En 4 minutes et 28 secondes, le photographe Joel Quayson s’interroge sur son identité
Lauréat du Prix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour Jeunes Talents 2025, Joel Quayson s’est imposé avec une vidéo introspective qui explore les territoires de l’identité. Intitulée How do you feel, elle révèle les tensions entre héritage culturel, identité personnelle et regard social. Isabelle Cerboneschi
Le 10 juillet dernier, à Arles, là où chaque été la photographie devient un langage universel, le regard de Joel Quayson s’est imposé avec une intensité rare. Lauréat de la 8e édition du Prix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour Jeunes Talents, un prix créé en 2018 par Christian Dior Parfums en partenariat avec LUMA Arles et l’ENSP Arles et présenté dans le cadre des Rencontres d’Arles, ce jeune artiste formé à la Royal Academy of Art de La Haye a été récompensé pour son film introspectif How do you feel?
Dans cette œuvre dépouillée de 4 minutes et 28 secondes, il explore différentes strates de l’identité, qu’elle soit culturelle, intime ou sociale, en se dévoilant sans filtre face à la caméra. Entre ses silences et ses transformations, avec ou sans maquillage, Joel Quayson met en tension les attentes héritées de son éducation ghanéenne et chrétienne et l’affirmation d’une identité queer, dans un geste artistique à la fois brut et sensible.
Choisi à l’unanimité par un jury présidé par la photographe japonaise Yuriko Takagi, son travail a été salué pour sa profondeur émotionnelle et sa capacité à faire écho à une quête universelle : qui est-on vraiment?
Alors qu’il n’a que quelques années de pratique, Joel Quayson s’inscrit déjà dans une nouvelle génération d’artistes pour qui l’image est un espace de confrontation intérieure.
Sa vidéo How do you feel? ainsi que les œuvres des artistes ayant participé au concours étaient exposées à la galerie L’Elac de l’Ecal à Lausanne jusqu’à fin mars. Nous avons rencontré le lauréat.
INTERVIEW
Dans votre vidéo vous répétez sans cesse, comme un mantra : « Comment te sens-tu ? ». Je vous renvoie la question : aujourd’hui, Joël Quayson, comment vous sentez-vous ?
Joel Quayson : Aujourd’hui, je me sens bien. Être ici en Suisse, faire cette interview avec vous, voir mon travail à nouveau exposé, oui, je peux dire que je me sens bien.
Et qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris que vous aviez remporté le Prix Dior de la photographie et des arts visuels pour les jeunes talents ?
Quand j’ai entendu mon nom annoncé, j’ai été très surpris parce que je concourais contre d’autres candidats qui avaient déjà obtenu leur diplôme ou qui étaient bien plus professionnels. J’étais en deuxième année et je m’étais surtout inscrit pour comprendre ce que cela faisait de concourir. Alors quand j’ai entendu mon nom annoncé, j’ai eu de la peine à le croire, mais j’étais très fier.
Photo: Nicolas Stajic pour Christian Dior Parfums
Vous voulez dire que vous n’avez pas participé pour gagner ?
Je voulais juste voir comment se déroulait le concours. Et puis j’ai découvert le travail des autres participants et j’ai été réellement impressionné. J’avais l’impression que n’importe lequel d’entre eux aurait pu gagner à ma place. Mais quand j’ai entendu mon nom, je me suis dit : « Bon, je suppose que c’est j’ai gagné. » Ce prix m’a aussi montré que j’avais évolué par rapport à mes débuts. Je peux désormais me considérer comme un artiste, comme un photographe en tout cas.
Vous êtes né en 1997 aux Pays-Bas dans une famille d’origine ghanéenne. Comment ce double héritage culturel influence-t-il votre vision artistique aujourd’hui ?
La photographie m’a permis de mieux comprendre mon identité. Parce qu’avant la photographie, je ne savais même pas qui j’étais. Je pratiquais différentes activités comme le football, le handball, d’autres sports mais la photographie m’a permis de m’ouvrir davantage, elle m’a aidé à être plus à l’aise, à avoir des conversations plus faciles avec les gens, à raconter mon histoire. Cela a influencé ma perception de qui je suis, de ma culture.
Et maintenant, pouvez-vous dire : « Je suis » ?
Pas vraiment, car en travaillant sur un projet comme celui-ci – et sur d’autres qui vont bientôt voir le jour et sur lesquels je travaille encore – j’ai l’impression d’être toujours en quête de moi-même. Je ne me suis pas encore vraiment trouvé.
Pourrait-on considérer que vous êtes votre propre œuvre d’art ?
Je suis très touché par ce que vous dites, mais je suis un travail en cours. Je pense que dans cinq ou dix ans peut-être pourrais-je me qualifier d’œuvre d’art, mais pour l’instant je suis encore en développement et je pense que je resterai probablement comme ça pendant des décennies. (Rires)
Joel Quayson par Nicolas Stajic pour Christian Dior Parfums
Qu’est-ce qui vous a amené à choisir la vidéo plutôt qu’un autre médium pour explorer les questions d’identité, que ce soit en termes d’appartenance à un pays, à une famille, à une religion, ou d’identité sexuelle ?
La photographie m’a permis de m’épanouir davantage, de me sentir à l’aise pour raconter des histoires à travers des images ou des vidéos plutôt qu’avec des mots. D’une certaine manière, c’est comme un journal intime que je montre plutôt que de l’écrire.
Votre vidéo « How do you feel ? » dure exactement 4 minutes et 28 secondes. Pourquoi ce format court et direct : était-ce un choix esthétique ou émotionnel ?
Les deux. Sur le plan esthétique, j’ai été inspiré par la façon dont certains photographes ou vidéastes, par exemple Sharna Osborne, filment avec une caméra VHS et transforment cela en une image fixe. Je pense qu’en photographie, tout n’a pas besoin d’être parfait. Cela peut aussi être très brut, très laid, très « fait maison ». J’ai eu envie de faire pareil. L’histoire que je raconte, c’est mon histoire, celle avec laquelle je me bats et que j’essaie de partager avec les spectateurs, pour qu’ils ressentent la même chose, qu’ils comprennent comment je gère cela. J’ai décidé d’utiliser la vidéo parce que j’avais l’impression que cela permettrait de mieux expliquer ce que je ressens qu’avec des images. Je ne sais même pas comment je l’aurais présenté en photos, en fait.
How do you feel?
Dans ce travail, vous oscillez entre deux versions de vous-même : le fils modèle qui a grandi dans une famille chrétienne stricte, et l’être plus fluide qui exprime sa liberté à travers le maquillage, notamment. Ce travail vous a-t-il aidé à résoudre le conflit entre, pour le dire simplement, le christianisme et la queeritude?
Cela dépend aussi de moi. Je pourrais montrer cette vidéo à mes parents et leur expliquer la situation mais à cause du tabou qui existe dans notre pays concernant l’expression de soi ou la façon dont on souhaite s’identifier, cela m’est encore difficile. C’est pourquoi j’ai eu envie de prendre ce risque, de simplement raconter mon histoire dans l’espoir aussi qu’une autre personne au Ghana, en Europe ou ailleurs, qui serait confronté à la même dualité que moi, puisse, je l’espère, parler plus facilement à ses parents ou à elle-même.
Vous portez une croix chrétienne : que représente-t-elle pour vous ? Est-ce un symbole important qui en dit long sur vous ou est-ce lié à votre famille ?
C’est drôle parce qu’au départ, il s’agissait d’une croix accompagnée d’une perle qui symbolisait mes deux facettes. Elle faisait partie d’un costume d’Halloween où je m’étais déguisé en ange. Mais je me considère toujours comme Chrétien, c’est la religion dans laquelle j’ai été élevé. Cette croix est esthétique, mais je la considère aussi comme un symbole: je dors avec, je la porte tous les jours, je prie aussi, même si ce n’est pas de la même manière que ma famille. Je suis mon propre chemin, plus ouvert et différent.
» Quand j’ai reçu tout un tas de commentaires de gens qui me disaient par exemple qu’ils avaient eu les larmes aux yeux , j’ai eu le sentiment que mon travail avait trouvé un écho chez les gens ». Photo: Nicolas Stajic pour Christian Dior Parumfs
Vous a-t-on demandé de choisir entre ces différentes facettes de votre personnalité, ou est-ce une pression que vous vous imposez?
C’est clairement une pression personnelle, car je suis en conflit avec ces deux identités. Comment puis-je me présenter comme une seule personne ? Quand je vais à l’école, quand je suis avec mes amis, quand je sors ou que je vais en boîte, je me sens à l’aise pour m’exprimer, même si je ne porte plus de maquillage, ni de strass. Je m’habille simplement comme aujourd’hui et je me sens toujours en accord avec ce que je suis à l’intérieur. Mais quand je suis avec ma famille, je ne peux pas vraiment leur dire grand-chose, ni parler de mes centres d’intérêt, ni partager mes sentiments ou ma vie amoureuse comme je le fais avec mes amis, parce que c’est très loin de ce qu’ils sont et je sais pas comment leur en parler.
Vous évoquez votre famille. A-t-elle vu votre vidéo ?
Non. Ma famille sait que j’ai gagné le concours et que mon travail a été exposé à l’Off Screen du MAP. Je leur ai tout raconté et pourtant, j’ai toujours cette angoisse de leur montrer mon travail et de devoir répondre à toutes ces questions du genre : « Pourquoi tu avais mis ce maquillage sur toi ? Qu’est-ce que ça veut dire ? » Ce serait très facile de simplement leur montrer, mais non.
Dans cette vidéo, Joel Quayson oscille entre deux versions de lui-même : le fils modèle qui a grandi dans une famille chrétienne stricte, et l’être plus fluide qui exprime sa liberté à travers le maquillage, notamment.
Mais quoi qu’il en soit, ils ont dû être fiers.
Oui, ils étaient très fiers, car encore une fois, je viens d’une culture où la photographie n’est pas considérée. Dans mon pays, dans ma famille, un vrai travail c’est un travail de bureau, avocat par exemple ou l’un de ces métiers prestigieux, mais je ne me vois pas emprunter cette voie. Je me projette surtout dans l’art parce que j’aime exprimer mes émotions à travers ce que je fais.
En vous filmant de face, regardant les spectateurs droit dans les yeux, qu’est-ce que vous vouliez provoquer chez eux : de l’empathie, un malaise, un dialogue intérieur, un effet miroir, un reflet de leur propre dualité ?
Eh bien, pour être honnête, en créant cette vidéo, je n’avais rien de tout cela en tête. L’idée était simplement de regarder une caméra, de m’enregistrer et de voir ce qui se passait. Par la suite, quand je l’ai présentée à l’école, les gens étaient très émus en la regardant, ce que je n’ai pas compris au début. Mais ensuite, quand elle a été sélectionnée pour le concours Dior et présentée à Paris et que j’ai reçu tout un tas de commentaires de gens qui me disaient par exemple qu’ils avaient eu les larmes aux yeux , j’ai eu le sentiment que mon travail avait trouvé un écho chez les gens. Je n’aurais jamais pensé que ma vidéo ferait pleurer les gens, surtout des hommes, mais je vois aujourd’hui qu’elle agit comme un miroir. Et quand je reçois ces commentaires sur les réseaux sociaux ou en personne, je ne sais pas comment y répondre mais cela me fait chaud au cœur. J’en suis très fier, très reconnaissant.













