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Les nouvelles frasques d’Yvan Arpa

17 janvier 2018

[Cliquez sur l’image pour voir la galerie]

Au siège d’une banque suisse, là où n’entre pas qui veut, la montre Bye Bye Euro d’Yvan Arpa a quelque chose d’incongru. Tout comme la sulfureuse série Magma of Respect où se retrouvent des traces de cinq garde-temps mythiques de l’horlogerie qui ont été préalablement fondus. Fusion des genres. – Joël A. Grandjean.

A

vait-il le droit d’utiliser de vrais billets pour tapisser le cadran d’une montre? Yvan Arpa avait lancé cette montre à l’occasion d’une chute vertigineuse de la monnaie européenne face au franc suisse. Sur son cadran, des coupures véritables d’Euro s’empilaient en un joyeux graphisme strié. Depuis, cette pièce ressort de temps à autre, chaque fois que l’Euro prend le bouillon. Il en existe même une version avec des dollars.

EXPOSITION AU CŒUR DE LA BANQUE
Le trublion de l’horlogerie est là, sans complexe, au cœur d’un univers qui n’a, à première vue, rien de rock’n roll. Il reçoit, il est reçu. L’UBS, la grande enseigne bancaire, lui a réservé à l’étage sécurisé de son siège genevois, un de ces espaces à rendre jaloux tous ceux qui ont soif d’exposition en ces temps de SIHH 2018. Mille mètres carrés, une zone VIP. Toutes ses créations y sont représentées: ses pulsions mécaniques, y compris une automobile ArtyA, ses passions, ses errances de laboratoires, comme ses projets aboutis.

Yvan Arpa se présente comme un designer qui crée autant pour les autres marques – Samsung et QoQa.ch, pour les plus récents –  que pour lui-même, pour sa propre marque qui contient ses initiales mêlées au mot «art»: ArtyA. Un bloc de lettres érigé en logo dont l’esthétique rappelle quelque revendication anarchiste.

Ce créateur, ancien prof de mathématiques, flanqué de son épouse, une artiste peintre devenue miniaturiste, a une particularité. Partout où il sévit, il crée des montres dont le nom ou le slogan deviennent plus célèbres que la marque qui les abrite, obligeant cette dernière à courir après une fulgurante notoriété. Il y eut le slogan no limits pour la marque Sector, un genre de ‘Don’t Crack Under Pressure’ avant l’heure. Il y eut surtout la Titanic de Romain Jerome, la Five Time Zone de Jacob’s & Co et, juste avant Noël 2017, la Magma de Q&A…

Remarquez que ce phénomène, bien qu’il prenne normalement des années à se construire, reste le fantasme des horlogers. Il n’en est pas un qui ne rêve d’avoir à son catalogue une référence si célèbre qu’elle oblige la marque à se battre pour imposer de nouveaux modèles. C’est à la fois boostant et paralysant. Jaeger LeCoultre peine à rendre aussi célèbre que sa mythique Reverso un autre modèle du catalogue, idem pour Audemars Piguet et son iconique Royal Oak, Rolex et son indétronable Oyster ou Cartier et sa légendaire Tank.

ACTE SACRILÈGE ET VENTE  ÉCLAIR
Ses créations abonnées au registre de l’insolite, disposent d’une « valeur médiatique ajoutée » réelle tant elles sont prédisposées à faire couler de l’encre. Ainsi vient-il de réaliser un de ces coups d’éclat dont il a le secret. Approché par Pascal Meyer, le fondateur d’un site internet spécialisé dans des ventes online jouissant d’une réputation et de méthodes teintées de disruptivité, Yvan Arpa lance sur le marché, le temps d’une vente de quelques heures ainsi que d’une promo éclair à la télévision nationale suisse, une série de 1482 montres Q&A (QoQa & Arpa) réparties en trois modèles de 494 pièces. Des garde-temps baptisés Magma dont la précision est validée par 16 jours de tests confiés au COSC, le Contrôle Officiel Suisse des Chronomètres.

Pour les fabriquer, le créateur a sacrifié au sens propre cinq garde-temps de luxe sur l’autel de la fusion, dont le point de non-retour est la barre de 1482 degrés. A cette température, même l’acier se fait coulant. 1482, ce sera donc aussi le nombre des montres produites, numérotées, proposées à CHF 999.00 au lieu des CHF 5’999.00 qu’elles seraient censées valoir.

Le lendemain, et quand bien même l’exposition ponctuée par l’arrivée de son calibre maison en éclaté dans un bloc de plexiglas aurait dû nourrir les conversations, tous les invités eurent l’attention détournée par les performances en temps réel de cette opération marketing sans précédent. Ils eurent les yeux rivés sur cette vente éclair swisso-helvétique. En ces temps malmenés, qui pourrait vendre tant de montres en si peu de temps? Sur le flanc de chaque montre, une plaque en acier issue de cette coulée sacrilège a été apposée. Elle porte l’inscription, façon plaque apposée sur vieilles machines de fabrique, «Magma of Respect». Respect inconditionnel pour une poignée de noms horlogers parmi les plus institutionnels, des marques respectables qui se seraient peut-être bien passées de cet acte sacrificiel emmenant au bûcher leurs modèles sacrés: une Nautilus de Patek Philippe, une Daytona de Rolex, une Royal Oak d’Audermars Piguet, Une Panthère de Cartier.

Evidemment, la double-lecture s’impose. Et si une parcelle du luxe inaccessible incarné par ces monstres sacrés de la haute-horlogerie se laissait acquérir à moins de 1’000 francs?

DE LA RUE À LA BANQUE, HUMEURS FRONDEUSES
Inspiré par les expressions artistiques d’une street culture intelligemment introduite dans l’univers micromécanique de l’horlogerie d’excellence, sans jamais sombrer dans le trash, Yvan Arpa se défendra toujours d’être un provocateur. Mauvaise foi? Lorsqu’il utilise des ailes de papillons pour mieux colorer ses cadrans, n’imaginez pas qu’il nargue la SPA. Lorsqu’il met des balles réelles dans les cadrans de ses montres, ce n’est pas par apologie de la guerre, mais pour souligner que de telles munitions sont bien mieux à cet endroit, domptées par un esthète improbable, qu’à se balader à l’air libre sur des champs de bataille. Lorsqu’il transcende les riches nervures d’un morceau de cropolite, des excréments de dinosaure fossilisé, et qu’il s’exclame en un mémorable slogan Is it cheat, yes it is! c’est comme pour s’insurger, en pleine foire horlogère, contre les monotonies créatives alentours. Alors, pour couronner le tout, il servira ses précieux garde-temps sur du cuir crapaud-buffle du plus bel effet, pied de nez au noble alligator généreusement adoubé. Il entrera même au musée, à la Vallée de Joux, le temps d’une exposition dédiée au design: sa collection stylisant l’extrémité d’une guitare dispose d’une silhouette qui se reconnaît de loin.

Durant la semaine que dure le SIHH 2018, en marge des autoroutes de la fréquentation convenue, sûr que quelques visiteurs triés, clients, détaillants, distributeurs et journalistes, s’offriront le détour par cette exposition aussi complète qu’instructive. Un hommage vivant et au passage, un message de suissitude à l’adresse de ces grandes fortunes qui pourraient avoir rendez-vous avec leur banquier dans l’un des salons privés attenant. Et qui pourraient donc, au sortir d’un entretien sur la gestion de leurs avoirs, acquérir une parcelle de magie horlogère.

Exposition ArtyA, 1er étage. Siège genevois de l’UBS, 35 rue des Noirettes, Acacias Genève. Jusqu’en février 2018.

http://www.artya.com

https://magma.qa