Steve McCurry confronte ses photos aux objets du Musée Barbier-Mueller

L’exposition Wabi-sabi, la beauté dans l’imperfection, est un dialogue silencieux entre les photographies de Steve McCurry et les collections du musée Barbier-Mueller, à Genève. Un très beau dialogue. À voir ou à revoir jusqu’au 23 août 2021. Interview exclusive: Isabelle Cerboneschi

Jeune garçon du peuple Hamer, vallée de l'Omo, ©Steve McCurry. Bouclier Mongo, République démocratique du Congo et bouclier Massaï Kenya ©Musée Barbier-Mueller. Scène de rue, La Havane, Cuba, 2010 ©Steve McCurry

Impossible de résumer la carrière de Steve McCurry, l’un des photographes les plus inspirants de ces quarante dernières années. Ce globe-trotter de 71 ans, né à Philadelphie, a toujours réussi à se trouver au bon endroit, au bon moment, créant des images qui ont marqué l’inconscient collectif. 

Il voulait faire du cinéma, il est devenu photographe. En 1978, il est parti en Inde, un voyage qui s’est transformé en long séjour de deux ans. Au Pakistan, il a fait la rencontre de deux Afghans qui lui ont parlé de la guerre régnant dans leur pays. Ces derniers ont réussi à lui faire passer clandestinement la frontière, le déguisant en afghan, barbe comprise, et c’est ainsi que le photographe américain est entré dans la zone contrôlée par les moudjahidins juste avant l’invasion soviétique. Il a réussi à prendre les premières photos du conflit en Afghanistan. Il a caché ses pellicules en les cousant dans son turban et a obtenu pour ses images le prix Robert Capa Gold Medal en 1980. 

Au fil de sa carrière, Steve McCurry a couvert de nombreux conflits mais en choisissant toujours de se concentrer sur l’humain. Tout le monde se souvient de la photo Afghan Girl, montrant Sharbat Gula, une jeune Afghane aux yeux verts que le photographe avait rencontrée dans un camps de réfugiés au Pakistan. L’image est parue sur la couverture du National Geographic en juin 1985, faisant d’elle le symbole involontaire du sort des milliers de réfugiés afghans. Montrer cette enfant au regard apeuré était une façon de révéler la réalité de la guerre. Quel est le coût humain? 

La planète est devenue le bureau de Steve McCurry. Il n’a jamais cessé de voyager, de photographier la planète, les gens, les lieux, les monuments, réalisant des images composées comme des œuvres d’art. Elles racontent le monde tel qu’il est, ou qu’il fut, à un instant T. 

Wabi Sabi, beauté de l’imperfection est une exposition unique en son genre : une conversation silencieuse entre les photos de Steve McCurry et les objets de la collection. « Le photographe souhaitait travailler autour du thème du « Wabi Sabi », explique Laurence Mattet, la directrice du musée. Cela m’a plu car en fin de compte toutes les œuvres de la collection correspondent au concept du Wabi Sabi. Elles sont toutes fabriquées dans des matériaux naturels, elles sont toutes anciennes, patinées, restaurées… C’est ce qui fait leur beauté. Steve McCurry m’a transmis une sélection de 30 photos et je les ai associés à des œuvres du musée. C’était comme une évidence, comme si les pièces et les images avaient rendez-vous. Cette juxtaposition a provoqué de beaux échos esthétiques mais aussi narratifs”.

Les photographies sont sorties de leur contexte, tout comme les objets, mais en les juxtaposant naît un nouveau contexte, comme un miroir esthétique et magique tendu entre deux œuvres.

INTERVIEW

Qu’est-ce qui vous a plu dans la demande du Musée Barbier-Mueller?

Steve McCurry : J’ai pensé qu’il était intéressant de comparer mes photographies à certains objets de la collection et de voir comment ils se répondaient. L’exposition montre la synergie qui s’est créée entre les artefacts anciens et mes images.

Comment avez-vous choisi les photos exposées: en fonction des formes des objets, de leur couleur, de leur contenu?

Il s’agit d’une conversation entre les deux : par exemple, la couleur d’un masque africain est liée au portrait d’un jeune garçon éthiopien. Il peut s’agir de la recherche d’un rythme, d’une forme, d’une couleur… Il est parfois difficile de mettre le doigt sur la vérité.

Quelle est votre idée du Wabi Sabi, la beauté de l’imperfection?

La beauté de l’imperfection existe de nombreuses façons dans la nature. Au fil du temps, une chose en décomposition – un mur, une chaise, un outil – acquiert d’autres qualités. En Éthiopie, une ancienne église a été sculptée dans la pierre. Le mur a changé au fil du temps et sa partielle décomposition crée une sorte de relief abstrait. Une femme s’apprête à entrer dans le passage étroit qui mène à l’église et sa robe, balayée par le vent, prend la forme d’un merveilleux papillon. C’est intéressant de montrer à la fois ce mur intemporel, qui se dresse là depuis probablement près de 2000 ans, et une femme en action aujourd’hui, tout en imaginant que ce passage a été utilisé pendant des centaines et des centaines d’années. C’est un lien entre le passé et le présent.

Les œuvres exposées au Musée Barbier-Mueller sont peut-être esthétiques mais ce n’est pas le but: ce sont des objets de pouvoir, de magie, des symboles. Et parfois, ils sont beaux. Mais comment définiriez-vous la beauté?

De différentes manières : il y a une beauté dans le rythme, dans l’harmonie, dans un poème, dans la simplicité, dans la vérité profonde. C’est forcément quelque chose qui est bon, quelque chose que nous voulons embrasser.

Lorsque vous couvrez des conflits, comme vous l’avez fait en Afghanistan, la beauté naît-elle parfois de la laideur?

Le mot beauté est l’un de ces mots, comme  » art « , dont on pourrait parler pendant des heures. Mais la réponse à votre question est oui. Il y a des choses terribles dans la guerre qui peuvent être « belles », mais vous devez utiliser une définition très large du mot « beauté ».

Vous avez commencé à voyager à un très jeune âge (28 ans). Que cherchiez-vous en parcourant le monde?

Avant de décider de partir, j’étais arrivé à cette conclusion: qu’allais-je faire de ma vie ? Qu’est-ce que je pouvait réaliser qui soit à la fois intéressant, épanouissant, et qui me donne but? Certaines personnes s’accomplissent dans l’enseignement, la poterie, le jardinage,… Nous sommes tous différents et nous devons tous décider ce qui est le mieux pour nous. Je voulais faire l’expérience de ce monde: rien ne me semblait plus important que cela. Je voulais voir le Taj Mahal, Venise, faire l’expérience de la mousson, voir la Place Rouge, la Grande Muraille de Chine, le Grand Canyon, visiter un monastère tibétain,… Et lorsque vous voyez ou vivez quelque chose d’extraordinaire, cela fait partie de la nature humaine de vouloir partager cette expérience. C’est comme ça que j’ai passé les 50 dernières années.

Est-ce la raison pour laquelle vous vous considérez comme un conteur et non comme un photo-reporter?

Je ne fais pas de reportage pour un magazine. Quand vous travaillez pour une publication, il y a des attentes et des délais. Moi, je montre ce qui m’intéresse. Je ne cherche pas à plaire à qui que ce soit. Au bout du compte, lorsque vous lisez un livre, un poème, que vous écoutez un morceau de musique, que vous regardez une chorégraphie, est-ce que cela vous touche ? Avez-vous appris quelque chose ? Je pense qu’en tant qu’artiste, vous voulez impliquer le spectateur dans votre travail, générer une sorte de réponse, une émotion.

Comment écrivez-vous vos histoires sans mots?

Il existe une sorte de langage visuel. Vous voyez quelque chose et vous le photographiez, mais cela traduit-il ce que vous voyez dans votre esprit ? Avant d’en arriver à ce stade, bien sûr, il y a tout un artisanat qu’il faut apprendre. C’est la même chose pour la peinture, la cuisine, qui nécessitent de l’expérience et du talent. C’est un travail difficile. C’est un plaisir, mais cela demande beaucoup de temps, de dévouement et de lutte. Mais la lutte, c’est la vie. Nous commençons à nous battre quand nous sortons de l’utérus.

Nous vivons dans un monde globalisé qui efface les différences. Avez-vous le sentiment qu’en continuant à montrer l’altérité et les particularismes, vous êtes dans une forme de résistance?

La mondialisation et la modernisation sont inévitables. La seule chose que l’on puisse faire est de garder une trace de nos vies, d’écrire un document disant comment nous vivions dans le passé, nous pouvons essayer de préserver certaines choses qui sont uniques et culturellement significatives. Nous aimons nous visiter  un village ancien mais nous n’aimons pas tellement nous rendre dans un centre commercial ou un aéroport qui ressemble aux autres aéroports : que ce soit à Chicago, Shanghai, Buenos Aires ou Zurich, c’est la même chose. Je pense donc que certaines choses uniques doivent être préservées dans ce monde avant de nous retrouver dans une dystopie.

Un homme marche dans les ruines, Kaboul, Afghanistan, 2003 ©Steve McCurry

Un homme marche dans les ruines, Kaboul, Afghanistan, 2003 ©Steve McCurry. Man Walks Through Ruins. Kabul, Afghanistan, 2003. ©Steve McCurry

Wabi-sabi, la beauté dans l’imperfection, Musée Barbier-Mueller, Rue Jean-Calvin 10, 1204 Genève. Tel: +41223120270. À voir jusqu’au 23 août 2021. https://www.barbier-mueller.ch