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La renaissance de Poiret

21 septembre 2018

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Pendant un an, Yiqing Yin a travaillé en secret sur la collection automne-hiver 18/19 de la marque Poiret, relancée presque un siècle après sa fermeture. Depuis son défilé parisien de mars dernier, les points de vente se sont multipliés et les stars se sont emparées de la collection, Rihanna et Naomi Campbell en tête. Comment créer le désir en si peu de temps? – Isabelle Cerboneschi, Paris.

Le secret fut très bien gardé: pendant un an, la couturière Yiqing Yin a travaillé dans le plus grand secret sur la collection automne-hiver 18/19 de Poiret. C’était bien plus qu’une collection, d’ailleurs: une renaissance.

La maison, qui avait été créée par Paul Poiret en 1903, a fermé ses portes en 1929. Après presque un siècle de sommeil non agité, le groupe coréen Shinsegae International a racheté la marque aux enchères à la société luxembourgeoise Luvanis, en octobre 2014, avec la ferme intention de la faire renaître. Les clefs de la maison ont été confiées à Yiqing Yin. Sage décision.

Le nom de Yiqing Yin a commencé à être connu du grand public en 2013, lorsque l’actrice Audrey Tautou était apparue dans une robe drapée, réalisée par la couturière, lors du Festival de Cannes dont elle était la maîtresse de cérémonie. Yiqing Yin avait présenté sa première collection pendant le Festival international de la mode à Hyères en 2010, et l’année suivante, elle défilait à Paris. Pour ce premier défilé très intuitif baptisé – «Ouvrir Vénus» – il y avait peu de monde et la salle était minuscule. Mais elle avait réussi, en une collection, à nous entraîner dans son univers onirique. Et depuis, je la suis.

Yiqing Yin a le goût des mélanges: de techniques, de matériaux, de couleurs, de textures. Une fois la matière passée sous ses mains, plus rien n’est vraiment reconnaissable. Elle essaie toujours de perturber la lecture des choses.

Yiqing Yin voulait devenir sculptrice. Elle a d’ailleurs étudié à l’Ecole nationale des arts décoratifs, mais lorsque ses mains ont rencontré la matière «tissu», elle a su que c’était à travers lui qu’elle allait s’exprimer. On pourrait tout aussi bien décider que ses créations relèvent de l’art poétique. Sauf qu’elles se portent sur un corps de chair et qu’en général on appelle cela un vêtement.

Yiqing Yin a eu le destin perturbé des enfants déracinés. Quand elle avait 4 ans, ses parents ont dû quitter la Chine après les événements de la place Tiananmen. Ils se sont installés en France. Puis en Australie. Ces multiples déplacements expliquent peut-être ses recherches sur l’hybridation, son goût pour le mélange des territoires d’expression? Peut-être. « Paul Poiret, c’est un univers, dit-elle, une marque qui invite à l’imagination et à la destruction du passé, pour mieux construire un nouveau langage. ». Elle y est à sa place.

Depuis le défilé de mars dernier, des stars se sont emparées de la collection: Naomi Campbell portait une robe noire drapée ornée de dentelle noire, lors du dernier Festival de Cannes et Rihanna à assisté à la première d’Ocean 8 dans une robe qui semblait avoir été taillée dans de l’or liquide. Il n’aura fallu qu’une saison à Yiqing Yin pour replacer le nom de Poiret sur la mappemonde de la mode…

I.C: en quoi l’esprit de cette maison, qui a ouvert ses portes en 1903 et les a fermées en 1929, peut correspondre à notre époque?
Yiqing Yin: Paul Poiret c’est l’exotisme, la rencontre de l’art et de la mode, différentes plateformes d’expression. Il aimait bouleverser les frontières et les conventions. Il maîtrisait son domaine, mais également d’autres activités périphériques. Il a entraîné des esprits créatifs à dépasser leurs propres limites. Aujourd’hui plus que jamais, on évolue dans une mixité culturelle et artistique. On est poussé à redéfinir les genres, les styles, les fonctions, et cette hybridation à donné naissance à une sorte de village global créatif. Son exotisme se traduit aujourd’hui par un exotisme de l’imaginaire.

On dit de lui qu’il a libéré le corps des femmes. En quoi est-ce encore actuel?
Il a libéré les femmes du corset, du vêtement coupé à plat avec des pinces qui asphyxiaient les femmes, pour privilégier des volumes souples et amples, qui respirent avec les mouvements du corps, la personnalité et les humeurs de celles qui les portent. Il était le précurseur de l’oversize, des volumes drapés et drapants qui s’enroulent sans être jonchés de coutures et qui flottent librement. Paradoxalement, il a libéré la taille de la femme alors qu’aujourd’hui il faudrait la libérer mentalement de son habit de travail, de sa force revendiquée en proposant une alternative qui lui permette d’être sensuelle tout en restant noble et distinguée.

Paul Poiret fut également le premier couturier à faire appel à des artistes. Avez-vous l’intention de réunir autour de la marque une mixité de créateurs?
Absolument, mais dans une philosophie non hiérarchisée: je ne veux pas faire de différence entre les artistes et les artisans, entre les artisans et les techniciens, entre les chercheurs et les petites mains. Pour cette première collection, nous avons déjà initié une collaboration à long terme avec nos manufacturiers, nos fournisseurs, nos développeurs de tissus. On travaille aussi avec des illustrateurs et des peintres. A terme, j’aimerais provoquer des rencontres avec des plasticiens, des sculpteurs, des designers, pourquoi pas aussi un jour avec un cuisinier, sans limiter les domaines d’exploration et d’expression.

Pendant une année, vous avez été tenue au silence sur ce projet. Mais comment avez-vous été approchée pour relever ce défi?
J’ai été approchée par une chasseuse de tête mandatée par la présidente Anne Chapelle. Elle a vu mon travail, elle a aimé ma main, ma définition de la féminité aussi. Elle a vu beaucoup de liberté dans ma gestuelle de création et cela lui a plu. Quand nous nous sommes rencontrées, elle m’a posé des questions sur mon ressenti de Poiret, sur ce que cela évoquait pour moi et pourquoi j’étais attirée par cette marque et cette héritage. Je lui ai répondu que ce n’était pas tant les archives, ni les objets que Paul Poiret avait laissés qui m’attiraient, mais la personnalité de l’homme. Et j’avais envie de pouvoir retranscrire cette personnalité à notre époque. Si il était vivant, comment utiliserait-il les outils d’aujourd’hui? Comment rendrait-il la création ludique?

Qu’est-ce qui vous impressionne chez cet homme?
Il était larger than life, mais il avait une grande générosité artistique et humaine. Il était très original: il essayait toujours de contourner les choses, d’aller plus loin, plus fort, plus haut. C’était un alchimiste, un magicien: il créait des liens entre des choses qui n’avaient pas de corrélation apparente. Il voyait des connivences dans des essences contraires. Il s’amusait. Il ne générait pas des chocs pour choquer, mais pour faire jaillir une source d’inspiration. Il prônait l’écriture automatique et dessinait, peignait, comme le ferait un enfant, de façon complètement empirique et instinctive, comme un cadavre exquis, à l’écoute des accidents. Sa gestuelle de création était très libre, très lâchée. Sans que ce soit intellectualisé, il revenait à l’essentiel d’un vêtement, d’une forme, d’un volume. Qu’est-ce qu’une robe? C’est un rectangle avec trois trous. On pince les côtés sur le droit fil, sur les lisières du tissu, et on voit comment on joue avec. Cette manière de faire était en opposition avec la tradition occidentale de la coupe à plat. Le drapé, le jeté offraient plus d’accidents, ce sont eux les vrais miracles de création.

A-t-il laissé des traces de sa gestuelle?
Non, mais on comprend tout cela quand on regarde ses vêtements. On le voit dans sa recherche de fluidité, de liberté. Il cherchait à être au service de la liberté de la femme, et lui permettre de pouvoir exprimer ses humeurs dans un vêtement malléable et souple qui puisse s’adapter à la personnalité de celle qui le porte. Ses créations sont d’un minimalisme dont beaucoup de créateurs se sont inspirés, par la suite. Je me suis amusée avec les formes, comme son rectangle inversé qui devenait une tunique/robe. Je me suis amusée avec ce rectangle unique de tissu que l’on a enroulé dans tous les sens, que l’on a basculé dans le dos. Cette forme est devenue une robe, un jumpsuit, un manteau, une robe à une épaule,… Finalement c’est la manière dont une femme va mettre le vêtement, la façon dont elle va le tenir, qui dépeindra son caractère et son allure. Elle doit y mettre un peu du sien, jouer avec.

Ce sont des vêtements de métamorphose. Pour accompagner celle que les femmes vivent dans leur quotidien?
Absolument! Ils sont en perpétuelle transition. On peut mettre le devant dans le dos, on peut les porter en oversize, très libre, flottant, ou cintrés avec une ceinture pour structurer la silhouette. D’ailleurs, tout cela existait déjà dans les collections de Paul Poiret! Je parle bien sûr des vêtements qui m’inspiraient en terme d’architecture: minimalistes et versatiles.

Pendant le défilé, on a vu des pièces repasser plusieurs fois sur le podium mais portées autrement.
En effet, une robe « infini » est revenue plusieurs fois pour montrer sa versatilité. Pareil pour le manteau « boule » et son volume très cocon, avec le dos basculé empreint de sensualité. La construction en est fondamentalement simple. Ce qui change, c’est la matière: en doudoune, dans des matières très fluides, fermé avec une ceinture qui transforme en robe-peignoir. Une manière de transporter le confort et la nonchalance depuis la sphère intime vers la sphère publique.

Vous souvenez-vous de votre première pensée après avoir appris votre nomination?
Je me suis dit que c’était une maison où il y avait tant de codes, que finalement, ceux-ci n’existaient plus. C’était un terrain d’expression et de jeu fantastique! Ce n’est pas une prison, c’est une page blanche. Et ce d’autant plus qu’il s’est écoulé presque cent ans depuis la fermeture. Cent ans pendant lesquelles la société a changé, notre idéal de beauté a changé, la manière dont on communique a changé, le rapport entre les gens a changé. C’est une maison qui invite à jouer et à déjouer les codes. L’aspect protéiforme de cet héritage m’intéressait bien sûr, mais aussi l’irrévérence, exercée avec grâce.

Vous évoqué la fluidité du style de Poiret, ses jetés. Ce sont des mots que vous utilisiez déjà dans votre propre maison de couture.
Sans doute parce que cela correspond à un état de création instinctif, un état d’errance sensorielle. « Jeter », c’est se laisser surprendre. On ne doit pas avoir d’a priori avant de créer. Il ne faut pas forcément partir du dessin, mais du tissu. La rencontre avec la matière, toutes ces choses très importantes chez Poiret ont toujours été des points de départ de recherche chez moi.

Une fois nommée, comment s’est passée cette année de recherches dans la plus stricte confidentialité, alors que vous n’aviez pas accès à des archives?
Les archives sont dans les musées. En 2005, lors d’une vente organisée par Piasa, le Metropolitan Museum of Art a acheté la plupart des pièces. J’ai le catalogue d’exposition. Mais ne pas avoir eu accès à trop de pièces, est finalement une bonne chose. J’ai vu des images et comme il s’agissait d’un univers très narratif, l’illustration et la photo le rendent mieux qu’un vêtement sur un cintre. Je trouvais plus inspirant et libérateur, moins contraignant de ne pas avoir les vrais pièces, mais de pouvoir imaginer comment elles circulaient autour du corps. Nous plonger dans le produit nous aurait enfermés dans quelque chose de trop littéral. J’ai fait une recherche extensive d’images et de dessins. Je me suis intéressée à la façon de communiquer de Paul Poiret, sa stratégie de marque, que je trouve passionnante, et ses multiples terrains d’exploration: le parfum, les objets, les intérieurs qu’il a pu concevoir, toute cette richesse narrative construite autour de cet exotisme, cet hédonisme. Et à partir de là, j’ai cherché à me détacher de cette histoire et ne garder que cet espèce de flou, cette hybridation. J’ai fait un grand travail de sélection de l’héritage vestimentaire, car il y avait vraiment de tout.

J’imagine que vous avez laissé de côté les robes entravées qui allaient à l’encontre de l’idée de liberté qu’il prônait?
J’ai laissé tout ce qui était trop décoratif, pour m’intéresser à la simplicité et au minimalisme de l’architecture de certains de ses vêtements qui sont extrêmement contemporains. Cette marque invite à la destruction du passé pour mieux construire un nouveau langage. C’est en tout cas cela que j’ai compris de la personnalité de Paul Poiret et si il était vivant aujourd’hui, c’est sans doute ce qu’il ferait aussi: je pense qu’il brûlerait toutes ses archives.

Avez-vous reçu des petits messages du destin qui vous confortent dans l’idée que vous êtes à votre place?
Oui, il m’est arrivé une chose presque irréelle. Le jour où la société a été constituée et que j’ai signé mon contrat, j’étais allée me balader avec mon petit frère dans une galerie, où il y avait un vieux libraire. Nous cherchions des livres de peinture pour mon frère. Et à tout hasard, j’ai demandé au libraire si il avait un livre sur Paul Poiret. Et là, il a pris un petit escalier en colimaçon pour aller dans son grenier, et il est revenu avec un ouvrage. C’était le plus cher de toute sa sélection! Il s’agissait d’un exemplaire original du livre « Les choses de Paul Poiret vues par Georges Lepape ». Il est signé de la main de Paul Poiret. J’ai immédiatement appelé Anne Chapelle, je lui ai expliqué ce que j’avais trouvé, que l’ouvrage valait plusieurs milliers d’euros: elle a débarqué dans la demi-heure avec l’argent, dans cette toute petite librairie qui faisait quelques mètres carrés. C’était incroyable que ce livre ce trouve là! Cela faisait un moment que le libraire possédait cet ouvrage dans ses archives: c’était l’un de ses trésors. Les illustrations sont dans un état extraordinaire: ce sont des dessins au pochoir rehaussés de gouache. Elles ont été des sources d’inspiration pour moi.

Comment vous-ont elles inspirées?
Les couleurs, les compositions, l’humeur, la personnalité, la façon dont les vêtements sont portés,… Ce n’est pas important de savoir si il y a une pince sur le côté du vêtement ou pas. De toutes les façons, nous allons réinventer nos propres codes. Les femmes Poiret sont toujours représentées avec des gestuelles, des attitudes, dans des moments de vie, d’introspection, de réflexion, ou de jeu. Les vêtements accompagnent tout. Je me suis inspirée d’un esprit plus que d’un objet inerte parce qu’un vêtement Poiret est fini par la personne qui le porte. Les muses de Paul Poiret étaient extraordinaires: avant tout il y avait sa femme Denise, la Marchesa Casati, Peggy Guggenheim, Joséphine Baker. Elles avaient des personnalités complexes, paradoxales: elles étaient dotées d’une grâce extrême, possédait un magnifique jeu de séduction, mais aussi une force très masculine. Elles jouaient de leur différentes facettes. Elles étaient uniques.

Finalement, ce que vous avez décidé de garder de Poiret, c’est sa modernité?
Oui. Une ouverture d’esprit. Tout ce qui l’entraînait à imaginer une histoire, à voyager, que ce soit en vrai ou dans sa tête. L’imagination, l’originalité, le détournement des genres. Il a par exemple créé ce qu’il appelait « la robe minute », un concept qu’il a inventé et qui est l’ancêtre du T-Shirt. Deux panneaux de tissu avec trois trous, sur lequel on pouvait mettre des plissés, des imprimés, du jacquard, de la broderie, et surtout une grande amplitude pour le geste. Cette forme lui a été inspirée par la grossesse de sa femme Denise.

Paul Poiret travaillait avec les tissus de la Wiener Werkstätte, à Vienne, ce qui était très avant-gardiste. Qui avez-vous choisi comme équivalent pour aujourd’hui?
Il fut le premier à n’avoir pas fait de hiérarchie entre les arts nobles et les arts appliqués ou techniques. Dans mon travail, dans mes recherches, la matière est très importante, et il y a un grand respect de la main. Une collection c’est la rencontre de personnalités. Je trouve intéressant de mélanger des savoir-faire, des développeurs, des dessinateurs, parfois fraîchement sortis de l’école, qui ne travaillent pas forcément dans la mode et qui ne sont pas enfermés dans un système de produit, de marketing, et les faire se rencontrer pour des résultats, des buts différents afin d’apporter de la modernité.

En parlant de modernité vous avez utilisé des tissus très techniques qui semblent être du métal mais qui n’en sont pas?
Ce sont de nouveaux polyesters, des exclusivités de la maison, que l’on a appelé le Réjane. Ce sont des tissages et des fibres qui été utilisés pour la première fois chez nous. Ils ont été développés avec des techniciens japonais. Ils ne sont pas ostentatoires, mais ils sont uniques, que ce soit dans la brillance, la main, la manière dont on vit dedans. Ils apportent une nouvelle expérience. Le manteau de la fin du défilé est en métal tissé, une nouvelle matière également, mais qui relève plus de la prouesse technique que technologique. Si l’on compare le Réjane avec un lurex italien, on ne verra pas forcément la différence. Mais on la sentira en vivant dedans: la façon dont le tissu réagit avec la lumière, son poids, le confort, le fait qu’il ne se froisse pas, que cela brouille les notions de jour et de soir. C’est un nouveau tissu hybride pour une nouvelle façon de vivre. En portant cette combinaison, on a la sensation de rien porter. On voyage avec, on peut la mettre en boule dans la valise, elle ressortira fraîche. On a aussi travaillé avec un autre polyester stretch dans lequel nous avons drapé des robes. C’est une matière silencieuse, qui ne se froisse pas, hyperfacile à coudre, d’une fluidité extrême, il tombe comme une viscose mais à des prix abordables. L’innovation, c’est confronter la beauté à la réalité

Paul Poiret faisait des robes mais il a aussi créé 35 parfums. Le parfum Poiret, c’est prévu?
Oui, c’est à l’étude, mais il est un peu tôt pour en parler. Etrangement, Paul Poiret n’a jamais posé son nom sur ses parfums, mais il fut le premier à lancer un parfum de créateur (Les parfums de Rosine, ndlr). Il fut aussi le premier à avoir compris le marketing. Et le parfum c’est cela: tous ses vêtements qui racontaient des histoires, des rêves, étaient le contexte idéal pour créer des émotions olfactives.

Depuis que le défilé a eu lieu, vous avez pu prendre un peu de recul. Comment vivez-vous cette expérience à posteriori?
Le défilé?… C’est comme lâcher un bébé. C’est très étrange, car on a travaillé de manière très intimiste pendant une année. C’est la première fois que je passe autant de temps sur une collection. Et tout à coup, ce que nous avons maturé à plusieurs, ne nous appartenait plus. Et j’étais assez angoissée car c’est comme un saut dans le vide. Il n’y a pas de repère antérieure, pas de filet sur lequel se reposer: c’est une page blanche. Nous étions très contents que cette collection soit annoncée et lâchée pour pouvoir passer à la suite.

Quelles ont été les réactions du marché?
Bonnes. Nous avons annoncé l’ouverture de la maison un mois avant le défilé. Du coup, tous les acheteurs qui sont venus étaient des acheteurs coups de cœur qui avaient déjà dépensé tout leur budget. Nous avons conclu des accords avec une cinquantaine de points de vente et les plus grands! C’est énorme. Franchement, personne n’espérait cela au sein de la maison.

Vos accessoires, notamment les chaussures, avaient quelque chose entre la sandale de Barbie des années 50 et la sandale japonaise.
J’étais interdite de Barbie quand j’étais enfant. On me donnait des avions de guerre et des trucs de garçons. En fait nous sommes partis de l’idée de ce qu’est un talon. C’est un objet qui tient le pied avec une tension autour de la cheville, pour coller les deux ensemble et réhausser la forme. Nous avons procédé par une sorte d’écriture automatique: avec du ready-made, des éléments industriels qui existaient déjà, nous avons recherché comment positionner la cambrure. C’était très élémentaire comme approche.

Mais avec vos talons, vous avez déplacé le point d’appui.
C’est cela justement que je trouvais intéressant: désaxer la silhouette.

“Un vêtement Poiret est fini par la personne qui le porte.”

“Il était le précurseur de l’oversize, des volumes drapés et drapants qui s’enroulent sans être jonchés de coutures et qui flottent librement.”