Jasmine Cammarota, le mouvement comme signature
À dix ans, Jasmine Cammarota quitte sa famille pour poursuivre un rêve : devenir danseuse. Des années de discipline, de travail et de renoncements la conduiront jusqu’au Béjart Ballet Lausanne à l’âge de 18 ans. Depuis deux ans elle est également l’un des visages de la Bvlgari Family pour la Suisse. Rencontre avec une artiste qui a fait de sa passion une manière d’habiter le monde. Isabelle Cerboneschi. Photos: Johann Sauty. Joaillerie: Bvlgari
Ce matin-là, nous avions rendez-vous dans le bâtiment du Béjart Ballet Lausanne. Un jour de relâche. Deux danseurs s’échauffaient dans la salle lorsque Jasmine Cammarota est apparue: justeaucorps noir, collants noirs, une tenue de travail comme une autre pour cette danseuse du Béjart Ballet Lausanne. Sa chevelure de jais, son regard habité et son sourire accrochent l’objectif du photographe Johann Sauty qui ne la lâchera plus pendant deux heures.
Jasmine Cammarota ne fait pas partie de ces danseuses nées avec un corps dessiné pour cet art et des pieds à la cambrure vertigineuse: elle a dû se faire violence dès l’enfance pour réaliser son rêve: danser, danser et encore danser sur toutes les scènes du monde.
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Elle est née dans le sud de l’Italie, à Salerno, sur la Côte Amalfitaine, dans un condominium doté d’un parc où elle jouait avec les enfants du quartier. A l’âge de dix ans, quand ses amis s’amusaient dans la cour d’école, la petite Jasmine quittait sa maison et la tendresse d’une famille pour étudier la danse à l’Académie de Rome. Les passions ont un prix.
Après avoir complété sa formation de danse classique, elle a étudié deux années à l’école Rudra avant d’entrer dans le corps du Béjart Ballet Lausanne (BBL) formé de 40 danseurs de 17 nationalités différentes. Autant de danseurs, autant de personnalités fortes de leur unicité. L’une des particularités pourtant du BBL est il n’y a pas de star: chaque danseur, chaque danseuse danse tous les rôles. Ou plutôt, pour être plus précise, les danseurs sont tous des étoiles qui vont briller tour à tour dans un ballet ou un autre, parfois créé sur mesure pour l’un ou l’une d’entre eux.
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Toutes les marques de luxe ont des ambassadeurs pour les besoins de leur communication mais peu de maisons ont su réunir autour d’elles des personnalités dont la carrière entre en résonance avec les savoir-faire de l’entreprise. C’est le cas de Bvlgari et de sa Bvlgari Family, dont Jasmine Cammarota fait partie depuis 2025 pour le marché suisse. Il est facile de tracer des parallèles entre l’art de la danse, la haute joaillerie et l’art horloger: tout est une question d’éclat, de rythme, de mouvement, de tempo…
INTERVIEW
La danse, était-ce un rêve d’enfant?
Jasmine Cammarota : Oui j’en rêve depuis toujours. Ma Nonna, qui pratiquait les danses de salons, m’emmenait souvent avec elle et je me retrouvais à danser avec des messieurs ou des dames très âgées. J’adorais cela. J’étais hyperactive, je dansais tout le temps jusqu’au jour où ma mère, une femme extraordinairement forte qui m’a élevée ainsi que mes deux sœurs toute seule, a décidé de m’inscrire dans une école de danse.
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Est-ce que vous vous imaginiez devenir la danseuse que vous êtes devenue?
J’avais un petit carnet dans lequel je faisais des dessins. C’était un objet que personne n’osait toucher et avec lequel je me promenais partout. Souvent je dessinais une scène avec d’immenses rideaux. Je me voyais danser plus tard dans un grand théâtre, comme une danseuse étoile.
Comment avez-vous allié cette passion et votre vie d’écolière?
J’ai vécu une très belle enfance parce que j’ai eu la chance de pouvoir poursuivre mes rêves. A la maison, je terminais vite mes devoirs et j’allais à pied toute seule jusqu’à l’école de danse. Quand je rentrais à la maison, j’étais fatiguée mais heureuse: j’aurais pu continuer à danser sans fin.
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Avez-vous le sentiment d’avoir été prédestinée?
Non, je ne suis pas née avec un corps fait pour la danse, mais je l’ai beaucoup travaillé. Je me souviens d’une phrase que répétait l’une de mes professeurs de danse russe. Elle me prenait comme exemple et disait aux autres élèves: «Regardez Jasmine, elle n’a pas de pain, mais elle a des dents ». C’est difficile à traduire en français. Cela voulait dire que je n’avais pas les qualités physiques ni la technique de certaines filles, mais que j’avais la volonté chevillée au corps. Comme je n’avais pas une cambrure de danseuse, je dormais la nuit avec les pieds sous la barre du lit pour me réveiller le matin avec un coup de pied plus beau. Je souhaitais évoluer. D’ailleurs, au bout de quelques années, j’ai dit à ma maman que je n’avais plus rien à apprendre dans cette école de danse.
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Que s’est-il passé ensuite ?
J’avais 10 ans. J’ai dû quitter la maison pour aller étudier à l’Académie de Rome. Je chéris cette petite Jasmine qui a eu parfois besoin de réconfort, loin des câlins de sa famille: je vivais dans un collège avec des sœurs et je suivais les cours d’école et de danse en même temps. Au bout de quelques années, j’ai de nouveau ressenti que je n’avais plus rien à apprendre ici.
Est-ce ainsi que vous êtes arrivée à Lausanne?
Oui, après avoir terminé ma formation de danse classique à l’Académie, je suis venue étudier à l’Ecole-atelier Rudra Béjart Lausanne pendant deux ans. Et juste après, en 2010, j’avais alors 18 ans, je suis entrée dans la compagnie du BBL. Cela fait 16 ans déjà! Je suis d’ailleurs en train de demander ma naturalisation. Je me sens Suisse aussi, donc pourquoi pas faire les choses jusqu’au bout puisque j’ai l’intention de rester. Je ne vais jamais abandonner l’Italie car c’est mon pays mais ici j’ai trouvé mon espace. On peut se réveiller le matin en se disant: « Je souhaiterais faire cela » et ce pays nous le permet. Je me sens bien en Suisse.
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Quel est votre rôle au sein du BBL?
Il n’y a pas d’étoiles comme il peut y en avoir à l’Opéra de Paris. Chez Béjart, personne n’a d’étiquette: Tout le monde fait partie du corps de ballet et doit apprendre tous les rôles. Dans une même soirée on peut faire partie du corps de ballet dans la première partie et être soliste dans la deuxième. Mais il est vrai que je danse plus souvent des rôles de solistes.
Quel est votre ballet préféré?
« Tous les hommes presque toujours s’imaginent ». C’était une chorégraphie de l’ancien directeur du BBL, Gil Roman. Un très beau ballet qu’il avait créé autour de moi, de mon corps, de ma personnalité. Cela m’a permis d’être moi-même du début jusqu’à la fin. C’est quelque chose de très fort. Il a aussi beaucoup de ballets de Maurice Béjart que j’adore. Dionysos, par exemple. C’est sublime! Tu as l’impression, quand tu le danses, d’être en Grèce. C’est aussi cela, la beauté de Béjart: il a exploré plein d’univers différents.
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La danse est l’un des arts les plus éphémères, avec le théâtre: une fois la représentation terminée, le ballet disparaît. Et même si elle est filmée, une représentation ne sera jamais comme celle de la veille ni comme celle du lendemain…
Absolument! On ne peut pas danser un ballet en pensant à le faire comme hier. Chaque jour je vis l’histoire différemment sur scène. Avant de danser, je visualise chaque spectacle, jusqu’aux applaudissements. C’est un art éphémère, c’est vrai, mais je peux toujours conserver l’émotion que j’ai vécue. J’ai dansé à l’Opéra de Paris où j’avais un rôle principal; eh bien encore aujourd’hui, si je souhaite retourner là-bas, retrouver cette émotion très forte que j’ai ressentie, je le peux grâce à mon imaginaire.
La danse est-elle un langage, votre langage?
La danse est un moyen de communication unique. Danser me permet de m’exprimer sans mot, et de faire ressentir inspiration, foi, joie, et ces émotions indicibles que le corps sait raconter.
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Qu’avez-vous ressenti quand on vous a proposé de faire partie de la Bvlgari Family ?
Une grande fierté. Il y existe des connexions très fortes entre l’univers de Bvlgari et la danse, d’ailleurs. Quand une personne vient voir un spectacle, tout est parfait, tout est beau. Elle ne voit pas tout le travail qu’il y a derrière – le savoir-faire, la discipline, la précision. Il en va de même en haute joaillerie et en horlogerie : derrière chaque pièce, qu’il s’agisse d’un collier serti à la main ou d’un mouvement de manufacture, se cache un artisanat invisible, exigeant, irréprochable. Ce que l’on cherche, finalement, au BBL comme chez Bvlgari, c’est la beauté, l’élégance, un savoir-faire qui ne peut être acquis qu’avec énormément de travail et de passion. D’ailleurs, j’ai réalisé il y a quelque temps que ma maman possédait une montre Serpenti quand elle était jeune. Elle l’avait reçue en cadeau et la gardait précieusement, comme un trésor. Quand j’en ai reçu une à mon tour, je l’ai immédiatement appelée. La vie est faite de ce genre de hasards qui n’en sont pas.
Si vous deviez comparer Bvlgari à un ballet ce serait lequel ?
Le Boléro! Il y a le rythme, la structure, la précision et cette table rouge qui te porte, te soutient et te confère de la puissance. Je vois ce ballet comme un volcan qui s’échauffe lentement avant d’exploser. Un peu comme Bvlgari, qui ne cesse de nous surprendre avec des créations joaillières et horlogères d’une audace que personne n’avait osée auparavant.
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La carrière d’une danseuse est assez courte. Avez-vous pensé à l’après ?
Pendant le Covid, j’ai créé Jazymoves; au départ je donnais des cours en ligne puis le concept a évolué. Il s’agit d’une méthode d’entraînement que j’ai créée à partir de toute mon expérience de danseuse professionnelle. Elle est née de mon envie de transmettre tout ce que la danse m’a appris, bien au-delà de la scène. Aujourd’hui, Jazymoves est devenu une véritable communauté de femmes où le mouvement est un moyen de reprendre confiance en soi, de se reconnecter à son corps et de retrouver un équilibre. Je propose un abonnement donnant accès à des cours en ligne chaque semaine, à des vidéos enregistrées ainsi qu’à un suivi personnalisé. Mon objectif n’est pas seulement de proposer des entraînements, mais de transmettre des outils que chacune pourra garder toute sa vie, pour prendre soin d’elle, retrouver confiance en son corps et se reconnecter à elle-même.
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Est-ce que ce sont exclusivement des cours en ligne ?
Non, en parallèle, j’organise également des workshops en présentiel et des retraites dédiées aux femmes. Cette année, nous en sommes à la 4e édition. J’ai créé la formule dont je rêvais sans jamais l’avoir trouvée : partir dans un endroit apaisant où je pouvais à la fois me reposer, prendre soin de moi, lâcher prise, bien manger, faire de la méditation, tout en continuant à m’entraîner selon un planning sur mesure et avec des gens qui partagent la même chose que moi. C’est important le partage. À travers Jazymoves, j’ai envie d’aider les femmes à redevenir le projet le plus important de leur vie.
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Que diriez-vous à la petite Jasmine qui rêvait de devenir danseuse étoile ?
C’est drôle parce que j’ai vraiment écrit une lettre à cette petite Jasmine en lui disant: « Tu vois où je suis arrivée aujourd’hui ? Tu te souviens de ces moments où tu marchais toute seule, sous la pluie, pour aller à ton cours de danse, eh bien aujourd’hui, tu peux être fière! » Ma mère me disait souvent, quand j’étais insatisfaite de ma situation, que les trains ne passent qu’une fois et quand on est dessus, on doit s’accrocher. J’ai appris cela très jeune et je n’ai jamais abandonné mes rêves.
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