English English French French

Véronique Leroy, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

20 mars 2018

xveronique
Véronique Leroy. Photo: © Jan Welters.

Lors de l’une de nos nombreuses rencontres, en automne 2015, la créatrice m’avait confié réfléchir au tournant qu’elle allait donner à sa carrière. Cette interview donne un éclairage sur les collections qu’elle a créées depuis, notamment la collection automne-hiver 2018/19 qu’elle a montrée début mars, à Paris. – Isabelle Cerboneschi.

Quand j’ai demandé à la créatrice Véronique Leroy si elle accepterait de répondre à ce questionnaire, elle a dit: «C’est un sujet qui me va bien parce que le rêve d’enfant, chez moi, c’est une vocation. J’avais une idée très précise de ce que je voulais être, devenir et faire à l’âge de 4 ou 5 ans, ce qui est assez rare, dit-elle. Et c’était obsessionnel. Je n’ai pensé qu’à ça jusqu’à 18 ans, quand j’ai quitté la Belgique et mon premier amoureux. Je les ai laissés pour la mode..»

La créatrice est née à Juprelle près de Liège, en Belgique. Ville qu’elle s’est empressée de quitter dès qu’elle a pu. Il lui fallait partir pour pouvoir faire quelque chose de ce qu’elle appelle sa différence. Ses parents, issus d’un milieu très modeste, pas du tout au fait de la mode, ne comprenaient pas la vocation précoce de leur enfant pour un métier sur lequel ils étaient incapables de mettre un nom et qui les mettait au désespoir.

Depuis qu’elle a créé sa marque en 1990, Véronique Leroy dessine des collections à l’esthétique faussement sobre et décalée. Les détails prouvent une totale maîtrise des codes d’une garde-robe classique et l’absolue volonté de les détourner: des épaules basses, des hanches droites, des transparences inattendues, mais jamais vulgaires. Tout est architecture.

Véronique Leroy a travaillé trois années comme assistante styliste chez Azzedine Alaïa et lors de chaque interview, c’est plus fort qu’elle, elle parle de lui, de ce maître de la coupe, de son approche du vêtement, de son perfectionnisme, de sa générosité, de sa sensibilité. Et même si son style est très éloigné du sien, son œil a été formé par lui et elle le revendique. Il est comme une figure tutélaire, presque paternelle.

En l’écoutant raconter ses obsessions d’enfant, on comprend mieux ses collections. Elles viennent de là, de ces premières années où tout était en germe: son amour pour la transformation de ce qui est, le détournement d’objet, l’aspect masculin de son féminin.

I.C : Quel était votre plus grand rêve d’enfant?
Véronique Leroy: Le métier que je fais aujourd’hui. Et c’était conjugué à l’envie irrépressible de quitter Juprelle, le lieu où j’étais née. Enfant, je ne pensais qu’à ça.

Pour quelle raison?
Parce que je n’avais pas l’impression d’être à ma place, je savais que ma place était ailleurs et qu’elle était liée au fait de faire des vêtements. Je ne savais pas comment ce métier s’appelait, je ne voulais pas être couturière, je voulais penser des vêtements. Mes parents me disaient de suivre une école de couture, mais ce n’était pas cela que je voulais. Je ne voulais pas entrer dans une école professionnelle qui dévalorisait le métier que j’imaginais. J’ai donc fait mes humanités en ne pensant qu’à la mode, aux vêtements et comment j’allais m’y prendre pour quitter cette ville et venir à Paris. On était dans les années 1970. Le chemin fut assez long. J’avais des parents qui ne comprenaient pas ce que je voulais devenir. même s’ils étaient d’accord avec mes choix.

Quel âge aviez-vous quand vous avez décidé que ce métier serait le vôtre?
A l’âge de 4 ans, je fabriquais déjà des petits vêtements pour des poupées avec lesquelles je ne jouais pas mais qui étaient juste un prétexte. Et très tôt, je me suis fabriqué des vêtements. J’ai commencé par des maillots au crochet: des bikinis, parce que c’était plus petit, donc plus facile. Mon premier pull, j’ai dû le tricoter à 6 ans. Ensuite je suis passée à la machine à coudre. C’était du bricolage, mais j’avais beaucoup de satisfaction à créer à partir de zéro quelque chose de différent de ce que j’avais dans ma garde-robe, ou qui ressemblait à ce que je voyais dans les magazines et qui me plaisait.

“Faire de la mode, cela m’a permis d’exister. J’étais différente, je ne ressemblais pas à mes copines, ni à l’environnement dans lequel j’ai grandi. Créer des vêtements m’a donné la parole.

Créer vos vêtements enfant répondait-il aussi à un désir d’individualité?
Oui, je me réalisais. Faire de la mode, cela m’a permis d’exister. J’étais différente, je ne ressemblais pas à mes copines, ni à l’environnement dans lequel j’ai grandi, et créer des vêtements m’a donné la parole. J’ai un ami styliste photo, Benoit Bethume, qui est allé voir une exposition à Bruxelles au Bozar sur les créateurs belges. Il m’a dit: «J’ai vu une vidéo de toi quand tu participais au concours de la Canette d’or, et que tu reçois le prix. Toi et ta collection, vous êtes tellement différentes des autres participants!» Et c’est ce que je ressentais: je me sentais totalement en décalage. Je ne savais pas si ce que j’avais fait était bien, mais je ne leur ressemblais pas. Et j’ai toujours perçu cette différence, sans me demander si c’était bien ou mal, c’était juste un sentiment un peu lourd.

Est-ce que les vêtements que vous vous fabriquiez déclenchaient des réactions chez vos amies? Voulaient-elles les mêmes?
Ah ben non! C’était un peu trop extrême! (rires) Quand j’étais petite, j’étais capable d’aller à l’école avec des chaussures que j’avais récupérées, de trois pointures trop grandes, je mettais du coton, trois semelles dedans, parce qu’elles étaient exactement la paire que je voulais porter. Enfant, j’étais mon cobaye. Après, à l’adolescence, j’avais un style plus défini et des amies qui aimaient s’habiller. Je leur faisais un peu plus envie. Mais au village, j’étais la bête curieuse, la chose bizarre.

Quel était votre jouet préféré?
C’était coudre. Ma grand-mère adorait décorer son appartement et régulièrement, trois ou quatre fois par année, elle changeait tout. Donc je récupérais les tentures, le cuir des canapés et je fabriquais des vêtements dedans. Mon jeu préféré, c’était de transformer et de faire. Ensuite, j’ai commencé à fouiner dans les Oxfam, les Emmaus. A l’époque, peu de gens s’y intéressaient. J’adorais ça. Je n’avais pas les moyens, je ne pouvais pas m’acheter des vêtements de créateurs dans des boutiques de luxe, j’étais obligée de trouver des solutions, et mes solutions c’était d’aller dans les boutiques du Secours Catholique chercher des vêtements que je transformais. J’ai commencé à faire ça aussi avec la garde-robe de mon père. Celle de ma mère: je ne l’aimais pas, c’était trop classique. Donc je prenais les chemises de mon père, ses pantalons, je mettais des bretelles, une petite chemise dessous, et voilà.

Les avez-vous gardés?
Oui. Je ne les porte plus, mais il y en a dont je ne peux me séparer. J’ai toujours un peignoir court à carreaux gris avec un col châle, une veste d’intérieur. Quand je la portais pour aller à l’école, j’avais 12 ans et les gens hallucinaient. Je ne comprenais pas pourquoi, car je trouvais ça très bien! Cet été, j’ai fait un grand tri dans mon dressing et j’ai retrouvé des pulls à lui: il y en a un kaki-ocre que j’adore et qui est une référence dans mes couleurs, un cardigan chiné tweedé, un pull en shetland qui gratte… J’y suis attachée. Et je pense que mes pantalons oversize viennent de là. Comme j’étais très petite et très fine, je chinais des vêtements qui n’étaient pas à ma taille. Et ils étaient sales! Mais je les lavais, les relavais… Je savais qu’ils allaient être beaux!

Comment les rendiez-vous beaux?
Dans les années 1980, j’ai porté de ces trucs! Ils étaient toujours trop grands, c’était mon problème. Je devais faire des pinces, je perdais mes jupes. Je sais d’où me viennent tous mes codes: je me souviens de jupes que j’avais trouvées aux puces, que j’avais rétrécies, mais je n’avais pas retouché la taille parce que la ceinture était un peu épaisse et que je ne pouvais pas la piquer à la machine à coudre. Je les ai donc resserrées à partir des hanches. Cela donnait des jupes un peu flottantes à la taille. Or dans mes premières collections, la taille est plus large que les hanches. Et je fais encore cela. Dans mes premières collections, il y a tout! Aujourd’hui, avec le recul, je sais d’où ça vient.

A quel jeu jouiez-vous à la récréation?
A la commandante (rires). J’étais la plus petite et j’étais un peu la cheffe. En primaire, on était trois dans ma classe, alors ce n’était pas difficile d’être la commandante. Très vite j’ai été nommée présidente de l’école, ce qui n’a fait que renforcer mon côté meneuse. Par la suite, au collège et au lycée, à la récréation je faisais des plans pour aller acheter des tissus. A l’heure du déjeuner, je passais mon temps dans les boutiques de tissus. Je ne pensais qu’à ça. Je perdais toutes mes copines qui me disaient: «On en a marre d’aller dans les magasins de tissus.»

Grimpiez-vous dans les arbres?
Non. Je n’étais pas du tout physique. J’étais très frêle, mais pas du tout téméraire. Je n’étais pas turbulente, j’avais tout le temps peur de me faire mal. J’ai été élevée par une grand-mère qui m’a «conservée».

“Je sais d’où me viennent tous mes codes: je me souviens de jupes que j’avais trouvées aux puces, que j’avais rétrécies, mais je n’avais pas retouché la taille parce que la ceinture était un peu épaisse et que je ne pouvais pas la piquer à la machine à coudre. Je les ai donc resserrées à partir des hanches. Cela donnait des jupes un peu flottantes à la taille.”

Quelle était la couleur de votre premier vélo?
Orange.

Quel superhéros rêviez-vous de devenir?
Je n’en avais pas. Bizarrement je n’en ai jamais eu.

De quel superpouvoir vouliez-vous être doté?
Je rêvais de pouvoir accélérer le temps, être adulte et partir. A huit ans, je me disais: «Vite, vite, vite, si je pouvais faire un bond dans le futur et que demain j’aie dix-huit ans!»

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?
En couleur, mais des couleurs un peu saturées, jaune, ocre, comme certaines photos dans les années 1970.

Quel était votre livre préféré?
C’était des magazines. Il y avait le 100 Idées, c’était ma bible! Et ma mère était abonnée à Modes et Travaux. C’était d’une grande ringardise, mais ce fut mon premier accès à un magazine féminin.

L’avez-vous relu depuis?
Oui, j’ai tout: les 100 Idées, les Modes et Travaux, les Jardins des Modes

Quel goût avait votre enfance?
Difficile. Un goût un peu triste, un peu froid.

Et si cette enfance avait un parfum, ce serait?
Une odeur d’huile.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?
Non.

Savez-vous faire des avions en papier?
Oui, mais je n’en faisais pas.

Aviez-vous peur du noir?
Je ne crois pas. Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu peur du noir.

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour?
Oui… Amoureux ou amour?

Amour.
Oui, je me souviens de tout ça. Je me souviens du prénom de mon premier chien. Je me souviens de mon premier petit amoureux: c’était mon voisin, il était roux et s’appelait Dominique. Mon premier chien, que j’ai adoré, s’appelait Pataud.

C’était lui votre premier amour?
Je pense que j’ai eu beaucoup d’amour pour ce chien, oui. Et un jour, je suis revenue et il avait disparu.

Et vous souvenez-vous de l’enfant que vous avez été?
Oui. Je n’étais pas une enfant aimable, attirante. Je n’étais pas mignonnette. J’avais un rapport avec les adultes difficile: j’avais des idées très précises, ça dérangeait beaucoup. Je ne plaisais pas trop aux adultes. J’étais un peu radicale.

Est-ce que cette enfant vous accompagne encore?
Ah oui! (rires) Par moments, j’aimerais bien en être débarrassée. On est très défini par notre enfance. Il y a des choses très positives mais aussi d’autres négatives qui ont pris place à ce moment-là. Il y a dans mon caractère des choses que j’aurais aimé modifier un peu plus, des plis qui ont été pris il y a très longtemps.

Une version de cet article est parue dans le Hors-Série Mode du Temps le Samedi 19 septembre 2015.