Saint Laurent, de l’or au noir
Pour célébrer ses dix ans à la tête de Saint Laurent, Anthony Vaccarello a plongé tout le vocabulaire de la Maison dans un bain d’or. Un éblouissant hommage à Yves Saint Laurent, à sa fascination pour ce métal solaire et à cette femme qui n’a jamais à s’excuser d’être visible. Dans les dernières minutes du défilé, l’or cède la place au noir. Tout un symbole à décrypter. Isabelle Cerboneschi
« J’aime l’or, c’est une couleur magique ; lorsqu’il reflète une femme, c’est la couleur du soleil. », affirmait Yves Saint Laurent. Le couturier aimait l’or, non comme un signe extérieur de richesse, mais comme une lumière capable de transformer un vêtement, de souligner un geste, d’illuminer un visage. Dès ses premières collections, il l’a utilisé pour les boutons de ses cabans, puis ce furent des ceintures, des chaînes, des bijoux, des broderies, jusqu’à ce que l’or accapare entièrement certaines robes.
Pour concevoir sa collection printemps-été 2027, Anthony Vaccarello, le directeur artistique de Saint Laurent a pris la citation du maître quasiment au pied de la lettre. Durant le défilé, il a mis de l’or partout: sur le podium et en guise de décor. Face à la tour Eiffel, sous trois lustres gigantesques suspendus dans la nuit parisienne, il a fait défiler une succession de femmes couvertes d’or. Sublime!
Le directeur artistique a fait usage de toutes les nuances possibles – or pâle ou profond, mat ou brillant, Byzantin ou Renaissance, patiné, froissé, brodé, presque liquide parfois – et toutes les matières, du coton métallisé à la toile froissée, de la guipure au brocart, du lamé à l’organza. L’or était tellement présent qu’il a cessé d’être ostentatoire. Un magnifique paradoxe.
Tout le vocabulaire Saint Laurent a été passé à l’or: le smoking et la saharienne, bien sûr, mais aussi les épaules puissantes, le trench, les robes du soir, les bijoux surdimensionnés, les transparences, les talons sculptés, vertigineux. Une manière de mettre en lumière une femme qui n’a pas à s’excuser d’être visible. Anthony Vaccarello n’a pourtant reproduit les archives: il les a convoquées par fragments, comme si soixante années de Saint Laurent remontaient à la surface avant d’être plongées dans un bain d’or.
La collection est spectaculaire certes, et pourtant l’or semble cesser d’être une couleur pour devenir une matière. Une saharienne dorée demeure une saharienne. Un trench doré reste un trench. Anthony Vaccarello semble les avoir conçus dans de l’or. Yves Saint Laurent avait confié, au sujet du noir: « Du noir moderne. Je l’allume toujours avec de l’or, en boutons, en ceinture, en chaînes .» Anthony Vaccarello semble avoir fait le contraire et utilise l’or comme Yves Saint Laurent utilisait le noir.
Il existe d’ailleurs un précédent: pour sa collection Rive Gauche automne-hiver 1991, Yves Saint Laurent avait achevé son défilé par une série de looks dorés. Trente-cinq ans plus tard, Anthony Vaccarello inverse le mouvement : après une longue procession de tenues or, les dix dernières silhouettes sont noires. L’or retourne au noir.
Il est difficile d’ignorer le contexte de ce défilé qui marque les dix ans d’Anthony Vaccarello chez Saint Laurent et intervient alors que les rumeurs sur son départ se multiplient. Sans confirmation officielle, il est inutile de se perdre en conjectures. Laissons à Anthony Vaccarello, qui écrit depuis dix ans un très brillant chapitre de l’histoire de la Maison, le mot de la fin: « Une lumière brille d’autant plus intensément que nous savons qu’on ne peut la retenir. Ce qui s’en va laisse parfois plus de lumière que ce qui reste. »













