour fêter les dix ans de sa maison en mars 1984, il avait osé créer le premier défilé payant, occupant la salle du Zénith, à Paris : 6000 spectacteurs y ont pris place. Et pour les vingt ans de sa marque, il a convié des stars sur le podium, comme Diana Ross, Cyd Charisse, James Brown ou Celia Cruz.

Il a fallu attendre 2008 pour que l’esprit Mugler soit invoqué de nouveau sur les podiums. Mugler et Montana sont les deux absents les plus présents des défilés de ces dix dernières années. Épaules élargies, tailles serrées, combinaisons-pantalons, formes anatomiques et triangulations, tout le vestiaire des années 80 y est passé, allant des simples clins d’œil à des emprunts moins minimes. En 2008, à New York, lors du vernissage de l’exposition « Superheroes : Fashion and Fantasy » au Metropolitan Museum of Art, qui était dédiée à la mode et au corps en métamorphose, on a pu revoir avec bonheur certaines de ses créations les plus inoubliables : justaucorps de Catwoman en latex, bustier Harley-Davidson avec rétroviseurs En comparaison, les pseudo-extravagances de certains jeunes designers avaient l’air datées.

La maison de couture, propriété de Clarins depuis 1997 et qui a fermé ses portes en 2003, subissait déjà de lourdes pertes lorsque Thierry Mugler a remisé ses silhouettes de femmes auxquelles il était interdit de s’avachir. Depuis, il crée des spots publicitaires, des photos, il fait de la mise en scène, des clips, des costumes de théâtre et de music hall. Il a aussi beaucoup croisé le fer dans les salles de fitness de Manhattan s’offrant une métamorphose corporelle radicale.

J’ai eu la chance de rencontrer cet homme sans âge (officiellement il est né le 23 décembre 1948 et il a 70 ans) en 2008. Il avait une manière très particulière de différer ses réponses, laissant le fil de sa pensée suivre un cours qui lui est propre…

I. C. : Lorsque l’on regarde une photographie, seuls les vêtements permettent de la dater. Comment ces années 1970 où régnaient le relâché, l’ouvert, le loin du corps, ont-elles pu faire émerger votre mode anatomique?
Thierry Mugler: Quand j’ai commencé à faire des robes sirènes dans les années 1970, une femme qui affirmait son sex-appeal, croyez-moi, ce n’était pas du tout la tendance ! Mes robes fourreaux faisaient référence à Madeleine Vionnet, aux années 30, avec des silhouettes très précises. On travaillait beaucoup sur la structure : des heures et des heures de construction. Or de nombreux journalistes ont grincé des dents, me reprochant une mode sexiste, parce qu’à l’époque on était en plein dans la période godillots, « pendouilleries » et pseudo-pauvreté. C’est plus difficile d’avoir une jolie silhouette et d’affronter ses problèmes que de patauger dedans. Cela demande un effort. Mes campagnes avec Jerry Hall, on me disait que c’était ringard ! C’était simplement une très belle femme avec des cheveux somptueux, une très jolie robe, dans un très joli lieu, une espèce de volupté humaine.

Une femme un peu hors du réel tout de même …
Quand on fait une robe, un maquillage, une photo, pourquoi ne pas aller au plus beau, au plus séduisant et au plus efficace ? Cette femme, déesse hollywoodienne, glamour, c’est de la sublimation. On peut avoir une personnalité moins flamboyante, mais ce qui compte, c’est de l’aboutir, qu’elle soit totalement assumée.

Ces créatures de fantasme, les avez-vous inventées pour échapper à une réalité qui n’était pas aussi belle que dans vos images ?
Oui. C’est définitivement une manière de créer mon monde. Vivre un monde que j’essaie d’améliorer, où je me sente plus à l’aise, plus joyeux, plus lumineux. Mais je ne fais que m’inspirer de ce qui existe, ce n’est qu’un hommage à la nature et à ce que nous sommes. Tout est là, il suffit de regarder. C’est une démarche, très simple. Je me suis beaucoup inspiré des insectes, des animaux…

Les modèles de femmes que vous avez convoqués étaient souvent des créatures en métamorphose.
Cela fait partie du jeu. La star, la super-héroïne, c’est mon quotidien. Je pense que l’on a facilement tendance à se formater dans un personnage, alors qu’en réalité on est beaucoup plus que ça. Quelquefois, on ne le sait pas. Moi, je le sais. J’ai des facettes extrêmement différentes. J’adore me métamorphoser.

Vous métamorphoser en quoi ?
Oh ! mais ça, je ne vais pas vous le dire ! (Rires). En loup-garou, parfois, à la pleine lune…

On voit de nombreuses silhouettes qui évoquent votre travail dans les défilés. L’époque appelle-t-elle une mode plus construite, moins déstructurée ?
Il y a des gens aujourd’hui qui s’inspirent de mon travail en effet … Aux États-Unis, pour trouver du travail, l’attitude est primordiale, mais, en France, on aime bien piétiner tout cela. Nos mères étaient très élégantes, la génération des années 40 se battait pour être élégante, les femmes se débrouillaient avec n’importe quoi – du thé, de la peinture, de la craie, des bouts de ficelle, des bouts de liège – pour essayer, envers et contre tout, d’avoir l’air mieux. Et je trouve cette démarche extrêmement touchante. Cela demande une mise en scène constante. Pour moi, c’est avant tout un jeu : un jeu social et avec soi-même.

Quand on porte vos tailleurs, on est contrainte de se redresser, de se tenir droite. On ne peut pas se laisser aller. C’est comme un cours de maintien, vos tailleurs.
Si jamais je refais de la mode, je voudrais retraduire tout cela : cette allure, ce maintien, mais d’une façon plus confortable, avec un meilleur porté, des sensations physiques plus agréables, grâce à des techniques nouvelles.

Certaines de vos campagnes publicitaires mettaient en scène des héroïnes qui semblaient issues à la fois de l’univers du fétichisme et de la bande dessinée. Cette « surfemme », est-ce que vous l’avez rencontrée ?
Ah oui ! Et souvent ! Heureusement ! Et je l’ai fait défiler. Celia Cruz, par exemple, qui malheureusement n’est plus de ce monde et le monde est beaucoup moins joyeux sans elle. C’était la plus grande diva de la salsa. A 75 ans, elle voulait répéter chaque pas, chaque note en chantant. Je travaillais avec des modèles qui étaient des créatures hors du commun, qui n’étaient pas faciles à gérer, qu’il fallait aimer, comprendre, accepter. Des personnes comme Katoucha (Un ex-top model qui s’est noyé en février 2008, ndlr). Elle n’a jamais été plus animale, instinctive et magnétique que dans mes défilés. Jerry Hall aussi. Voilà quelqu’un qui a une vraie grâce.

Étaient-elles les actrices d’un spectacle muet ?
C’était un challenge de travailler autour d’une histoire, avec des personnages, dans ce métier qui n’est fait que d’urgence. Je créais des vêtements sur des femmes qui m’inspiraient : des petites, des grandes, des grosses, des rondes, des agressives, des douces … C’est ça qui était merveilleux, mais ça compliquait énormément les choses. Quand vous préparez une histoire pendant des mois à

travers une garde-robe conçue autour d’une personne et que son agence annule sa présence deux heures avant le défilé parce qu’elle a été mieux payée ailleurs, en pleine bataille des collections, c’est un vrai problème. Aujourd’hui, vous prenez Svetlana ou Natasha, vous pouvez les interchanger : elles font toutes la même taille.

Vous avez été le premier à mettre en scène vos propres défilés. Pourquoi ?
J’ai démarré dans la mode pour ça. Je voulais faire de la mise en scène et la mode était un moyen de faire des shows, d’en faire beaucoup. Deux par an, puis quatre, plus encore avec la couture et puis l’homme …

Vous faisiez tout : les vêtements, la mise en scène, la chorégraphie. N’était-ce pas un peu risqué ?
Je me mets tout le temps dans des situations impossibles. Il n’y a que comme cela que je fonctionne. Quand j’ai fait le Zénith, le premier défilé de mode où l’on vendait les places, c’était osé. Surtout dans les conditions dans lesquelles on l’avait préparé ! Dans un « bouclard » de 80 m2 dans le Xe arrondissement de Paris. Quand j’ai vu la salle pleine à craquer, que les dernières places avaient été vendues au marché noir et qu’il y avait 6000 personnes qui attendaient, j’ai pensé à mes pauvres petits vêtements qui pendaient sur des cintres… Et là, j’ai vraiment flippé !

Y a-t-il eu une figure féminine dans votre enfance qui vous a inspiré ces personnages ou contre laquelle vous avez bâti cette imagerie ?
Il y a eu ma mère, bien sûr. En pour et en contre. Une femme très douée, mais uniquement dans la séduction. Je n’avais pas ma place dans son monde. Cela a été très difficile à vivre en tant qu’enfant, mais en même temps éblouissant, parce que c’était un nuage permanent de parfum, de charme. Vous avez, j’ai du mal à parler de tout ça. Je jette, je vide et j’oublie. C’est pour cela que j’ai fait tout ce que j’ai fait. Si je me rappelais de tout, croyez-moi ! …

Vous dites que vous oubliez tout, pourtant, si l’on pense a votre parfum Angel, il s’agit de la quintessence des odeurs de votre enfance.
Pas exactement. J’ai recherché une émotion qui pourrait être commune aux gens. Cela s’est manifesté par le côté gourmand. Je n’ai pas particulièrement fantasmé sur la barbe à papa ou le chocolat, étant enfant. Mais je cherchais à évoquer un lien de tendresse. J’aimais l’idée de dévorer la personne que l’on aime. L’envie de la croquer. Ce côté animal.

Avec ce parfum inattendu à l’époque, en 1992, vous avez créé une nouvelle famille olfactive : les gourmands.
C’est parce que je suis vraiment teigneux que j’y suis arrivé. Je n’ai pas lâché prise, mais ça a été une bataille permanente pendant des années à tous les niveaux de la création : le jus, la couleur, la bouteille, le nom, tout !

C’est vrai qu’Angel était un nom assez inattendu : sur le marché, il y avait de l’ « Opium », du « Poison » et vous, vous présentiez un ange aux couleurs célestes.
…Et paradoxal, car cet ange est aussi extrêmement sensuel. On attendait de moi quelque chose de plus statuaire, des déesses plus métalliques et j’arrivais avec quelque chose de tendre.

Sur l’une de vos photographies, les femmes sont sur un piédestal transparent, avec le ciel derrière. On dirait qu’elles volent. Selon vous la femme est-elle un ange ?
Bien sûr ! En tout cas, elle a définitivement un ange qui la guide.

Un ange ou une déesse ? Avec vous, on ne sait jamais…
Ange, déesse. Sorcière aussi (rires). Magicienne. Je n’ai pas besoin de me marier, je ne compte pas sur une femme pour m’aider à construire ma vie. Je ne crois pas au pacte qui dure toujours. Juste aux vraies rencontres, aux vrais moments d’admiration.

Il paraît qu’un jour, alors que vous travailliez sur une campagne de publicité avec Helmut Newton en 1976, vous êtes tellement intervenu dans son travail qu’il vous a tendu son appareil. C’est vrai ?
C’est tout à fait vrai ! Helmut avait un humour et un œil incroyables. Il faisait deux rouleaux de pellicules, pas plus ! Il pouvait entrer dans n’importe quelle pièce, n’importe quel décor, il trouvait immédiatement « l’angle Newton ». Je rêvais qu’Helmut fasse nos campagnes, j’adorais son travail.

Alors pourquoi ce désaccord ?
J’avais fait tous mes repérages, je voulais l’emmener à La Défense. Je souhaitais une image plus futuriste, plus contemporaine et j’avais pensé à ces immeubles miroir de La Défense, ces ponts sur les autoroutes… Mais il ne voulait absolument pas. Il voulait retourner au Musée d’art moderne, au Trocadéro, qui est très beau mais qu’il avait déjà photographié dix fois. On a discuté plusieurs jours et finalement, il a accepté. Il m’a dit : « Même un journaliste de Vogue n’aurait pas osé me mâcher le travail comme vous le faites ! » En une journée, il avait réalisé toute la campagne, Il avait travaillé comme un fou. Et à un moment on s’est pris de bec et il m’a dit : « Bon, voilà la camera, tu n’as pas besoin de moi. Débrouille-toi. » J’ai répondu : « Helmut, il ne faut pas me le dire deux fois, vous avez perdu une campagne. La prochaine, c’est moi qui la ferai. » Et voilà. Je me suis lancé. On est restés toujours copains, bien sûr. Jusqu’à sa mort, sublime, au volant d’une Cadillac s’écrasant sur le mur de Château Marmont sur Sunset Boulevard.

C’est vrai qu’il s’agissait d’une mort très cinématographique.
C’est ce que j’ai dit à June (Newton son épouse, ndlr). Je suis arrivé là-bas le lendemain. J’occupais toujours la suite au-dessus de la sienne à Château Marmont : il avait la 49 et moi la 59.

Avant Angel et son flacon en étoile, il y avait déjà des étoiles dans votre univers, il y en avait sur des robes, je crois aussi que vous en avez une tatouée sur le corps ?
J’en ai une là et j’en ai ailleurs … (rires).

Comment vous est venu l’idée de ce symbole ?
Je fuguais beaucoup quand j’étais môme. Je rêvais des nuits entières sur le banc du square. Je me pelais de froid à regarder les étoiles jusqu’à ce que les flics me rattrapent.

Vous étiez un enfant malheureux ?
Oui, très.

A cause de cette mère trop séductrice ?
A cause de tout un contexte à la fois bourgeois et de façade que je ne comprenais pas. En fin de compte, je n’étais pas à ma place ! Je ne comprenais rien à l’école, ni à ce que les gens voulaient me faire ingurgiter. J’étais très malheureux, mais j’ai toujours su qu’il y avait une étoile.

Avez-vous le sentiment d’être né sous une bonne étoile ?
Je pense que tout le monde l’est. Il faut savoir la reconnaître, percevoir sa chance et la saisir. De toute façon, dès que vous êtes sur terre, c’est une chance. Alors …

Que pensez-vous de la mode aujourd’hui ?
Elle n’est pas assez appropriée à un vrai service. Il y aurait des vêtements à inventer autour de l’idée de la transformation, de la sublimation de la personne qui les porte. Un vêtement à qui vous faites confiance : vous savez qu’il vous rend le service que vous lui demandez, qu’il vous rend joyeux, efficace…

C’est un vêtement de pouvoir en fait, dont vous rêvez. Le vêtement de Superwoman ?
Cela pourrait être un vêtement de bien-être, un vêtement de pouvoir, un vêtement de séduction, un vêtement d’agression. Différentes choses. Il s’agirait de vêtements qui révèlent une animalité: celle de l’être qui les porte. Ils seraient aussi plus scientifiques, mes vêtements.

Quand les découvrira-t-on ?
Le temps que ça chauffe, que ça cuise, que les ingrédients prennent. On prépare la sauce…

Thierry Mugler: Couturissime. Musée des beaux-arts de Montréal Du 2 mars au 8 septembre 2019. Après Montréal, l’exposition sera présentée au Kunsthal de Rotterdam (du 12 octobre 2019 au 8 mars 2020) et au Kunsthalle der Hypo-Kulturstiftung, de Munich (du 3 avril au 30 août 2020). Le catalogue de l’exposition a été dirigé par Thierry-Maxime Loriot, le commissaire de l’exposition, et co-édité par le MBAMet la maison d’édition Phaidon.

Une version de cette interview est parue le 3 décembre 2008.

Thierry Mugler, tombé du ciel

5 avril 2019

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

Thierry Mugler s’est retiré du monde de la mode depuis l’an 2000 pour se convertir au spectacle et au cabaret sous le nom de Manfred Thierry Mugler. Mais cela n’empêche pas ses silhouettes de femmes en métamorphose, ses superhéroïnes, d’inspirer plus d’un créateur. Le talent unique de celui qui a inventé le défilé-spectacle est mis en lumière lors de l’exposition Thierry Mugler: Couturissime qui se tient à Montréal jusqu’au 8 septembre 2019. Retour sur un parcours fait de quêtes, de rêves en suspens et de sublimations lors d’une interview où défilent les fantômes de Helmut Newton, de Katoucha ou de Celia Cruz. – Archives : Isabelle Cerboneschi.

Il est des couturiers comme des gens de théâtre, qui ne quittent la scène qu’à la dernière représentation. Puis il y a ceux qui, prématurément, font taire les tissus, les couleurs et cessent de dessiner l’espace de leurs robes de sirènes lorsque l’époque ne leur chante plus guère. Ainsi fit Thierry Mugler en 2000, abandonnant du même coup ses clientes habituées à ce qu’il leur tienne la taille bien serrée pour affronter leur vie à choix multiples. L’exposition Thierry Mugler: Couturissime rend hommage à son talent.

Toute la subtilité de la forme d’un corps et ses limites, Thierry Mugler les a apprises lors de son l’apprentissage de la danse classique. Il avait neuf ans. A quatorze ans, il est entré comme petit rat à l’Opéra National du Rhin. Entre la danse et le dessin, son coeur a balancé et malgré son amour de la scène, il s’est inscrit aux Arts Décoratifs de Strasbourg, afin de devenir architecte d’intérieur. Il est devenu bien plus que cela.

Lorsque ce Strasbourgeois a créé la griffe qui porte son nom en 1974, après avoir travaillé pour d’autres, il a pris la mode à revers : l’heure était à la mollesse, au fluide, aux ouvertures, il a resserré tout cela, ramené le tissu près du corps, donné de l’ampleur aux épaules et tranché dans tout ce flou. Il a anticipé l’arrivée des femmes de pouvoir et a payé le tribut de ses intuitions dans une époque peu disposée à la contrainte. Il a essuyé quelques critiques acerbes, malgré les voix qui se sont élevées pour chanter ses louanges.

La mode lui doit beaucoup. Et notamment l’invention du défilé-spectacle et des mises en scène extravagantes. Thierry Mugler est plus qu’un couturier : cet ancien danseur mettait en scène, chorégraphiait, imposait une gestuelle particulière a ses mannequins. Le résultat : des images de défilés composées, « prêtes-à-imprimer ». Ses interprètes préférées, Katoucha, Iman ou Jerry Hall, étaient les actrices muettes d’une superproduction en direct. Pour fêter les dix ans de sa maison en mars 1984, il avait osé créer le premier défilé payant, occupant la salle du Zénith, à Paris : 6000 spectacteurs y ont pris place. Et pour les vingt ans de sa marque, il a convié des stars sur le podium, comme Diana Ross, Cyd Charisse, James Brown ou Celia Cruz.

Il a fallu attendre 2008 pour que l’esprit Mugler soit invoqué de nouveau sur les podiums. Mugler et Montana sont les deux absents les plus présents des défilés de ces dix dernières années. Épaules élargies, tailles serrées, combinaisons-pantalons, formes anatomiques et triangulations, tout le vestiaire des années 80 y est passé, allant des simples clins d’œil à des emprunts moins minimes. En 2008, à New York, lors du vernissage de l’exposition « Superheroes : Fashion and Fantasy » au Metropolitan Museum of Art, qui était dédiée à la mode et au corps en métamorphose, on a pu revoir avec bonheur certaines de ses créations les plus inoubliables : justaucorps de Catwoman en latex, bustier Harley-Davidson avec rétroviseurs En comparaison, les pseudo-extravagances de certains jeunes designers avaient l’air datées.

La maison de couture, propriété de Clarins depuis 1997 et qui a fermé ses portes en 2003, subissait déjà de lourdes pertes lorsque Thierry Mugler a remisé ses silhouettes de femmes auxquelles il était interdit de s’avachir. Depuis, il crée des spots publicitaires, des photos, il fait de la mise en scène, des clips, des costumes de théâtre et de music hall. Il a aussi beaucoup croisé le fer dans les salles de fitness de Manhattan s’offrant une métamorphose corporelle radicale.

J’ai eu la chance de rencontrer cet homme sans âge (officiellement il est né le 23 décembre 1948 et il a 70 ans) en 2008. Il avait une manière très particulière de différer ses réponses, laissant le fil de sa pensée suivre un cours qui lui est propre…

I. C. : Lorsque l’on regarde une photographie, seuls les vêtements permettent de la dater. Comment ces années 1970 où régnaient le relâché, l’ouvert, le loin du corps, ont-elles pu faire émerger votre mode anatomique?
Thierry Mugler: Quand j’ai commencé à faire des robes sirènes dans les années 1970, une femme qui affirmait son sex-appeal, croyez-moi, ce n’était pas du tout la tendance ! Mes robes fourreaux faisaient référence à Madeleine Vionnet, aux années 30, avec des silhouettes très précises. On travaillait beaucoup sur la structure : des heures et des heures de construction. Or de nombreux journalistes ont grincé des dents, me reprochant une mode sexiste, parce qu’à l’époque on était en plein dans la période godillots, « pendouilleries » et pseudo-pauvreté. C’est plus difficile d’avoir une jolie silhouette et d’affronter ses problèmes que de patauger dedans. Cela demande un effort. Mes campagnes avec Jerry Hall, on me disait que c’était ringard ! C’était simplement une très belle femme avec des cheveux somptueux, une très jolie robe, dans un très joli lieu, une espèce de volupté humaine.

Une femme un peu hors du réel tout de même …
Quand on fait une robe, un maquillage, une photo, pourquoi ne pas aller au plus beau, au plus séduisant et au plus efficace ? Cette femme, déesse hollywoodienne, glamour, c’est de la sublimation. On peut avoir une personnalité moins flamboyante, mais ce qui compte, c’est de l’aboutir, qu’elle soit totalement assumée.

Ces créatures de fantasme, les avez-vous inventées pour échapper à une réalité qui n’était pas aussi belle que dans vos images ?
Oui. C’est définitivement une manière de créer mon monde. Vivre un monde que j’essaie d’améliorer, où je me sente plus à l’aise, plus joyeux, plus lumineux. Mais je ne fais que m’inspirer de ce qui existe, ce n’est qu’un hommage à la nature et à ce que nous sommes. Tout est là, il suffit de regarder. C’est une démarche, très simple. Je me suis beaucoup inspiré des insectes, des animaux…

Les modèles de femmes que vous avez convoqués étaient souvent des créatures en métamorphose.
Cela fait partie du jeu. La star, la super-héroïne, c’est mon quotidien. Je pense que l’on a facilement tendance à se formater dans un personnage, alors qu’en réalité on est beaucoup plus que ça. Quelquefois, on ne le sait pas. Moi, je le sais. J’ai des facettes extrêmement différentes. J’adore me métamorphoser.

Vous métamorphoser en quoi ?
Oh ! mais ça, je ne vais pas vous le dire ! (Rires). En loup-garou, parfois, à la pleine lune…

On voit de nombreuses silhouettes qui évoquent votre travail dans les défilés. L’époque appelle-t-elle une mode plus construite, moins déstructurée ?
Il y a des gens aujourd’hui qui s’inspirent de mon travail en effet … Aux États-Unis, pour trouver du travail, l’attitude est primordiale, mais, en France, on aime bien piétiner tout cela. Nos mères étaient très élégantes, la génération des années 40 se battait pour être élégante, les femmes se débrouillaient avec n’importe quoi – du thé, de la peinture, de la craie, des bouts de ficelle, des bouts de liège – pour essayer, envers et contre tout, d’avoir l’air mieux. Et je trouve cette démarche extrêmement touchante. Cela demande une mise en scène constante. Pour moi, c’est avant tout un jeu : un jeu social et avec soi-même.

Quand on porte vos tailleurs, on est contrainte de se redresser, de se tenir droite. On ne peut pas se laisser aller. C’est comme un cours de maintien, vos tailleurs.
Si jamais je refais de la mode, je voudrais retraduire tout cela : cette allure, ce maintien, mais d’une façon plus confortable, avec un meilleur porté, des sensations physiques plus agréables, grâce à des techniques nouvelles.

Certaines de vos campagnes publicitaires mettaient en scène des héroïnes qui semblaient issues à la fois de l’univers du fétichisme et de la bande dessinée. Cette « surfemme », est-ce que vous l’avez rencontrée ?
Ah oui ! Et souvent ! Heureusement ! Et je l’ai fait défiler. Celia Cruz, par exemple, qui malheureusement n’est plus de ce monde et le monde est beaucoup moins joyeux sans elle. C’était la plus grande diva de la salsa. A 75 ans, elle voulait répéter chaque pas, chaque note en chantant. Je travaillais avec des modèles qui étaient des créatures hors du commun, qui n’étaient pas faciles à gérer, qu’il fallait aimer, comprendre, accepter. Des personnes comme Katoucha (Un ex-top model qui s’est noyé en février 2008, ndlr). Elle n’a jamais été plus animale, instinctive et magnétique que dans mes défilés. Jerry Hall aussi. Voilà quelqu’un qui a une vraie grâce.

Étaient-elles les actrices d’un spectacle muet ?
C’était un challenge de travailler autour d’une histoire, avec des personnages, dans ce métier qui n’est fait que d’urgence. Je créais des vêtements sur des femmes qui m’inspiraient : des petites, des grandes, des grosses, des rondes, des agressives, des douces … C’est ça qui était merveilleux, mais ça compliquait énormément les choses. Quand vous préparez une histoire pendant des mois à travers une garde-robe conçue autour d’une personne et que son agence annule sa présence deux heures avant le défilé parce qu’elle a été mieux payée ailleurs, en pleine bataille des collections, c’est un vrai problème. Aujourd’hui, vous prenez Svetlana ou Natasha, vous pouvez les interchanger : elles font toutes la même taille.

Vous avez été le premier à mettre en scène vos propres défilés. Pourquoi ?
J’ai démarré dans la mode pour ça. Je voulais faire de la mise en scène et la mode était un moyen de faire des shows, d’en faire beaucoup. Deux par an, puis quatre, plus encore avec la couture et puis l’homme …

Vous faisiez tout : les vêtements, la mise en scène, la chorégraphie. N’était-ce pas un peu risqué ?
Je me mets tout le temps dans des situations impossibles. Il n’y a que comme cela que je fonctionne. Quand j’ai fait le Zénith, le premier défilé de mode où l’on vendait les places, c’était osé. Surtout dans les conditions dans lesquelles on l’avait préparé ! Dans un « bouclard » de 80 m2 dans le Xe arrondissement de Paris. Quand j’ai vu la salle pleine à craquer, que les dernières places avaient été vendues au marché noir et qu’il y avait 6000 personnes qui attendaient, j’ai pensé à mes pauvres petits vêtements qui pendaient sur des cintres… Et là, j’ai vraiment flippé !

Y a-t-il eu une figure féminine dans votre enfance qui vous a inspiré ces personnages ou contre laquelle vous avez bâti cette imagerie ?
Il y a eu ma mère, bien sûr. En pour et en contre. Une femme très douée, mais uniquement dans la séduction. Je n’avais pas ma place dans son monde. Cela a été très difficile à vivre en tant qu’enfant, mais en même temps éblouissant, parce que c’était un nuage permanent de parfum, de charme. Vous avez, j’ai du mal à parler de tout ça. Je jette, je vide et j’oublie. C’est pour cela que j’ai fait tout ce que j’ai fait. Si je me rappelais de tout, croyez-moi ! …

Vous dites que vous oubliez tout, pourtant, si l’on pense a votre parfum Angel, il s’agit de la quintessence des odeurs de votre enfance.
Pas exactement. J’ai recherché une émotion qui pourrait être commune aux gens. Cela s’est manifesté par le côté gourmand. Je n’ai pas particulièrement fantasmé sur la barbe à papa ou le chocolat, étant enfant. Mais je cherchais à évoquer un lien de tendresse. J’aimais l’idée de dévorer la personne que l’on aime. L’envie de la croquer. Ce côté animal.

Avec ce parfum inattendu à l’époque, en 1992, vous avez créé une nouvelle famille olfactive : les gourmands.
C’est parce que je suis vraiment teigneux que j’y suis arrivé. Je n’ai pas lâché prise, mais ça a été une bataille permanente pendant des années à tous les niveaux de la création : le jus, la couleur, la bouteille, le nom, tout !

C’est vrai qu’Angel était un nom assez inattendu : sur le marché, il y avait de l’ « Opium », du « Poison » et vous, vous présentiez un ange aux couleurs célestes.
…Et paradoxal, car cet ange est aussi extrêmement sensuel. On attendait de moi quelque chose de plus statuaire, des déesses plus métalliques et j’arrivais avec quelque chose de tendre.

Sur l’une de vos photographies, les femmes sont sur un piédestal transparent, avec le ciel derrière. On dirait qu’elles volent. Selon vous la femme est-elle un ange ?
Bien sûr ! En tout cas, elle a définitivement un ange qui la guide.

Un ange ou une déesse ? Avec vous, on ne sait jamais…
Ange, déesse. Sorcière aussi (rires). Magicienne. Je n’ai pas besoin de me marier, je ne compte pas sur une femme pour m’aider à construire ma vie. Je ne crois pas au pacte qui dure toujours. Juste aux vraies rencontres, aux vrais moments d’admiration.

Il paraît qu’un jour, alors que vous travailliez sur une campagne de publicité avec Helmut Newton en 1976, vous êtes tellement intervenu dans son travail qu’il vous a tendu son appareil. C’est vrai ?
C’est tout à fait vrai ! Helmut avait un humour et un œil incroyables. Il faisait deux rouleaux de pellicules, pas plus ! Il pouvait entrer dans n’importe quelle pièce, n’importe quel décor, il trouvait immédiatement « l’angle Newton ». Je rêvais qu’Helmut fasse nos campagnes, j’adorais son travail.

Alors pourquoi ce désaccord ?
J’avais fait tous mes repérages, je voulais l’emmener à La Défense. Je souhaitais une image plus futuriste, plus contemporaine et j’avais pensé à ces immeubles miroir de La Défense, ces ponts sur les autoroutes… Mais il ne voulait absolument pas. Il voulait retourner au Musée d’art moderne, au Trocadéro, qui est très beau mais qu’il avait déjà photographié dix fois. On a discuté plusieurs jours et finalement, il a accepté. Il m’a dit : « Même un journaliste de Vogue n’aurait pas osé me mâcher le travail comme vous le faites ! » En une journée, il avait réalisé toute la campagne, Il avait travaillé comme un fou. Et à un moment on s’est pris de bec et il m’a dit : « Bon, voilà la camera, tu n’as pas besoin de moi. Débrouille-toi. » J’ai répondu : « Helmut, il ne faut pas me le dire deux fois, vous avez perdu une campagne. La prochaine, c’est moi qui la ferai. » Et voilà. Je me suis lancé. On est restés toujours copains, bien sûr. Jusqu’à sa mort, sublime, au volant d’une Cadillac s’écrasant sur le mur de Château Marmont sur Sunset Boulevard.

C’est vrai qu’il s’agissait d’une mort très cinématographique.
C’est ce que j’ai dit à June (Newton son épouse, ndlr). Je suis arrivé là-bas le lendemain. J’occupais toujours la suite au-dessus de la sienne à Château Marmont : il avait la 49 et moi la 59.

Avant Angel et son flacon en étoile, il y avait déjà des étoiles dans votre univers, il y en avait sur des robes, je crois aussi que vous en avez une tatouée sur le corps ?
J’en ai une là et j’en ai ailleurs … (rires).

Comment vous est venu l’idée de ce symbole ?
Je fuguais beaucoup quand j’étais môme. Je rêvais des nuits entières sur le banc du square. Je me pelais de froid à regarder les étoiles jusqu’à ce que les flics me rattrapent.

Vous étiez un enfant malheureux ?
Oui, très.

A cause de cette mère trop séductrice ?
A cause de tout un contexte à la fois bourgeois et de façade que je ne comprenais pas. En fin de compte, je n’étais pas à ma place ! Je ne comprenais rien à l’école, ni à ce que les gens voulaient me faire ingurgiter. J’étais très malheureux, mais j’ai toujours su qu’il y avait une étoile.

Avez-vous le sentiment d’être né sous une bonne étoile ?
Je pense que tout le monde l’est. Il faut savoir la reconnaître, percevoir sa chance et la saisir. De toute façon, dès que vous êtes sur terre, c’est une chance. Alors …

Que pensez-vous de la mode aujourd’hui ?
Elle n’est pas assez appropriée à un vrai service. Il y aurait des vêtements à inventer autour de l’idée de la transformation, de la sublimation de la personne qui les porte. Un vêtement à qui vous faites confiance : vous savez qu’il vous rend le service que vous lui demandez, qu’il vous rend joyeux, efficace…

C’est un vêtement de pouvoir en fait, dont vous rêvez. Le vêtement de Superwoman ?
Cela pourrait être un vêtement de bien-être, un vêtement de pouvoir, un vêtement de séduction, un vêtement d’agression. Différentes choses. Il s’agirait de vêtements qui révèlent une animalité: celle de l’être qui les porte. Ils seraient aussi plus scientifiques, mes vêtements.

Quand les découvrira-t-on ?
Le temps que ça chauffe, que ça cuise, que les ingrédients prennent. On prépare la sauce…

Thierry Mugler: Couturissime. Musée des beaux-arts de Montréal Du 2 mars au 8 septembre 2019. Après Montréal, l’exposition sera présentée au Kunsthal de Rotterdam (du 12 octobre 2019 au 8 mars 2020) et au Kunsthalle der Hypo-Kulturstiftung, de Munich (du 3 avril au 30 août 2020). Le catalogue de l’exposition a été dirigé par Thierry-Maxime Loriot, le commissaire de l’exposition, et co-édité par le MBAMet la maison d’édition Phaidon.

Une version de cette interview est parue le 3 décembre 2008.