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Qui est Virginie Viard?

20 février 2019

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La directrice du studio Chanel interprète les rêves de Karl Lagerfeld depuis plus de 30 ans. Ce matin, un communiqué nous apprenait qu’elle allait reprendre les rênes de la création de la maison et faire perdurer l’esprit de celui à qui elle a dédié une vie. Lors d’une interview, qu’elle m’avait donnée une semaine avant le défilé Croisière 2014-15 qui avait eu lieu à Dubaï, elle s’était confiée sur leur relation et sur le processus créatif de la maison. Interview d’archive du 17 mai 2014 – Isabelle Cerboneschi, Paris.

A jour J-8 du défilé Croisière de Chanel, rue Cambon, il serait légitime d’imaginer le studio comme une ruche vibrionnante, avec un parfum de stress dans l’air. Or tout est calme, serein. Virginie Viard apparaît au détour d’un couloir, pas tant pour dévoiler la collection que pour en raconter les prémices, le processus créatif. Se raconter un peu aussi. Les apparitions de la directrice du studio Chanel dans la presse sont rares. Ses mots le sont tout autant.

Virginie Viard est le bras droit de Karl Lagerfeld. Son bras gauche aussi, dixit lui-même. Et ceci, depuis 27 ans. Pourquoi un être en choisit-il un autre pour passer une partie de sa vie à ses côtés? «Parce que c’est lui», répond Virginie Viard, à la manière de Montaigne. Elle a rencontré Karl Lagerfeld en 1987, alors qu’elle voulait faire un stage dans la mode. Elle ne l’a plus quitté.

Il y a cette forme d’évidence dans le lien tissé entre Virginie Viard et Karl Lagerfeld. Son rôle s’apparente à celui d’une passeuse: elle est entre lui – ses dessins, ses désirs, ses pensées – et les quelque 200 ouvrières qui travaillent pour la maison. Elle traduit en trois dimensions ses rêves en deux dimensions posés sur le papier. Elle influe, donne un accent, veille à ce que l’on reste dans l’univers de Chanel, sans trop verser dans celui de KL.

Il y a une complémentarité jusque dans le langage entre ces deux-là. Celui de Karl Lagerfeld respecte les règles de la langue allemande: quand un idiome impose de placer le verbe à la fin d’une phrase, on sait forcément à l’avance ce que l’on va dire. Virginie Viard, elle, est plutôt du genre écolière buissonnière du langage, laissant les fins de ses phrases en suspens, parce qu’entre-temps, elle a décidé de poursuivre une autre idée comme on suit un papillon. C’est important de le comprendre, quand on l’interroge, car ses silences sont riches et mieux vaut ne pas couper le fil de sa pensée si l’on veut qu’elle nous mène quelque part.

Virginie Viard parle de la mode comme on respire. C’est une évidence chez elle, pas une posture. Elle vivait à Londres, sur King’s Road, en 1984, en plein fief punk, et en a gardé le meilleur, quelque chose de révolutionnaire, de décomplexé. Un style aussi, décalé, curieux assemblage entre le genre Nouvelle Vague, l’allure garçon et l’influence punk.

Elle utilise souvent le mot «truc», pour parler indifféremment d’un dessin de Karl Lagerfeld, de l’esprit Chanel, d’une idée. Pendant l’interview, elle reçoit des dizaines de SMS de celui qu’elle appelle Karl. Il lui envoie des photos de Choupette, son chat. Elle rit. Et on se dit qu’ils forment une sacrée bande de jeunes à eux deux.

I.C. : Lors du défilé haute couture qui a défilé l’an passé en juillet, le décor était un théâtre en ruine avec sur la scène un nouveau monde qui émergeait. On y voyait les images des «skylines» de Singapour, où fut présenté le précédent défilé Croisière, et de Dubaï. Etait-ce une manière d’annoncer subtilement le choix de Dubaï comme future destination?
Virginie Viard: Je ne me rappelle plus. Parfois, je perds la notion du temps: comme il y a sans arrêt des collections, la couture me paraît très loin. Est-ce qu’on avait déjà pensé à aller à Dubaï? Je ne pense pas que Karl l’ait fait exprès.

Vous parlez de temps: combien de mois, de semaines pour créer cette collection Croisière?
Un mois, un mois et demi. Allez, on va dire cinq semaines. Déjà, il y a le choix de l’endroit: quand on sait où l’on va, on commence à avancer dans notre tête. Ensuite, il y a le choix des tissus: dès qu’on l’a fait, on avance encore. Et pendant ce temps, on travaille aussi un peu sur la couture qui va arriver juste derrière. C’est comme cela que tout s’enchaîne.

Comment est venue l’idée de défiler à Dubaï?
Parfois, Bruno Pavlovsky (le président des activités mode de Chanel, ndlr) dit les endroits où il aimerait aller, si Karl veut bien. Jamais rien ne lui est imposé. Karl aimerait faire la croisière à Deauville, et chaque fois qu’il dit «Deauville», je dis «non». Ça me déprime. On devait y aller l’année dernière (pour les 100 ans de la maison, ndlr) et du coup on est allé à Singapour.

Dubaï est à la croisée de deux mondes, il y a à la fois une ouverture et une fermeture. Comment traduit-on cette dualité à travers une collection?
On ne travaille pas là-dessus. C’est quand même un défilé de mode avant tout. C’est l’idée que l’on se fait de Dubaï qui nous inspire.

Quel Dubaï vous a inspiré?
Moi, ce sont les filles d’aujourd’hui. Karl, lui, ce qui l’inspire, c’est toujours plus poétique. Un jour, il m’avait découpé une petite photo de Marisa Berenson dans un petit tailleur Chanel rose. J’ai dit: «Karl, on fait Marisa Berenson!» Cette collection, c’est elle sans que ce soit elle. C’est charmant. Les talons sont plats, on sent l’envie de marcher dans le sable. On est dans les années 60, dans les tableaux orientalistes. Il y a plein de broderies, des blouses, des pantalons bouffants, des bijoux. Ce qui est bien, avec Karl, c’est que c’est toujours riche. Et là, il y est allé à fond. Cette collection est très gaie, très sexy, orientaliste, féminine, fleurie, langoureuse, adorable, féerique…

Votre rôle est assez difficile à définir: vous êtes entre l’ombre et la lumière.
Je ne sais pas. Je ne me situe pas. Je suis là (rires). Ça veut dire quoi entre l’ombre et la lumière?

Ça veut dire que vous êtes une passeuse, l’interprète des rêves de Karl Lagerfeld.
Complètement! Il me donne ses trucs et après je fais ma sauce. Il aime bien que je fasse comme ça.

Comment émerge l’idée d’une collection? Tout semble tellement imbriqué qu’on a du mal à définir par quoi cela commence. Est-ce un mot, un dessin, des tissus?
Il y a tout cela. Mais au début, il faut que Karl me fasse un croquis. Il me glisse souvent une petite photo avec un tableau, un détail, une manche. C’est d’ailleurs sur un dessin qu’il avait mis l’image de Marisa Berenson. Après, on choisit les matières. Quand on commence la collection, notre portant de tissus est plein. Parfois, il n’y a que les échantillons, or le temps que les tissus arrivent, on est obligé d’avancer. On travaille donc parfois avec d’autres matières. On croyait faire comme ça, et finalement ça ressemble à autre chose. Je suis obligée ensuite de faire en sorte que l’histoire continue bien, que les choses s’imbriquent, et que ça plaise à Karl. J’ai besoin de voir le défilé dans ma tête dès le début. Ça aide.

Vous voulez dire que le défilé de Dubaï est déjà passé dans votre tête?
Oui, depuis un mois! Il passe tout le temps! Même quand on n’a que quatre croquis. Chez Karl aussi. Bon, le défilé du supermarché, il ne passait pas trop dans sa tête, vu qu’il n’était jamais allé dans un supermarché (rires). Je ne sais pas comment lui est venue cette idée. De temps en temps, il a des flashs. Il était allé une fois faire des photos au Bon Marché, qui n’est pas un supermarché. Il a trouvé ça fantastique. Il a dit: «Je comprends pourquoi les gens sont gros avec tout ce qu’il y a à acheter.»

Vous avez rencontré Karl Lagerfeld en 1987 et le lien s’est fait immédiatement?
Oui. Enfin, j’ai ce souvenir. C’est vrai qu’on s’est bien entendu. Je ne savais pas si je voulais travailler ici. Ce n’était pas comme aujourd’hui. Il n’y avait personne, c’était tout petit.

Comment avez-vous décroché votre premier stage chez Chanel?
Mes parents sont amis avec un monsieur qui était le grand chambellan du prince Rainier. C’est lui qui en a parlé à Karl. A l’époque, faire un stage, c’était moins compliqué.

Vous avez ensuite suivi Karl Lagerfeld chez Chloé. C’était une période extraordinairement créative, avec des vêtements surréalistes. Ce n’est pas une voie qu’il a suivie chez Chanel.
C’était super chez Chloé, mais ce que j’aime faire chez Chanel, ce sont des trucs Chanel.

Qu’est-ce que c’est «des trucs Chanel»?
Je ne sais pas. C’est un mélange. Un monde entre Karl et Coco Chanel. Parfois, il me fait des croquis bien carrés, bien lui. Et je le traduis en Chanel. J’adore faire cela. Quand on travaille ici, c’est bizarre: c’est comme si on connaissait Coco Chanel, alors qu’on ne la connaît pas.

Si je devais définir l’esprit Chanel aujourd’hui, je dirais qu’il y a un peu d’histoire du costume du XVIIIe siècle, de romantisme, de destroy, de rock.
C’est exactement ça.

Comment définissez-vous votre relation avec Karl Lagerfeld?
Je ne sais pas. C’est une relation de travail. Mais bon, ce travail n’est pas un travail, c’est une passion. On travaille tout le temps jusqu’à 21h30 et un peu les week-ends. Mais pas les nuits, contrairement à d’autres maisons. On est hyper bien organisés: Karl vient à 19h, pour les essayages. On n’est pas dérangé. Si on ne faisait pas comme ça, on n’arriverait pas à faire une collection en un mois.

Il est difficile d’imaginer le Karl Lagerfeld que vous connaissez derrière le personnage qu’il veut bien montrer.
Il dit qu’il est un personnage, une marionnette, mais en fait, pas tant que ça! J’ai toujours eu un rapport très naturel avec lui. Il est très drôle. Très attachant. Et maintenant, sa meilleure copine, c’est sa chatte, Choupette. Il m’envoie des photos toutes les cinq minutes. Moi, je pourrais être avec Karl tout le temps!

Vous ne pourriez pas travailler avec quelqu’un d’autre?
Non! Non, je n’ai pas envie d’être avec… Non je ne me vois pas… Et puis je n’aime pas vraiment… Et puis sa manière de travailler est tellement marrante. Sa manière d’être aussi. Il est trop drôle! On ne s’embête pas deux secondes avec lui. Il n’est pas prétentieux. C’est ça que j’adore. Il est très consciencieux, travailleur, mais il ne se prend pas la tête. Ce ne sont que des vêtements, mais avec lui ils sont magiques. Il adore la mode, il ne s’en lasse pas. Parfois, je me dis: il n’en a pas marre?