Sons of Raphael, nouveaux prophètes du rock

Les deux frères Ronnel et Loral Raphael viennent de lancer un single « He Who Makes The Morning Darkness » issu de leur premier album qui sortira au printemps. L’occasion de découvrir un son unique, ciselé comme un bijou. Rencontre au studio Motorbass pendant le mixage. Isabelle Cerboneschi, Paris 

C’était en automne dernier, à Paris, dans le studio d’enregistrement Motorbass. Le producteur Philippe Zdar, était en train de mixer l’album du duo Sons of Raphael. Il m’avait prévenue : « Ce sont des génies ! » Je ne crois pas aux génies, mais je crois en mon frère.

Personne encore n’avait eu le droit d’écouter les bandes à part eux trois. Cet album, dont le nom n’est toujours pas connu, était un secret aussi bien gardé que la réserve d’or des Etats-Unis à Fort Knox. J’ai pu écouter trois chansons et cela m’a suffit pour comprendre qu’il se passait quelque chose, là, entre mes deux oreilles. Un son, un vrai son, pas entendu depuis des décennies, quelque chose entre Bohemian Rhapsody de Queen et les albums de Genesis, une musique qui inspire. Et la voix étrange de Ronnel, l’un des deux frères Raphael, qui se mêle aux instruments de musique et fait corps avec eux.

Loral (24 ans) et Ronnel (20 ans) m’évoquent les personnages burlesques du roman de Mikhaïl Boulgakov « Le Maître et Marguerite ». La logique de ces deux londoniens, leur mode de pensée, leur humour, sont singuliers, mais cette unicité les mène exactement là où ils désirent être : dans une forme d’intemporalité. Ces deux musiciens autodidactes ne se comparent à personne car ils n’écoutent pas de musique ; ils lisent, énormément, et cela leur suffit.

INTERVIEW

Vous créez exactement le genre de musique dont on a besoin aujourd’hui alors qu’il y a beaucoup de produits sans âme, lancés juste pour des histoires de marketing.

Ronnel : C’est tout à notre avantage que de nombreux albums soient de pur produits marketing, même si personne ne peut décider ce qui est de la bonne musique ou de la mauvaise musique. Si une chanson, qui nous semble atroce, peut changer la vie d’une jeune fille, qui sommes-nous pour critiquer ? Je n’écoute pas vraiment de musique, en réalité. Quand j’étais ado, j’aimais beaucoup Elvis. Encore aujourd’hui, d’ailleurs. Et la musique classique. Peut-être est-ce pour cela que ce que nous faisons est tellement différent ?
Loral : Nous vivons dans une bulle. Nous découvrons la musique des autres quand on va chez le coiffeur ou quand on prend un taxi et que la radio est allumée.

Où puisez-vous votre inspiration alors ?

R. : Pour cet album, les livres de théologie ont été plus inspirants que la musique. Les mots m’influencent plus que les notes.
L. : Et sans doute parce que nous sommes frères, nous partageons les mêmes pensées, nous avons les mêmes images visuelles en tête.

Le fait que vous soyez frères justement, est-ce que cela affecte votre musique ?

L : Oui, nous avons une sorte de don de télépathie.
: Vous connaissez ce verset des psaumes (Psaume 133 : 1, Cantique des degrés de David, ndlr) « Voici, oh ! Qu’il est agréable, qu’il est doux pour des frères de demeurer ensemble ! » Notre groupe Sons of Raphael est basé sur cette relation fraternelle.
L : En ce qui concerne la musique, nous avons toujours la même idée en même temps, ce qui est rassurant. Nous n’avons jamais de désaccord.
R : Sauf quand nous allons au restaurant japonais près de chez nous. Loral laisse tremper ses beignets tempura de crevettes dans sa soupe et il ne les mange qu’à la fin, alors que je trouve cela atroce. Moi j’aime les manger quand elles croustillent (rire).
L : Mais je suis suffisamment jeune pour pouvoir changer et commencer désormais par les crevettes. Est-ce que cela te rendrait heureux ?
R : Oui (rires).

En écoutant les chansons de votre album, j’ai pensé à Bohemian Rhapsody de Queen. A l’époque, c’était un son étrange avec cet d’orchestre derrière. J’ai ressenti la même chose en écoutant vos chansons qui sont un brin anachroniques.

L : Nous savons ce que les gens aiment et écoutent en ce moment…
R : … Mais si nous faisons un disque juste pour leur plaire, il sera forcément mauvais. Nous souhaitons plaire, évidemment, mais en le faisant à notre façon.
L : La manière dont les gens consomment la musique aujourd’hui gouverne la manière dont elle est produite.

Quand on écoute vos chansons, on a l’impression que la voix de Ronnel fait entièrement corps avec la musique. Est-ce cela, votre voix : un instrument ?

R : Les paroles de nos chansons sont aussi importantes que la musique et vice versa. Mais je ne me considère pas comme un chanteur. Nous ne savons pas lire la musique. J’utilise mes cordes vocales comme un instrument.
L : Nous avons écrit tous les arrangements de l’orchestre. Nous tenions à le faire nous-même. Nous les avons d’abord testés sur le piano, puis nous les avons enregistrés et une personne les a traduits en notes de musique afin que l’orchestre puisse les jouer.

Depuis combien de temps travaillez-vous sur cet album ?

R : Sept ans. C’est une partie de notre vie. Les paroles et la musique doivent avoir un sens à mes yeux. Et c’est tout ce qui compte. Je peux passer une année pour écrire une chanson. On ne peut pas imposer de date limite à la création.

L : Nous avons tout enregistré sur des bandes et nous avions des milliers d’heures d’enregistrement de tel instrument ou de tel autre. Comment en faire une chanson ? Nous avons dû effectuer des choix. Nous sommes restés en studio pendant six semaines à Los Angeles.

R : Dans les chansons que vous avez écoutées, il y a beaucoup de textures. Le secret derrière cela ? Nous avons mélangé parfois 300 pistes ensemble.

L  : Et du coup vous ne pouvez pas identifier les instruments. Est-ce un violon, un synthétiseur, un orgue, une femme qui siffle, des cordes ? Il y a tellement de couches qui s’accumulent, que même moi, parfois, je ne sais plus. Mais en écoutant, on a le sentiment d’une unité. C’est un son impossible à recréer. Et si de jeunes musiciens essaient dans 30 ans, ils n’y parviendront pas. Votre frère est la seule personne au monde capable de mixer une chose pareille.

Vos paroles, qui s’entremêlent à la musique, quel message veulent-elles transmettre ?

R : J’aime croire que toutes nos chansons sont des chansons d’amour, qu’elles s’adressent à Dieu, à une femme, à la mort, ou à qui que ce soit. Même nos chants de protestation sont des chansons d’amour. Nos protestations ne se réfèrent d’ailleurs pas à un évènement en particulier – les élections ou le Brexit – car ce qui est relevant aujourd’hui ne le sera pas demain. Or nous voulons que nos chansons soient encore écoutées dans le futur, qu’elles soient intemporelles.

L : Ce qui est intemporel ne peut pas disparaître.

Dans l’une de vos premières chansons, A Nation Of Bloodsuckers, vous dites : « Je possède une double nationalité, au Ciel et sur la Terre ». Avez-vous l’impression de passer d’un monde à l’autre, du visible à l’invisible ?

R : Oui, je pense. Aucune de ces chansons n’auraient été écrites si ce n’était pas le cas.

C’est assez inhabituel d’entendre citer la Bible dans les chansons de rock.

R : J’ai fait des études de théologie et c’est mon langage. Pour moi, la Bible est l’un des plus beaux, des plus longs poèmes jamais écrit par des hommes pour des hommes. Et utiliser des versets de la Bible dans nos chansons me semble tout à fait naturel.

En 1970, un album concept intitulé « Jesus Christ Superstar » racontait les derniers jours de Jésus de Nazareth, sous la forme d’un opéra-rock. Il était présenté comme une figure culte, une star et Judas lui reprochait de perdre le sens des choses du fait du nombre de ses fans.

R  : C’est assez étrange que personne, depuis n’ait écrit quelque chose d’aussi puissant au sujet de Jésus. Il est un exemple de réussite tellement inspirant. Il a vécu plus de 2000 ans avant nous or il est toujours là. Il est partout. C’était un avant-gardiste. Il a commencé avec un réseau clandestin, il est allé à l’encontre de tout ce qui se faisait alors. Il a arpenté des territoires où il n’était pas désiré. C’est exactement ce qu’est le rock, d’ailleurs : aller là où l’on n’est pas le bienvenu.

Au fait, pourquoi avoir nommé votre duo Sons of Raphael ?

R : Parce que c’est notre nom et cela a du sens à nos yeux. D’ailleurs nous voulons avoir beaucoup d’enfants.

L  : Nous ne sommes que deux sur scène or si nous voulons grandir, cela ne pourra se faire qu’avec des membres de notre famille. Des enfants de Raphael. Et avec beaucoup d’enfants, nous pourrons monter un orchestre (rires).

R : Mais entretemps Philippe Zdar est notre troisième frère.