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Olivier Polge, le parfum en héritage

31 juillet 2018

En 2015, le parfumeur a repris le poste de son père Jacques Polge à la tête de la création des parfums Chanel. Son premier mandat fut de créer une eau contemporaine dans la filiation du N° 5: un acte symbolique et une double histoire de lignée. Depuis lors il écrit la biographie parfumée de Gabrielle Chanel – Isabelle Cerboneschi, Grasse.

Olivier Polge aurait voulu être pianiste, mais le hasard, ou l’atavisme, l’a conduit devant un orgue à parfums. Il y compose une autre musique, une œuvre immatérielle capable de réveiller des souvenirs endormis.

Il est le quatrième parfumeur de la maison Chanel succédant à son père, qui avait remplacé Henri Robert, qui, lui, avait hérité le poste d’Ernest Beaux, par qui toute cette aventure olfactive a commencé. On est fidèle chez Chanel: Karl Lagerfeld préside aux collections depuis 1983 et Jacques Polge, arrivé en 1978,a pris soin du N°5 et de tous les autres parfums, créant quelques intemporels au passage, comme le troublant Coco en 1984, le fascinant Egoïste en 1987, Coco Mademoiselle, le N° 18, ou bien Allure pour Homme et ce, jusqu’à l’arrivée de son fils dans la maison, en 2013.

A ceux qui pensent «népotisme», rappelons qu’Olivier Polge a acquis ses lettres de noblesse ailleurs, chez IFF, où il est entré en 1998 et est resté quinze ans. Il a signé de magnifiques opus, dont le Dior Homme avec sa note d’iris chaude comme une étreinte, il a coécrit La Vie est Belle de Lancôme avec Dominique Ropion et Anne Flipo, un gourmand qui caracole en tête des ventes, il a fait entrer l’univers de Nicolas Ghesquière et l’amour de ce dernier pour la violette dans un flacon.

L’iris et la violette sont des notes qui le fascinent. Sa première fragrance pour Chanel, intitulée Misia, en référence à Misia Sert, l’amie intime de Gabrielle Chanel, est une ode à la violette d’ailleurs. Il a créé Boy, un exclusif dédié au grand amour de Mademoiselle. En 2016 il s’est attaqué à une variation du célèbre parfum originel, avec le N° 5 L’Eau. Une fragrance légère, presque comme un voile, comme le souvenir du N° 5, qui fut présentée à Grasse dans les champs de roses de mai de la famille Mul (roses qui n’entrent pas dans sa composition, soit dit en passant, mais dans celle de l’extrait). Il a osé décliner le fameux Bleu en version parfum pour homme et il s’emploie à écrire la biographie parfumée de Gabrielle Chanel: Gabrielle, Paris-Deauville, Paris-Biarritz, Paris-Venise. Il ne reste qu’à attendre les chapitres suivants…

Olivier Polge est arrivé chez Chanel en 2013 mais n’a pu œuvrer qu’après une période de formation d’un an et demi. Il faut du temps pour apprivoiser la maison au double C. Je l’avais rencontré à Grasse, lors du lancement du N° 5 L’Eau. Il fut question de lui, un peu, et beaucoup de cet intemporel de la parfumerie dont il est le gardien.

I.C: Aussitôt nommé à la tête de la création des parfums en 2015, vous êtes retrouvé à devoir escalader l’Everest de la parfumerie: le mythique N° 5. Par quelle voie l’avez-vous abordé?
Olivier Polge: 
Le N° 5 a une place centrale dans la maison. Il demande une attention constante. A côté de mon travail de créateur, j’ai un rôle d’entretien. Le N° 5 est vivant, il est le résultat d’un mélange de produits de récoltes qui dépendent des aléas de la nature. Et donc une part très importante de mes tâches est de m’assurer du maintien de sa qualité de manière constante. Le N° 5, c’est mon quotidien.

J’imagine que ce n’était pas une surprise.
Pendant mon année d’intégration, mon père m’a expliqué qu’il s’agit du parfum que l’on a tous hérité. Et chaque parfumeur a dû l’entretenir, imaginer des variantes, puisque le N° 5 a été créé comme un extrait. Par la suite, il y a eu l’eau de toilette qui s’en différencie par ses aspects boisés, un peu épicés. Mon père a fait l’eau de parfum dans les années 80. Chacune des différentes concentrations est l’occasion d’exprimer un point de vue différent sur le N° 5.

L’eau que vous avez créée se veut une version contemporaine du parfum originel. Quels sont les nouveaux outils techniques qui vous permettent de créer une œuvre plus moderne que l’original?
Je pense que cela tient plutôt à l’état d’esprit: on ne vit plus à la même époque. Si l’on fait une analogie avec la peinture, aujourd’hui, on peut utiliser des tons plus francs, plus directs, alors que les parfums d’une certaine époque étaient plus chamoirés, avaient des effets d’ombre. On ne se parfumait pas de la même manière aussi: avec l’extrait, caricaturalement, on mettait une goutte derrière l’oreille, alors qu’aujourd’hui on se parfume avec des sprays. On a aussi des techniques de distillation qui nous permettent d’exprimer quelque chose d’autre. Pour Le N° 5 L’Eau, j’ai utilisé une orange concentrée, ce qui permet d’avoir une facette aldéhydée un peu plus naturelle et les notes d’ylang-ylang aussi sont le résultat de fractionnements beaucoup plus précis.

En parlant d’ylang-ylang, l’avez-vous travaillé différemment pour obtenir ces notes plus vertes?
L’ylang-ylang se distille sur plusieurs heures et nous avons toujours utilisé l’essence du tout début, donc des notes très volatiles, très accrocheuses. Or dernièrement, on a remarqué qu’en prenant cette essence-là, on pouvait encore faire un petit fractionnement de tête qui nous permettait de l’épurer encore et d’enlever un élément qui apportait une petite ombre. Et du coup, on arrivait encore à éclaircir les notes de tête de l’ylang. Notre travail de création commence toujours par la matière première. On va toujours essayer d’en chercher les aspérités, de les adoucir, ce qui, par assemblage, nous permet d’amener notre parfum autre part.

Quand je l’ai senti, j’ai eu l’impression que le N° 5 L’Eau c’est ce qui resterait du parfum d’origine si on le lavait.
Pour aller dans votre sens, j’ai voulu aérer le parfum et l’étirer. Le N° 5 a une certaine densité et j’ai essayé de le fluidifier. Mais les mots pour l’exprimer restent toujours approximatifs.

Quelles histoires parfumées voulez-vous écrire pour Chanel: de nouveaux chapitres, un livre tout neuf?
Je voudrais écrire de nouveaux chapitres. On a la chance d’avoir une identité et une histoire fortes. Nous avons tellement de matière à travailler que ce serait dommage de faire table rase. Par exemple, pour le N° 5 L’Eau, peut-être que quelqu’un d’autre aurait décidé de faire un parfum qui n’avait aucun rapport avec l’original, mais il me semble que le N° 5 a quelque chose à dire aujourd’hui, qu’une part de lui est tout à fait contemporaine. Il reste l’un des parfums les plus vendus au monde, mais cela ne dit rien de son originalité. Pourtant c’est le seul qui sente comme cela. C’est sans doute dû au fait qu’il a toujours été entretenu. Et avec les variantes, c’est comme s’il était nouveau à chaque fois. Ce qui fait qu’au fil des années, ce parfum est resté tel qu’il a toujours été, par-delà les modes.

Vous êtes devenu parfumeur comme votre père: avez-vous le sentiment que vous auriez pu échapper à ce destin?
Je vous répondrai par une phrase de Jean-Paul Sartre: « L’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous ». C’est vrai que je ne suis pas allé bien loin de là où l’on m’a déposé, mais que l’on aille loin ou que l’on reste proche, finalement c’est la même chose.

Marcher sur les traces de son père d’une manière aussi flagrante n’est-ce pas une manière de le concurrencer, consciemment ou pas?
Mon psy dirait oui! (Rires.) Mais je ne le ressens pas ainsi.

Avez-vous découvert des facettes de lui à travers les parfums qu’il a créés pendant trente-sept ans pour Chanel?
Probablement qu’une partie de sa personnalité se révèle. Mais sans m’être trop attelé à essayer d’en déduire quelque chose de sa personnalité, il est vrai que je reconnais une ligne dans les parfums qu’a créés mon père pour Chanel. Tout comme je peux discerner celle d’Henri Robert, d’ailleurs! Il y a souvent dans ses fragrances une filiation de jasmin prépondérante, avec des effets un peu orientaux, comme avec le Coco, qui était très patchouli, ou avec le Coco Mademoiselle. Il y a certaines lignes directrices que je trouve évidentes. Une signature.

Les parfums de la famille des gourmands sont en tête des ventes et vous auriez pu arrondir le N° 5 jusqu’à la gourmandise. Pourquoi avoir choisi une autre direction?
J’aurais trouvé ça très déplacé que d’être à ce point opportuniste. Utiliser des aspects gourmands pour le N° 5, cela aurait été comme dire du mal de ce parfum. Si l’on aborde ces facettes, il faut le faire avec beaucoup de parcimonie: ça ne pourrait être qu’un clin d’œil. Et puis la beauté dans le monde de la parfumerie, c’est qu’il y existe certes des trends, mais que l’on a aussi une très grande liberté de création. Aujourd’hui, on peut faire un parfum très actuel sans nécessairement aller vers ces notes-là, où d’ailleurs tout le monde est allé.

Comment réussit-on à être le gardien de parfums nés bien avant les normes européennes régissant l’usage des matières premières?
Chanel lance des parfums dans le monde entier, on doit donc être très attentifs à toutes ces régulations. C’est une partie importante de notre travail. Si on a un doute sur une matière, il nous faut trouver une solution et prendre le temps de bien faire le travail. Il y a eu des communications hâtives sur les restrictions: parfois il s’avère que ce n’est pas l’entier de la matière première qui pose un problème mais seulement une petite partie. Les travaux de fractionnement dont je vous ai parlé, nous les réalisons pour des histoires d’esthétique, mais aussi pour des raisons dermatologiques et juridiques. Quand on découvre que la molécule supposée allergisante n’est pas le principe olfactif, on arrive à minimiser les évolutions d’odeur. Et en s’y prenant très longtemps à l’avance, on arrive à soit redistiller, soit trouver des solutions très proches. Il se trouve que l’on a la chance chez Chanel de travailler avec des notes florales qui ont été les moins touchées.

Vous utilisez quand même beaucoup de roses dont l’usage est régulé?
C’est sur les notes épicées de la rose que l’on peut être limité dans certains cas, mais cet aspect ce n’est pas le principal. Pour le N° 5, le taux de methyl eugénol était un petit peu trop élevé, mais on arrive à faire des roses avec un taux de methyl eugénol réduit qui nous permet de rester dans le cadre. Tout est question de dosage.

La parfumerie et les amoureux des parfums ont beaucoup perdu avec cette législation, certaines fragrances ont d’ailleurs disparu, mais a-t-on gagné quelque chose?
C’est dur à dire. Peut-être que certains parfums auraient pu être mieux conservés que d’autres.

Le parfum n’a jamais tué personne…
Aujourd’hui, on vit dans une société régie par le principe de précaution. L’industrie a sans doute mal communiqué. Avec ces histoires de restrictions, nous n’étions pas organisés. Et puis nous sommes une toute petite industrie comparée à d’autres.

Une petite industrie mais qui appartient à de grands groupes qui auraient les moyens de demander que le parfum soit reconnu comme exception culturelle.
Tout est à double tranchant. Si vous demandez une exception culturelle, cela veut dire aussi que vous le faites parce que votre parfum pose problème. On est dans un monde très compliqué. En parfumerie, la fraise serait interdite: trop allergène. Les limitations que l’on nous impose par rapport à l’utilisation d’huile essentielle d’orange sont inférieures à l’usage que l’on fait du fruit lui-même. On se met plus d’huile essentielle d’orange sur les doigts en pelant une orange qu’en appliquant un parfum.

La vie de Gabrielle Chanel est une source d’inspiration intarissable pour les exclusifs. Il existe un parfum La Pausa, du nom de la villa que les propriétaires viennent de racheter, alors pourquoi pas une fragrance qui s’appellerait Aubazine, parce que c’est dans cet orphelinat que tout a commencé ?
Inutile de vous dire qu’on y a pensé! Pourquoi pas? Vous trouvez que ça serait une bonne idée? Ça sentirait le banc d’église?

Ça pourrait sentir le banc d’église, la pierre sèche aussi, un peu comme du silex, une sorte d’épure. C’est sec et aride, là-bas, l’aridité de la pauvreté. Mais il faudrait que vous y alliez.
Il faut que je m’y rende, oui.

Il faudra ensuite accepter que cet orphelinat rentre officiellement dans l’histoire de Gabrielle Chanel, or elle a tant caché cet épisode de sa vie.
Elle l’a caché et en même temps, tout ce qu’elle a créé transpire cela. Tout vient de là. En tout cas ce nom est sur la table depuis longtemps, on sait qu’on pourrait le faire un jour. Et cela montre comment naissent les exclusifs: on peut se décider la semaine prochaine! Je n’ai pas vu Aubazine, mais j’ai eu le temps de visiter La Pausa et cette maison aussi transpire le style de Gabrielle Chanel.

Avez-vous eu le droit de la visiter?
J’y suis allé tout seul, il y avait juste un gardien avec des rangers et une grosse lampe torche qui m’a fait visiter la maison. J’ai même pris des photos. Regardez: au-dessus de l’escalier il y a cinq fenêtres. Tous ses codes sont là.

Vous avez créé le parfum Misia, inspiré de Misia Sert, l’amie de Mademoiselle, vous avez créé Boy du nom de l’homme qu’elle a sans doute le plus aimé et si vous deviez créer aujourd’hui une fragrance qui incarnerait Gabrielle Chanel, de quelles notes serait-il composé?
Ma réponse est très simple: s’il y a vraiment un parfum qui est Gabrielle Chanel, c’est le N° 5. C’est évident. D’abord on sait que c’est celui qu’elle a toujours porté. Quand elle quittait le Ritz où elle vivait, on sprayait du N° 5 dans les escaliers. Il paraît aussi – est-ce des bruits de maison? – que ses robes de haute couture étaient parfumées au N° 5. Que ce soit vrai ou faux, l’âme de Gabrielle Chanel, c’est le N° 5. Nous avons un coffre avec de vieilles formules écrites à la main par Ernest Beaux, le parfumeur qui a créé le N° 5, et aussi le N° 22, où l’on retrouve cette petite trame de fleurs blanches, d’ylang et de jasmin.

Est-ce que la formule originale du N° 5  écrite par Ernest Beaux est la même que celle d’aujourd’hui?
Je vous ai parlé de maintenance, du contrôle de l’approvisionnement des matières premières. Or, il n’y a pas de raison que la rose que l’on distillait en 1920 soit très différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Mais on ne le saura jamais. Tout dépend de l’essence que l’on obtenait à cette époque. Mais je suis convaincu que le rendu olfactif est très proche.

En créant Misia, vous avez choisi d’emprunter un chemin assez risqué, notamment avec cette odeur de violette qui était l’odeur de la poudre des élégantes des années 1920-1930. Comment l’avez-vous travaillée pour qu’elle ne soit pas une fragrance nostalgique?
J’ai le goût de ces notes-là. J’adore cet accord iris-violette. Même si ça reste une inspiration, on sent vraiment cet effet poudre de riz, mais de manière un petit peu idéalisée. Ces notes n’étaient pas travaillées de la même manière à cette époque-là: elles étaient traitées de manière plus sombre. J’ai fait en sorte qu’elles soient moins animales, j’ai coloré le tout avec les notes rosées. Je crois qu’il est très important de pas être passéiste. Chaque fois que l’on fait un parfum important chez Chanel, il faut savoir capturer l’air du temps.

D’où vous vient ce goût pour ces notes qui évoquent les années d’avant-guerre?
J’aurais du mal à vous dire. Mon parfum préféré c’est un des iris les plus emblématiques du marché: le N° 19. Et ce serait le dernier parfum que Gabrielle Chanel a senti.

Le portez-vous?
Non. En général, un parfumeur ne met pas de parfum. Il faut pouvoir garder un univers suffisamment neutre pour ne pas être influencé, garder une objectivité sur ce que l’on sent.

Si l’on vous donnait carte blanche et tous les moyens nécessaires afin de réaliser le parfum impossible, une sorte de Graal personnel, quel serait-il?
On pense toujours que le prochain sera meilleur que le précédent donc j’ai du mal à me projeter dans une quête de Graal. Ce serait bête de dire que rien n’est impossible, il y a certaines odeurs que l’on n’arrive pas à transcrire, des impressions de la vie qui sont très agréables, mais ce n’est pas vraiment ce qu’on recherche non plus. On peut faire des parfums particuliers et un des parfums les plus particuliers que je connaisse, c’est Cuir de Russie, or il existe déjà.

N’y a-t-il vraiment rien que vous aimeriez mettre en bouteille?
Des souvenirs… L’odeur de certaines personnes, peut-être.