Sednon, objets irrévérencieux
La Parisienne Aurélie Benazera a créé la marque Sednon, dont le nom est inspiré du poème de Charles Baudelaire Sed non satiata dans l’idée de créer des bijoux-objets qui évoquent à la fois l’insouciance des années 1970 et rappellent les objets de poche du XVIIIe siècle: tabatières, bagues à poisons et autres accessoires d’un autre temps. Sa première création, la Verneuil Case, est un collier porte-cigarette ou porte-ce-que-l’on-veut, hommage à Serge Gainsbourg. Isabelle Cerboneschi
Sed non satiata
Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Oeuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,
Je préfère au constance, à l’opium, au nuits,
L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane;
Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.
Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
Ô démon sans pitié! verse-moi moins de flamme;
Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,
Hélas! et je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine!
— Charles Baudelaire
Sednon. Quel nom étrange. Il faut avoir des lettres pour imaginer ériger un pont entre des objets du quotidien un brin subversifs et le poème Sed non satiata de Charles Baudelaire. C’est le cas de la Parisienne Aurélie Benazera qui a créé cette marque dans l’idée de créer des bijoux-objets qui évoquent à la fois l’insouciance des années 1970 et rappellent les objets de poche du XIXe siècle: tabatières, bagues à poisons et autres accessoires d’un autre temps.
Son premier objet s’appelle la Verneuil Case et s’inscrit dans la lignée des premières minaudières créées par Charles Arpels après avoir vu son amie Florence Jay Gould jeter son rouge à lèvres, son poudrier, des cigarettes et un briquet dans une simple boîte à cigarettes en fer Lucky Strike. Le joaillier avait eu l’idée de créer des boîtes-bijoux portables, serties ou non, ornées de laques ou de coquille d’œuf, qui pourraient servir d’écrin aux cigarettes des élégantes.
Presque cent ans plus tard, Aurélie Benazera lance une ligne d’objets pour des femmes comme elle, qui font ce qui leur plaît. Le premier est parfaitement irrévérencieux: un porte cigarette à l’heure où la cigarette est bannie jusque sur les trottoirs. Le design de ce rectangle de métal est singulier: les motifs qui l’ornent évoquent les dalles de la maison de Serge Gainsbourg, rue de Verneuil, d’où son nom: Verneuil Case.
INTERVIEW
Créer un objet précieux pour y glisser des cigarettes à une époque où l’on sait que fumer tue et que la cigarette est interdite quasiment partout, c’est un geste contre-culturel. Quelle était votre intention derrière ce geste ?
Aurélie Benazera : Je suis quelqu’un à la fois de bien élevé et de très irrévérencieux. Avant Sednon, pour m’amuser, j’avais créé une petite boîte qui s’appelait « Ta gueule et brode ». Je brodais des insultes que je faisais encadrer à l’ancienne, avec de la ouatine. J’ai été productrice dans l’audiovisuel ces 20 dernières années et quand est venu le moment de réaliser mon rêve et de monter ma propre marque, je voulais faire quelque chose qui me ressemble.
Je n’ai pas beaucoup d’addictions mais j’aime bien fumer quelques cigarettes. Juste quelques unes, pour le geste, que je trouve chic. C’est la raison pour laquelle mes bijoux ont une contenance très limitée. On peut mettre jusqu’à 9 cigarettes très fines à l’intérieur et 6 normales. J’aime l’idée qu’en soirée, on en sorte une élégamment de son bijou. C’est subversif? Oui. A l’encontre de l’époque? Je ne sais pas…
Pourquoi avoir choisi le poème Sed non satiata de Charles Baudelaire pour baptiser votre marque?
C’est un poème des Fleurs du mal où il est question d’alcool, de tabac, d’opium. Le titre signifie « Jamais satisfaite » et cela me correspond assez bien. Dans ce poème, Baudelaire parle de sa muse, une femme très brune aux yeux très noirs et j’y ai vu un clin d’œil à la personne que je suis. Je ne souhaitais pas donner mon nom à une marque car je n’aime pas me mettre en avant. Je voulais une appellation qui évoque toutes les addictions et obsessions que l’on peut avoir, y compris l’amour.
Est-ce que votre minaudière célèbre réellement la cigarette ou plutôt une certaine idée de la liberté individuelle?
L’idée derrière cet objet, c’est la liberté, bien entendu! On peut d’ailleurs mettre tout ce que l’on veut à l’intérieur: des billets, des chewing-gums, des pilules,… C’est un clin d’œil aux années 70. J’adore cette époque: les femmes étaient à la fois très élégantes, très belles et pour autant très libres.
Je ne vais inciter les gens à fumer avec cet objet: ceux qui fument savent très bien le faire tous seuls (rires). En revanche, quitte à fumer quelques cigarettes, autant le faire avec un certain panache. Paradoxalement, ce bijou m’a aidée à maîtriser énormément ma consommation: lorsque je sors, j’y glisse au maximum 9 cigarettes très fines, parce que je ne veux pas dépasser ce chiffre. Mes deux parents sont médecins, je ne bois pas d’alcool, je fume très peu. Je suis consciente des enjeux sanitaires de la cigarette, mais j’aime sortir avec ce bel objet dans lequel je me sens libre de cacher ce que je veux.
Votre objet convoque à la fois une esthétique des années 30 et l’esprit des années 70, qui pourtant n’étaient pas des années tendres entre les guerres et la crise du pétrole. Qu’avez-vous avez envie d’exhumer de ces années-là?
C’est une boîte en laiton qui existe également en palladium et en or. Je voulais convier les choses et les personnes que j’admire. Avant de créer ma marque, j’avais vu l’exposition « Luxe de poche. Petits objets précieux au siècle des Lumières », au musée Cognacq-Jay à Paris, et j’y ai découvert tous les objets de cour, en vogue à Versailles: des tabatières en or, des bagues à poison, des mini-ustensiles pour la couture, etc. C’était ravissant! Je me suis inspirée du luxe qui régnait à Versailles, de cette esthétique très française.
Par ailleurs j’avais envie de convoquer certaines de mes idoles. Enfant, j’allais à l’école près de la maison de Serge Gainsbourg, rue de Verneuil et la Verneuil Case est une sorte d’hommage à ce grand fumeur et poète. J’ai été accompagnée dans cette création par la designer de bijoux Sophie Calvi. Les petits pyramides de la Verneuil Case représentent le carrelage de la rue de Verneuil. Cette esthétique est un mélange d’inspirations. Je ne sais pas encore à quoi ressemblera le reste de ma collection, mais il est probable que je ferai référence à d’autres artistes que j’aime et qui sont libres par essence.
Pensez-vous que le luxe contemporain est devenu trop sage?
La simplicité est intemporelle mais il me semble intéressant de la bousculer un peu. Mes bijoux sont élégants mais ils peuvent s’associer à des choses plus classiques. J’aime l’idée que les gens se demandent ce qu’il y a à l’intérieur.
Avez-vous fait appel à des ateliers qui savaient encore fabriquer des minaudières ou avez-vous dû retrouver des gestes oubliés?
Grâce à Sophie Calvi, j’ai travaillé avec un atelier italien basé à Arezzo, qui fabrique des bijoux pour de grandes marques de mode. Je souhaitais réaliser un très beau bijou, dans les règles de l’art, qui dure dans le temps et non pas un produit jetable.
Avez-vous créé cet objet comme l’écrin d’une part secrète de soi, en réaction à une époque où l’on expose tout?
Je n’ai pas pensé à cela, mais maintenant que vous le dites, cela correspond bien à qui je suis. Je n’aime pas la vulgarité et n’apprécie pas que l’on dévoile tout de soi. J’aime garder certaines choses cachées, c’est une forme de pudeur. Avec ce bijou je voulais que chacun puisse conserver une part de mystère, alors que l’époque actuelle favorise le dévoilement. Réagir à cette époque n’était pas voulu, mais c’est un hasard heureux
La Verneuil-Case parle-t-elle de cigarettes ou de désir?
Elle parle de désir et de liberté. J’aimerais qu’autour de cet objet se crée une sorte de communauté secrète, que les gens qui porte une Verneuil Case se reconnaissent et que personne ne sache vraiment ce qui se cache à l’intérieur.
Envisagez-vous un bijou pour y mettre du parfum?
Je ne peux pas encore vous répondre mais sachez que la collection comportera plusieurs type d’objets. J’espère que j’arriverai à créer tout ce que j’ai en tête…
J’aimerais remettre au goût du jour les bijoux élégants que possédaient nos grands-mères et dans lesquels on peut dissimuler ce que l’on veut. Ma maman avait un médaillon avec, à l’intérieur, une photo de mon frère et moi. Tous ces bijoux qui gardent secret ce que l’on a au plus profond de soi me passionnent.
En vente sur le site Sednon













