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YASMINE HAMDAN

Yasmine Hamdan, soleil de L’Orient

28 decembre 2017

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“Tous peuvent entendre, mais seuls les êtres sensibles peuvent comprendre.” Cette citation de Khalil Gibran publiée en 1914 dans son recueil Rires et Larmes, semble comme destinée à Yasmine Hamdan, cette voix qui déterre des ruines, le sublime. — Jean Privé.

A

uteure et chanteuse d’origine libanaise, elle a voyagé aux quatre coins du monde fuyant les guerres pendant son enfance avant un retour à Beyrouth en fin de guerre civile où son don lui apparait: la musique. Elle forme alors en 1997 le groupe Soapkills avec Zeid Hamdan qui va bousculer les codes de la musique arabe et inventer la scène underground de la région.

Dix ans plus tard elle crée un duo de musique électronique avec Mirwais, l’un des fondateurs de Taxi Girl et qui fut le producteur de Madonna. Ensemble ils souhaitent transmettre la culture arabe. Des années plus tard, la voici en tournée internationale, cinq albums en poche, une apparition dans un film de Jim Jarmusch en 2014. De quoi en faire pâlir d’envie plus d’un.

Yasmine Hamdan, c’est tout ce qu’on adore de l’Orient, ses charmes, son mystère, sa beauté épicée, avec en plus, un regard porté sur le monde. Tandis qu’une tendance au repli identitaire s’infiltre sur l’ensemble de la planète, Yasmine Hamdan continue de chanter la beauté d’un monde où les cultures s’entremêlent. Cette exploratrice du monde fait de même avec la musique: elle perpétue la tradition de la musique arabe qu’elle métisse de d’électro et de pop. Elle nous conte son parcours, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

Pouvez-vous nous parler de votre enfance?
J’ai eu une enfance assez compliquée. Je suis née au Liban pendant la guerre civile et on a été obligés avec ma famille de quitter le pays. Mes premiers souvenirs marquants me viennent de mes années passées aux portes d’un désert, « Aleayn », qui signifie « l’oeil » en arabe. Mon père était ingénieur, on le suivait pour rester en famille, il construisait un pont dans la région. Cette période m’a marquée, j’aime être proche du désert, je m’y sens bien. On est ensuite allés à Abu Dhabi, toujours pour le travail de mon père. C’était une ville qui offrait tout le confort possible pour une famille, mais on s’ennuyait. Ma mère avait envie de retrouver une vie plus cosmopolite. Mes parents ont décidé de nous envoyer vivre en Grèce, car le frère de ma mère y vivait, il s’était marié avec une Grecque. J’étais scolarisée dans une école française, à côté d’Athènes, et je me suis retrouvée du jour au lendemain dans un environnement où personne ne parlait arabe. Je me suis passionnée pour la langue française à ce moment-là, la littérature classique notamment: à 11 ans, j’avais déjà lu tout Balzac et Zola. Quelques années plus tard, on a retrouvé mon père qui était au Koweit. Nous y sommes restés deux ans jusqu’à ce que Saddam Hussein envahisse le pays. On a été forcés de retourner à Beyrouth, où on a vécu les derniers mois de la guerre civile. 

Comment s’est passé le retour à Beyrouth?
Le retour était vraiment bizarre. J’essayais de m’adapter, de trouver mes repères. Le contexte était particulier: j’étais de retour dans un pays qui était censé être le mien après avoir voyagé aux quatre coins du monde. Quand la guerre a été finie, les gens, dans une envie de vivre, voulaient tout effacer, se persuader que tout était possible alors qu’il restait énormément de problèmes dormants. Je ressentais donc à la fois de l’espoir et un malaise profond. C’est comme ça que j’ai commencé à créer de la musique. C’était un refuge pour moi. J’ai toujours eu une passion secrète pour la musique, mais jusqu’ici je ne l’écoutais pas attentivement, je n’analysais pas les compositions. Je ressentais des émotions fortes avec certaines musiques mais je ne savais pas l’expliquer. J’ai donc commencé à y prêter attention. J’étais encore au lycée et j’écoutais Kate Bush, Janice Joplin, Radiohead. Ces artistes se prêtaient si bien à l’ambiance de la ville: dans les ruines, il y avait de la beauté et de la mélancolie. Un arbre s’élevait en majesté dans les décombres d’une maison, on pouvait pénétrer dans la plupart des bâtiments. A Beyrouth, un musée a été ouvert en mémoire de la guerre civile dans un lieu qui était un repère de snipers. Ils ont récupéré des photos de famille perdues dans les ruines d’un studio photo voisin et je me rappelle qu’à l’époque j’étais rentrée dans ce studio, j’avais vu certaines de ces images, c’était fort émotionnellement parlant. On pouvait retracer le passé des gens. C’est donc à travers tous ces moments que je me suis fait petit à petit mon éducation musicale.

C’est à ce moment que vous avez créé le groupe Soapkills?
Un peu plus tard. Au début je composais de la musique moi-même, mais c’était très brut, quasiment inaudible! J’avais fais une cinquantaine de sons d’une minute en anglais, j’expérimentais, c’était très punk. Un soir, je suis tombée sur un morceau en boîte de nuit – une musique arabe des années 30, très pointue, belle et émouvante, que ma grand-mère me chantait – et j’ai eu une révélation. J’avais envie de me familiariser avec ce style. J’ai fait le tour des disquaires de l’époque et j’ai commencé à collectionner des disques de chanteurs et chanteuses arabes de ces années-là. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il fallait que je chante en arabe. C’était une façon pour moi d’être sincère envers moi-même, c’était mon identité. En parallèle, j’avais rencontré Zeid, avec qui j’ai formé le groupe Soapkills. Il aimait la musique, il était francophone, la rencontre s’est faite naturellement, à l’école. On a commencé à composer ensemble. C’était spontané et assez dark. Zeid au tout début chantait en anglais. Lorsque je suis arrivée, j’ai commencé à chanter en arabe et toutes les portes se sont fermées. Les radios voulaient bien diffuser les chansons en anglais, mais en arabe, c’était hors de question. La musique arabe a des codes et des lignes directrices à respecter, des thèmes à aborder. Je parlais de machisme, de patriarcat, et évidemment, une femme n’avait pas le droit d’aborder ces thèmes, c’était très mal vu.

Pensez-vous que pour l’époque, au Liban, votre proposition était trop radicale?
Bien sûr! Avec d’autres artistes avec lesquels on collaborait, on a créé la scène underground libanaise! Rien de cela n’existait à l’époque. Je garde vraiment des souvenirs mémorables de cette période. On créait des happenings fous! Tout était à faire et les gens étaient excités par la nouveauté. On a donné des concerts dans des églises, des vieilles usines, on créait des pièces de théâtre dans des maisons « hantées ». Les expériences qu’on a vécues étaient folles. Par exemple, le live at Circus: pendant le concert, Israël décide de bombarder la centrale électrique et du coup l’électricité se coupe. On avait décidé d’enregistrer le concert avec une cassette et celle-ci avait conservé malgré tout l’enregistrement. On a attendu un peu de temps, l’électricité est revenue et on décidé de reprendre le concert. On a joué à Damas dans un jardin et la moitié du public était sur scène à danser le Dabkeh avec nous. On a joué devant le roi de Jordanie et on m’a rapporté que pendant le concert il avait mal aux oreilles. C’était une époque fantastique et ça a ouvert aujourd’hui le chemin à plein de groupes et d’artistes incroyables.

Il y a certes une ouverture et une plus grande liberté aujourd’hui. Mais ne pensez-vous pas que la musique orientale est encore trop vampirisée par des chanteuses comme Haifa Wehbe ou Nancy Ajram?
Je pense que c’est vraiment différent. J’adore Haifa Wehbe, ça m’amuse et je peux danser dessus, mais ce n’est pas une artiste. C’est du divertissement comme ce que font beaucoup de chanteuses libanaises. Il faut du mainstream; les thèmes abordés sont légers et les gens ont envie de se divertir simplement avec quelque chose de standardisé. Pourquoi pas? Mais au final, cela montre l’ambivalence qui règne dans le monde: Haifa Wehbe qui pose en tenue sexy, ça ne choque personne, mais une femme qui s’engage et qui est contre le système, ça dérange.

Après Soapkills pourquoi avez-vous décidé de partir à Paris?
On était en train de finaliser le dernier album de Soapkills. On avait signé avec un label indépendant, malheureusement c’est l’époque où ils se sont tous retrouvés en faillite. Zeid voulait rester à Beyrouth, moi je voulais partir à Paris. Le groupe s’est donc séparé. J’avais envie de voir autre chose et surtout de me professionnaliser, je savais qu’en restant à Beyrouth avec le groupe, dans ces conditions, ça n’arriverait jamais. J’avais l’impression de me battre contre des moulins à vent, j’étais fatiguée.

Vous êtes rapidement sous le feu des projecteurs avec Y.A.S. Comment percevez-vous aujourd’hui cette période?
Lorsque je me suis installée à Paris, j’avais des maquettes et je voulais les proposer à un producteur. J’ai rencontré Mirwais, qui était à l’époque le producteur de Madonna. On a entamé le projet Y.A.S. C’était intéressant mais très compliqué. Je suis passée d’un groupe indépendant à Universal, avec un producteur de renommée internationale. Ce n’était pas du tout le même rythme, j’ai fait un grand écart. Et en même temps j’avais besoin de comprendre quelque chose, j’avais besoin d’aller là. Je voulais faire cet album en arabe avec un son moderne électro-pop, sortir de ma zone de confort. Je souhaitais une rupture et, d’une certaine façon, dire aux gens que je suis libre, que si j’ai envie de devenir blonde aux yeux bleus ou de me réincarner en drag queen, je le ferai. Beaucoup de gens ont été sensibles à ce projet car il y avait des singles, des hits. On entendait beaucoup Azza dans des boîtes de nuit au Caire, Get it right en France. Les gens qui adoraient Soapkills ne m’ont pas du tout suivie et ne m’ont pas soutenue pendant un moment: c’était comme si je vendais mon âme au diable. Mais pour moi, c’était un défi et je suis ravie de l’avoir relevé. Cela m’a permis d’assumer mon image, de ne plus me cacher.

Vous êtes la première à avoir osé mélanger l’arabe à des sonorités occidentales. Pourquoi est-ce important pour vous d’emmener cette langue vers d’autres horizons?
Comme je le disais, mon choix de la langue arabe est simplement un choix sincère, pour rester fidèle à moi-même, à mes racines. Je mélange en effet sonorités occidentales, chant arabe et acoustique orientale. Mais je pense que ma vraie modernité vient de par les thèmes que j’aborde: ils ne sont pas les mêmes que ceux abordés il y a 30, 40 ou 50 ans. Il y a eu beaucoup de chanteurs et chanteuses qui ont toujours puisé leurs influences dans la musique occidentale, notamment Asmahan et Fairuz. Qui plus est, à leur époque, ce mariage était plus que naturel. Dans les années 30, lorsque les notes de musique universelle ont été adoptées, il y a eu une véritable ouverture. Le monde arabe a changé depuis, maintenant on ne fait que parler de musique occidentale et de musique orientale, comme une rupture et comme pour dresser des frontières.

Ya Nass est votre premier album, que vous signez de votre nom entier: Yasmine Hamdan. Pourquoi avoir eu cette envie après trois albums?
Je pense qu’il était enfin temps pour moi d’assumer mon son, de me faire confiance. C’était logique. Avec cet album, que j’ai produit avec Marc Collin, j’ai commencé à me créer une famille, notamment autour de la langue arabe. Des musiciens, des réalisateurs, une multitude de personnes de divers horizons et de différentes professions. J’ai rencontré Jim Jarmusch, pour qui j’ai composé la chanson Hal qui apparait dans l’album, à ce moment. Je la chante à la fin de son film Only lovers left alive, en me mettant en scène dans un café d’une petite ruelle sombre de Tanger. C’était un grand moment pour moi, il y avait quelque chose de très libérateur qui m’a permis, par dessus tout, de toucher un public différent.

Vous venez donc de sortir votre deuxième album sous votre nom, Al-Jamilat (Les Magnifiques, ndlr) en mars de cette année. Il fait référence à l’œuvre de Mahmoud Darwich, poète palestinien. Pourquoi cette référence?
J’ai toujours eu envie de chanter un poème et je cherchais donc pour cet album à faire une composition en ce sens. Je crois aux signes, je suis tombé sur ce poème par hasard et il m’a tout de suite touchée. Le rythme était parfait, les mots doux et il en ressortait une beauté très épicée avec des métaphores sublimes. Il est également très positif, il parle de la femme et de la fragilité de la beauté. C’est un hommage à toutes les femmes, et ça me ressemble car mes chansons sont pour la plupart composées de personnages féminins différents, avec des histoires un peu folles. J’ai donc ressenti ce poème en moi. Et puis parce qu’il signifie « Les Magnifiques » tout simplement.

Votre album est un carrefour des cultures de par ses sonorités variées. Comment parvenez-vous à cela?
C’est la première fois que j’enregistre dans différentes villes à travers le monde et je pense qu’on le ressent dans la musique et dans les sonorités en effet. J’ai préparé au départ des maquettes à New York avec des musiciens incroyables comme Shahzad Ismaily, sur 4-5 jours d’enregistrement. Je suis revenue avec à Paris et j’ai repensé les morceaux et les structures, pour tout articuler. Je sentais qu’il manquait encore des choses. j’ai donc effectué de nouveaux enregistrements à Paris, Beyrouth et pour finir à Londres avec les producteurs anglais Luke Smith et Leo Abrahams. Ces musiciens ont fait grandir mes idées et ma vision, enregistrer avec eux m’a fascinée. Ce sont des architectes du son, ils ont peaufiné le matériel que j’avais amené en y apportant subtilement leur touche. Je pense que c’est cela qui fait que l’album est riche en sonorités.

Vous vous engagez encore avec le clip de Balad, une des 11 chansons qui composent l’album. Qu’est-ce qui se cache derrière ce morceau?
Je pense qu’on est tous engagés d’une certaine façon par les prises de position que l’on prend au quotidien, et je l’ai personnellement toujours été. Avec ce clip et cette chanson, j’ai voulu traduire le sentiment que j’avais, ce respect que j’éprouve pour les gens qui vivent dans cette ville qui est Beyrouth et dans un pays aussi corrompu que le Liban. Le système empoisonne le peuple et fait tout pour les épuiser en les manipulant. Il y a des divisions et tensions entre différentes minorités de par leur faute, avec le spectre de la religion. Ces gens suffoquent et l’envie d’écrire ce morceau m’est venue car je prends souvent le taxi quand je suis à Beyrouth. J’écoute jour après jour les histoires que les chauffeurs me racontent, leur situation, et j’ai eu envie de faire parler d’eux car pour moi ce sont des héros. C’est beaucoup plus direct que ce que je fais d’habitude.

Des projets pour 2018?
Je vais avant tout me reposer pour l’instant. Mais j’ai plusieurs choses en route pour l’année prochaine, vous le saurez vite.

Dans les ruines, il y avait de la beauté et de la mélancolie.

“La musique arabe a des codes et des lignes directrices à respecter, des thèmes à aborder. Je parlais de machisme, de patriarcat, et évidemment une femme n’avait pas le droit d’aborder ces thèmes, c’était très mal vu.”

On a créé la scène underground libanaise!

On créait des happenings fous, tout était à faire et les gens étaient excités par la nouveauté. On a fait des concerts dans des églises, des vieilles usines, on créait des pièces de théâtres dans des maisons hantées

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