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Victoire de Castellane, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

6 février 2018

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J’avais rencontré la directrice artistique de Dior joaillerie en automne 2016 afin de lui demander de raconter l’enfant qu’elle a été, et ses rêves. Une manière de mieux l’adulte qu’elle est devenue. Plongée dans le monde de ses souvenirs et de son imaginaire. – Isabelle Cerboneschi.

Officiellement, Victoire de Castellane est la directrice artistique de Dior joaillerie depuis 1998. Mais la réalité est tout autre. Elle est un personnage polymorphe sorti d’un conte par la porte principale: elle est à la fois la fée et la sorcière (la bien-aimée évidemment), la fiancée du vampire et Alice au pays qui nous émerveille. Bien malin qui pourra la définir.

Officiellement, Victoire de Castellane crée des bijoux. Mais c’est une couverture. En réalité, elle prépare des talismans, invente des objets de curiosité, fait entrer tout entières des histoires magiques sur quelques centimètres carrés. Et ceci par la grâce de pierres aux couleurs chatoyantes, si possible des opales de feu, si possible des tourmalines Paraiba, si possible des saphirs Padparadscha, et des émeraudes. Des diamants aussi. Ses parures sont des symboles d’alliance, ses joyaux, des embellisseurs. Tout est une question de regard et d’intention.

Victoire de Castellane pourrait avoir été peinte par Alexej von Jawlensky, qui savait si bien dessiner les âmes en quelques traits: deux yeux ourlés comme des boutonnières, un nez droit, une bouche écarlate, une frange qui délimite l’espace expressif et chapeaute l’ensemble.

Victoire de Castellane n’est pas de ce monde, mais s’y emploie. Elle utilise beaucoup le mot «merveilleux». C’est si bon de croiser le chemin d’une merveilleuse émerveillée.

I.C: Quel était votre plus grand rêve d’enfant? Victoire de Castellane: Pouvoir entrer dans une caverne comme celle d’Ali Baba, découvrir un trésor et pouvoir me servir à volonté des bijoux! J’adorerais avoir une pièce entière dans laquelle tous mes trésors seraient accrochés aux murs et que je pourrais compter, regarder, observer, qui me fascineraient. J’adore être fascinée. Enfant, j’aimais beaucoup les pierres de couleur, très vives et l’or aussi. J’adorais l’or en fusion. Il me faisait penser au miel dans Winnie l’Ourson. C’est magique, comme si le soleil s’était figé dans un métal.

Finalement, vous l’avez un peu réalisé ce rêve? Oui, un peu tout de même. Je joue avec les pierres, je m’amuse, je leur invente des vies, j’aime les mélanger, les mettre dans des familles. Je trouve merveilleux de pouvoir me dire que mon travail est une continuité de mes jeux d’enfant.

Croyez-vous au pouvoir des pierres? Pas vraiment. Je crois juste à la bienveillance et à l’honnêteté dans le travail, voilà. Et je pense que si on a fait les choses sincèrement avec amour, ça se ressent.

Que vouliez-vous faire une fois devenue grande? Je voulais être psychanalyste ou chirurgien. Finalement, je crée des petits trésors pour les femmes. J’aime l’idée qu’une femme se constitue un petit trésor afin de pouvoir se dire: Je pars avec, il me protège. Le bijou a un côté talisman. Et puis je trouve que ça érotise le corps, que ça dramatise, que ça souligne. J’observe toujours la manière dont les femmes choisissent leur parure. J’aime le bijou dans son acception archaïque, primitive.

Dans sa dimension magique?
Oui, ça m’amuse d’y croire. J’aime inventer des histoires et me dire que ça peut porter bonheur.

Les bijoux sont-ils les meilleurs amis de la femme, comme le chantait Marilyn Monroe? C’est l’intimité que l’on développe avec le bijou que je trouve fascinante. Il touche votre peau, il vit sur vous. Il y a aussi toute cette symbolique de la transmission. J’aime imaginer que le joyau est là depuis tant d’années avant soi et qu’il vivra longtemps après. J’ai toujours l’impression que quand on transmet un bijou que l’on aime à une personne aimée, cette personne nous porte sur elle. Je possède des bijoux anciens qu’une femme, ou plusieurs ont regardés, chéris, des pièces qui ont été offertes avec de l’amour. Tout cela est assez merveilleux.

C’est aussi une certaine forme d’humilité. Bien sûr: cela nous rappelle que l’on est mortel et que le bijou nous survivra. Que l’on n’est que de passage dans ces bijoux.

Quel était votre jouet préféré?
J’adorais les poupées Barbie, me déguiser aussi, faire des spectacles. J’adorais m’enfermer dans ma chambre et jouer des heures.

En quoi vous déguisiez-vous?
Les déguisements étaient demandés à chaque anniversaire alors il y en avait plein: des princesses, des squaws, Mary Poppins… Je ne sais plus ce que j’avais, mais j’aimais beaucoup me déguiser. J’aimais jouer avec la féminité. On peut être tellement de femmes!

Etait-ce une manière d’essayer d’entrer dans d’autres vies? Ah oui, complètement! C’était une façon d’être elle ou elle ou elle. Moi, je devenais elle.

Vous n’étiez pas bien en étant vous-même? Si, sauf que je ne sais toujours pas qui je suis! J’ai une vague idée.

C’est une définition par défaut?
Oui. C’est compliqué d’être soi. On est très sollicitée pour être une autre aussi. On a envie de connaître ce que c’est qu’être une autre.

Les avez-vous gardés tous ces jouets, tous ces déguisements?
Je n’ai rien gardé.

Quel était votre jeu préféré à la récréation? J’adorais jouer à la marelle et à l’élastique! Qu’est-ce que j’ai pu sauter à l’élastique! Des heures! On les accrochait aux pieds des chaises et quand on n’était que deux. Qu’est-ce que c’était bien!

Grimpiez-vous dans les arbres?
Non, pas du tout. Je n’étais pas un garçon manqué, même si j’ai une part assez masculine en moi, mais elle ne s’exprimait pas comme cela.

Elle s’exprimait comment?
Peut-être dans mon besoin d’être très amie avec les garçons. J’adore l’amitié avec les garçons. Même si j’aime beaucoup les filles, j’ai beaucoup d’amis hommes et je m’amuse avec eux. Dans mon travail aussi, je trouve que j’ai une part masculine: dans mes choix de volumes, dans mon envie de créer des choses assez fortes, puissantes.

Quelle était la couleur de votre premier vélo? Je ne m’en souviens pas, mais tout d’un coup je me rappelle que j’avais une petite canne bleue. On me l’avait offerte et j’étais fascinée par cette petite canne en bois bleu brillant. Peut-être parce qu’elle venait de Suisse. C’est marrant!

Ce n’est pas le même usage qu’un vélo. Il devait être rouge, je pense… J’avais surtout des patins à roulettes. J’adorais faire du patin: à l’époque, ce n’était pas des rollers, ils avaient quatre roues. J’avais une trottinette aussi et j’en faisais au Trocadéro.

Quel superhéros vouliez-vous devenir? Je m’identifiais beaucoup aux héroïnes de BD comme Lili et Aggie. Pour moi, c’étaient deux superhéroïnes. Elles avaient un côté un peu solitaire dans lequel je me retrouvais. Et j’adorais leurs looks: Aggie pour ses jeans retroussés portés avec des chaussettes qui tire-bouchonnent et la taille très serrée et Lili pour son côté plus parisien, avec ses ballerines. Ça m’a conditionnée.

Dans votre look? Aggie, c’était l’Amérique. Il fallait avoir des Levi’s! Ce côté fifties, étudiante américaine était pour moi très inspirant. Et en même temps, elle a ce côté glamour, très Marilyn Monroe, quand elle se rend au Bal des débutantes. Lili, avec son côté sixties, était plus existentialiste avec sa jupe. J’ai arrangé tout ça à ma sauce dans les années 80 quand j’ai commencé à sortir. Les looks, à l’époque, il fallait aller les trouver. La mode, ce n’était pas du tout ce qui se passe aujourd’hui. Il fallait aller aux puces, trouver des trucs vintage: j’y passais ma vie. A l’époque, je m’achetais des escarpins neufs sortis de vieux stocks des années 60 pour 5 francs!

De quels superpouvoirs vouliez-vous être dotée? Je crois que j’aurais adoré voler. C’est assez merveilleux de pouvoir se balader dans les airs avec la possibilité de regarder tout en bas et de se poser où on veut. C’est un superpouvoir ça: fuir et en même temps aller découvrir autre chose.

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc? Je crois que je rêvais en couleur.

Quel était votre livre préféré quand vous étiez enfant?
J’aimais beaucoup les ouvrages de la Bibliothèque Rose et la Bibliothèque Verte aussi. J’aimais tout.

Les avez-vous relus depuis?
Non, mais je relis Lili et Aggie. Ce n’est pas très profond, mais c’est drôle. J’essaie de retrouver ces émotions. C’est assez sympathique d’aller se replonger dans quelque chose de nostalgique, j’aime bien la mélancolie aussi, je trouve que c’est assez inspirant.

Y puisez-vous quelque chose qui vous aide à créer? Oui, bien sûr. C’est aussi une manière de lutter contre l’angoisse de créer. J’ai besoin de rêver tous les jours.

Si votre enfance avait un goût, quel serait-il? Je pense plutôt à une odeur. Celle du mimosa. A l’époque, mes grands-parents avaient une maison sur la Côte d’Azur, dans le Midi, et il y avait ces odeurs de Méditerranée extraordinaires, celle des pins aussi. Je trouve ça merveilleux, l’odeur de ces petits chemins avec des pins parasols. C’est tellement la Méditerranée pour moi!

Et si votre enfance avait un parfum?
L’Hawaiian Tropic! Une huile solaire qui sentait les vacances.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?
Oui. Toujours. Je ne peux pas me passer de la mer. C’est merveilleux la mer! Il n’y a pas d’espace-temps. On ne sait pas quelle heure il est, quel jour, quelle année. Rien n’arrête le regard. Tous les hommes ont pu regarder ce paysage. C’est comme le ciel: on ne peut pas fixer le temps avec le ciel. On n’est pas arrêté par quelque chose qui donne un indice sur l’époque.

Saviez-vous construire des avions en papier?
Non, mais je savais faire des cocottes en papier. Et j’adorais aussi un autre truc, que j’ai revu dans un film de Jean Yanne l’autre jour: le tac-tac. C’était deux boules qui s’entrechoquaient et faisaient, clac, clac, clac. Ça me rendait dingue! J’en avais un rose. Parfois, on le prenait dans l’œil! C’était hyper-dangereux!

Aviez-vous peur du noir?
Bien sûr! J’ai toujours peur du noir.

Qu’y a-t-il dans le noir qui vous fasse peur? Je trouve très angoissant de dormir complètement dans le noir, parce que, comme j’ai beaucoup d’imagination, tout peut arriver. Dans les films d’horreur, il y a toujours quelque chose qui se passe dans le noir. Et puis dans le noir, on n’a pas de repères. J’aime bien la pénombre ou une petite veilleuse. Mais j’aime avant tout la lumière. Je préfère être dans la lumière que dans les ténèbres! Je ne suis pas très gothique.

Ce qui ne vous a pas empêchée de dessiner des bijoux un peu gothiques, comme cette collection appelée La fiancée du vampire.
Je trouve que le côté romantico-gothique peut être inspirant. Mais il faut toujours qu’il y ait une possibilité d’espoir. Quand j’ai créé cette collection, j’aimais l’idée que la jeune fille soit mordue par le vampire amoureux, et du coup qu’elle vivait éternellement. Il y a toujours cet espoir de vie quand même.

Et d’amour?
Et d’amour. Absolument. La vie ne peut être sans amour.

Justement, vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour?
Il s’appelait Pierre. Il était en classe avec moi. Mais j’avais plusieurs amoureux. J’avais un Grégoire aussi, que je trouvais pas mal. Je le rencontrais dans les goûters d’anniversaire.

Et de l’enfant que vous avez été?
Très bien! Il est toujours en moi. Je crois qu’il faut toujours garder en soi l’enfant que l’on a été, sinon on devient un monstre. Mais il faut faire attention parce que cet enfant peut être un tyran. Il faut un juste milieu. Il faut savoir garder cette part de curiosité. Le bon côté de l’enfant: émerveillé!

Une version de cette interview est parue dans le Hors-Série Architecture et Design du Temps le 12 novembre 2016