François-Paul Journe raconte toute l’histoire du Chronomètre Optimum

Le Chronomètre Optimum, lancé en 2012 est le fruit d’une longue gestation. Il a fallu 20 ans – « dix ans dans ma tête et dix ans dans les tiroirs » – à François-Paul Journe pour remettre la chronométrie au centre de la haute horlogerie. Et pour y parvenir, il s’est inscrit dans une filiation historique: celle de l’échappement naturel d’Abraham-Louis Breguet. Isabelle Cerboneschi

Le Maître horloger François-Paul Journe ©F.P.Journe

Le Chronomètre Optimum n’est pas né en une nuit ni même en mille. Il aura fallu 20 ans au maître horloger pour mettre au point ce garde-temps qui est sans doute la pièce qui l’inscrit le mieux dans la filiation d’Abraham-Louis Breguet.

Lorsque ce garde-temps apparaît fin 2012, il n’a pas grand chose à voir avec les grandes complications qui ont permis au maître horloger de se faire un nom. De complications à proprement parler, il n’y en a point: le Chronomètre Optimum indique les heures, les minutes, les secondes et la réserve de marche. Et pourtant, il s’agit paradoxalement de l’un des mouvements simples les plus complexes qui soit: la complication se cache au sein même de la mesure du temps.

L’idée d’un tel chronomètre remonte à 2001. François-Paul Journe s’était fixé comme ambition de réduire les frottements, de fournir une force aussi constante que possible à l’échappement pour favoriser l’isochronisme et de supprimer la lubrification de l’échappement afin d’en assurer la stabilité dans le temps. Pour y parvenir, il va s’inspirer de l’échappement naturel d’Abraham-Louis Breguet, mais contrairement à celui-ci, qui ne pouvait pas démarrer spontanément, François-Paul Journe va créer un échappement à impulsion directe capable de démarrer seul: l’Échappement Bi-axial à Haute Performance qu’il va breveter.

Le Chronomètre Optimum peut être considéré comme un chef d’œuvre de chronométrie moderne dans le sens où il apporte une solution à plusieurs problèmes fondamentaux qui se sont posés aux maîtres horlogers historiques. Avec le Chronomètre Optimum, François-Paul Journe n’a pas inventé la force constante, ni l’impulsion directe, ni le double barillet, mais il a construit une architecture horlogère nouvelle au sein de laquelle ces inventions se renforcent mutuellement. En faisant cela, le maître horloger a partiellement résolu la question que se posaient les grands chronométriers des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles: comment protéger l’oscillateur des irrégularités de l’énergie qui l’alimente? Avec le Chronomètre Optimum, il a démontré que l’on pouvait toujours pousser plus loin la recherche chronométrique pure.

F.P.Journe Chronomètre Optimum

INTERVIEW

Le Chronomètre Optimum réunit la quintessence de vos recherches sur la chronométrie. Y a-t-il eu un moment particulier où vous vous êtes dit : « Voilà ce que devrait être le chronomètre idéal » ?

François-Paul Journe : C’était à la fin des années 1980. J’avais déjà fait 3 ou 4 montres de poche et j’ai alors confié à un ami que, si je devais faire une nouvelle montre pour moi (je n’ai jamais eu le temps de la créer), ce serait un modèle avec l’architecture de ce qu’est devenu le Chronomètre Optimum, avec l’échappement spécial, le remontoir d’égalité et tout ce qu’il comporte d’autre. Cette idée est restée dans un coin de ma tête et, en 2001, j’ai commencé à travailler sur ce garde-temps. J’ai dessiné le chronomètre que j’avais à l’esprit en version montre bracelet, mais j’avais tellement d’autres choses à faire à l’époque que je l’ai laissé de côté En 2009, j’ai décidé de le retravailler mais nous avions évolué techniquement parlant et il a fallu reprendre tous les plans déjà réalisés afin de les ajuster à notre nouvelle manière de travailler. Le Chronomètre Optimum est sorti en 2012 C’est une gestation qui a duré un peu plus de 20 ans: ce modèle est resté 10 ans dans ma tête et 10 ans dans les tiroirs.

Y-a-t-il eu un élément déclencheur qui vous a poussé à le retravailler en 2009?

Ce sont des raisons économiques qui m’ont poussé à le lancer et notamment la crise des subprimes. Les tourbillons et les montres au-dessus d’un certain prix ne se vendaient plus: je devais donc trouver quelque chose de nouveau. Le prix du Chronomètre Optimum était de l’ordre de 85’000 francs quand il est sorti, ce qui était nettement moins cher qu’un tourbillon.

Je ne vous ai jamais posé cette questions mais est-ce qu’il vous est déjà arrivé de renoncer à un projet?

Non, jamais. Mais avant de démarrer un projet, j’y réfléchis longuement: je ne vais pas me lancer dans l’escalade de l’Everest pieds nus (rires). Il m’est arrivé de traverser des périodes de découragement, quand je travaillais sur un modèle et que je ne savais pas comment le faire marcher, mais j’ai toujours continué. Il arrive que l’on travaille parfois dans le vide, mais un jour, on commence à entrevoir des idées nouvelles.

Quel fut le modèle qui vous a le plus donné de fil à retordre?

Il y en a eu plusieurs. Tout d’abord, la montre de poche de 1986, parce qu’elle avait tout un système de remontoirs d’égalité avec une fusée, une chaîne,… Je précise qu’elle présentait des difficultés à cette époque-là, car aujourd’hui je pourrais la faire les yeux fermés. Le modèle avec lequel j’ai le plus bataillé, c’est sans doute le Quantième Perpétuel à saut Instantané. Je n’arrivais pas à le bloquer. Le saut advient en 16 millièmes de seconde. On ne voit rien à l’œil. On ne peut qu’interpréter ce qui se passe, or aucune solution ne fonctionnait. Parfois on revenait en arrière ou on passait deux jours. Il m’a fallu environ 7 mois pour arriver à l’apprivoiser. J’ai aussi rencontré des difficultés pour finaliser correctement l’échappement du Chronomètre Optimum parce nous en avions envisagé plusieurs versions.

Le Chronomètre Optimum est en quelque sorte un dialogue par delà les siècles avec les grands horlogers historiques. Si vous pouviez réunir autour d’une table Jost Bürgi, Ferdinand Berthoud ainsi qu’Abraham-Louis Breguet et Antide Janvier, dans l’idée du tableau que vous a offert le collectionneur Osama Sendi (The Journe Guy), lequel reconnaîtrait le plus facilement ses recherches et sa pensée dans le Chronomètre Optimum ?

Je pense qu’ils le comprendraient tous, parce que le Graal absolu de tout horloger, c’est d’avoir une force constante, ce qui n’existe pas en réalité car il faudrait arriver à vaincre tous les défauts du spiral. Jost Bürgi ne comprendrait peut-être pas l’échappement sans huile car à son époque, on n’avait pas cette sensibilité et cette connaissance des huiles. Il faudra attendre la fin du 18e et le début du 19e siècle pour comprendre que l’huile est un obstacle qu’il faut parvenir à sauter. D’autant plus qu’en ce temps-là, il s’agissait souvent d’huiles d’origine animale qui ne sont pas très stables et qui se figent quand on passe du chaud au froid d’un seul coup. Le tourbillon de Breguet, par exemple, permettait de faire tourner les huiles dans l’échappement pour éviter qu’elles se figent.

Est-ce que l’un d’entre ces maîtres pourrait y lire une filiation?

Ceux qui seraient les plus à même d’y voir une filiation ce seraient Abraham-Louis Breguet et Louis Berthoud, qui est l’inventeur de la chronométrie moderne. Avant lui, en 1750, Pierre Le Roy avait posé les fondements de la chronométrie et sur ces bases Louis Berthoud a créé un chronomètre de petite taille, avec des balanciers compensés, un spiral cylindrique, un échappement à détente, une fusée. Pendant presque 200 ans les chronomètres de Louis Berthoud ont fait foi, jusqu’à ce que l’on arrête de faire de la chronométrie de marine dans les années 1970-80. Avant cela, même si l’on utilisait déjà des GPS et des horloges électroniques dans la marine, on conservait toujours un chronomètre de marine au cas où il y ait une panne. Puis quand on a cessé de s’en servir et que le chronomètre de marine est devenu inutile, sa fabrication s’est arrêtée et les marques qui en fabriquaient ont fait faillite.

« L’échappement de l’Optimum est un hybride entre l’échappement naturel et l’échappement à ancre et, contrairement à l’échappement naturel, il démarre seul. Une montre contemporaine doit pouvoir repartir lorsqu’on la remonte après son arrêt. »

Votre échappement bi-axial à haute performance, qui fonctionne sans huile, est inspiré de l’échappement dit « naturel » de Abraham-Louis Breguet, mais revisité grâce aux matériaux et aux tolérances modernes. Pourquoi teniez-vous à revenir vers cet échappement naturel de Breguet ? Etait-ce une forme d’hommage ou la conviction que cette piste méritait d’être encore développée?

Quand j’ai commencé à penser à cette montre, j’étais plongé dans l’étude du travail de Breguet. Dans les réserves du Musée des Arts et Métiers, à Paris, j’avais découvert un très beau chronomètre avec échappement naturel de Breguet dans un boîtier en bois hexagonal. J’étais fasciné par cet échappement: on sent très bien que l’impulsion est plus directe dans un échappement naturel que dans un échappement à détente. Pour vous donner une idée, l’échappement naturel donne une série de gifles, tandis que l’échappement à détente gifle toujours la même joue (rires). Il y a plus de résistance dans un échappement à détente car il faut vaincre la force de deux ressorts qui sont le ressort de détente et le ressort de rappel. Cela demande beaucoup de force alors que dans un échappement naturel, il n’y a pas ce problème. L’échappement de l’Optimum est un hybride entre l’échappement naturel et l’échappement à ancre et, contrairement à l’échappement naturel, il démarre seul. Une montre contemporaine doit pouvoir repartir lorsqu’on la remonte après son arrêt: imaginez qu’on vous vende une voiture avec une manivelle en 2026!
Il s’agit d’un échappement à deux roues d’échappement, avec une impulsion directe de chaque roue, alternativement. J’ai conçu un système hybride : l’ancre porte deux palettes d’arrêt qui retiennent chacune l’une des roues, avec un effet de tirage comme dans l’échappement à ancre suisse. Les impulsions sont transmises directement des roues au plateau solidaire du balancier, sans passer par l’ancre. Au repos, aucune palette d’arrêt ne bloque les roues. Quand on remonte le barillet, les mobiles d’échappement tournent et transmettent au balancier une première impulsion, ce qui met la montre en marche.

Chacune de vos montres est un maillon nécessaire qui vous permet d’atteindre l’étape suivante dans une quête de précision qui ne s’arrête jamais. Le Chronomètre Optimum n’aurait pu voir le jour sans vos recherches sur le remontoir d’égalité qui a lui-même inspiré le Tourbillon Souverain avec Seconde Morte. Quelle est la prochaine étape?

Le Chronomètre à résonance actuel, avec un barillet, deux corps de rouages, deux remontoirs d’égalité, un échappement à ancre, est ma montre la plus précise. Pour améliorer sa précision, la prochaine étape serait de l’agrémenter d’un nouvel échappement qui soit petit et qui ait un rendement, je l’espère, supérieur à l’échappement à ancre, tout en fonctionnant sans huile.

F.P.Journe Chronomètre Optimum

Il y a quelques années, vous avez commencé à me parler de vos recherches concernant un nouvel échappement. Pouvez-vous en parler ou est-ce trop tôt?

C’est trop tôt. Au départ, j’avais dessiné le Chronomètre à résonance avec cet échappement mais j’ai abandonné le projet tout de suite parce que cela faisait trop d’inconnues: l’inconnue du remontoir d’égalité et l’inconnue de la transmission avec le différentiel. Au moins avec un échappement à ancre, je connais le rendement; je peux mesurer l’amplitude et je sais que le reste fonctionne en amont. Si j’ajoutais un nouvel échappement, je n’aurais plus de point de référence. Il me faut d’abord évaluer ce nouvel échappement, m’assurer qu’il fonctionne bien, que son rendement est supérieur à celui de l’échappement à ancre, et seulement à ce moment-là, je pourrai songer à l’inclure dans ce modèle.

En êtes-vous au stade du test ?

Oui, cela fait un moment que je le teste, mais je n’en suis pas satisfait. Il a tout pour marcher, mais il ne marche pas bien. Quand ce sera le cas, je m’en servirai pour notre montre la plus simple, qui est le Chronomètre Souverain, et ensuite, s’il se comporte vraiment très bien, il passera dans tous nos mouvements. Cela nécessitera de refaire toute l’architecture de nos montres mais rien n’est impossible.

« Rien n’est impossible », est-ce votre devise ?

Admettons qu’aujourd’hui je décide d’enlever l’ancre, une roue d’échappement, changer l’axe de balancier et faire une transmission différente: cela relève du domaine du possible mais est-ce que le résultat serait mieux? D’ailleurs, peut-être devrais-je essayer (rires).

Les observateurs avertis considèrent le Chronomètre Optimum comme votre chef-d’œuvre en matière de chronométrie. Quand vous le regardez aujourd’hui, voyez-vous tout ce que vous avez accompli ou tout ce qu’il reste encore à explorer ?

Il reste toujours des choses à accomplir parce que la perfection en horlogerie n’existe pas. Même si le Chronomètre Optimum fonctionne bien, il reste des marges d’amélioration.

Ce nouvel échappement sur lequel vous travaillez, est-ce une sorte de Graal?

J’ai commencé à travailler sur cet échappement il y a quelques années, puis je me suis arrêté et, il n’y a pas longtemps, je m’y suis remis. J’essaie d’analyser les raisons pour lesquelles il perd des secondes. Je ne sais pas pourquoi. Cela n’a rien à voir avec le réglage: c’est un événement qui, selon la cinétique, ne devrait pas arriver, mais qui advient quand même. Il doit y en avoir une explication, mais je ne l’ai pas encore trouvée…