Un tourbillon historique pour 1’800’000 francs
Le 9 novembre 2025, François-Paul Journe a acquis une montre de poche historique d’Abraham-Louis Breguet pour sa collection privée « F.P.Journe Le Patrimoine »: la N° 1890. Au fil d’une conversation, François-Paul Journe raconte pourquoi il tenait à acheter cette pièce et ce qu’il doit au maître horloger, tout en levant le voile sur son futur musée. Sans Breguet, il ne serait peut-être pas l’homme de l’art qu’il est devenu… Isabelle Cerboneschi
Le 9 novembre 2025, F.P.Journe a acquis aux enchères la montre de poche N° 1890, d’Abraham-Louis Breguet, un régulateur à tourbillon de quatre minutes doté d’un échappement naturel, daté de 1809 pour la somme de 1’880’000 CHF. Cette acquisition a eu lieu lors de la vente A Celebration of Breguet’s 250th Anniversary, organisée par Sotheby’s à Genève.
Ce modèle représente aux yeux de François-Paul Journe, qui était dans la salle et a enchéri jusqu’à ce qu’il emporte le lot, « le plus beau tourbillon de Breguet ». La N° 1890 réunit deux innovations majeures: l’échappement naturel et le régulateur à tourbillon. En associant les avantages de l’échappement naturel, conçu pour transmettre la force du barillet avec un minimum de frottements, et la capacité du tourbillon à compenser les erreurs de marche dues aux positions, Breguet a créé une montre d’une précision inégalable à l’époque.
La montre de poche N° 1890 d’Abraham-Louis Breguet, un régulateur à tourbillon de quatre minutes doté d’un échappement naturel daté de 1809, que F.P.Journe a acquise aux enchères pour la somme de 1’880’000 CHF, le 9 novembre 2025 © Sotheby’s
Livrée en 1809 à Frédéric Frackmann, l’agent de Breguet pour la Russie, la montre fut vendue au comte Alexis de Razoumoffsky, membre de la Cour impériale et Ministre de l’Instruction publique sous le règne du tsar Alexandre Iᵉʳ. Par la suite, en 1954, Cecil Clutton, l’historien et collectionneur de montres britannique qui a participé au renouveau horloger du XXᵉ siècle, en a fait l’acquisition.
La N° 1890 rejoint désormais la collection privée F.P.Journe et sera exposée dans la future galerie « Le Patrimoine » qui rassemblera l’ensemble des créations de François-Paul Journe depuis sa première montre de poche ainsi que certaines pièces historiques qui ont participé à l’écriture de son histoire.
INTERVIEW
Après avoir acquis auprès de Sotheby’s la montre de poche d’Abraham Louis Breguet N° 1890, vous avez affirmé « je suis fier d’avoir acquis le plus beau tourbillon d’Abraham-Louis Breguet ». En quoi est-ce le plus beau tourbillon de Breguet?
François-Paul Journe :Abraham-Louis Breguet avait réalisé une série de trois tourbillons en or. Il y a celui qui est dans la collection du musée Breguet, avec des gravures florales à l’arrière du boîtier et qui n’est pas à mon goût. Il y la pièce qui fut réalisée pour George IV d’Angleterre et qui a été vendue aux enchères il y a quelques années et enfin celui que j’ai acquis qui est dans un état absolument parfait. C’est le plus beau des tourbillons qu’il ait réalisé, à part, bien sûr, son premier tourbillon qui appartient à la collection privée du sultan d’Oman.
En matière de mécanique horlogère, que représente ce tourbillon?
Ce calibre réunit ce que Breguet a fait de mieux à cette époque. Un tourbillon 4 minutes avec un échappement naturel. Tout est tellement équilibré: le cadran, la boîte, le mouvement. Tout est parfait. Il a fait d’autres séries par la suite mais ce n’est pas le même calibre. Je crois qu’il faisait faire les ébauches par Jacques-Frédéric Houriet à cette époque-là. Je voulais ce tourbillon sachant qu’il n’est pas possible d’en acquérir d’autres comme celui-ci. Le cadran est gravé avec une gravure invisible, secrète, indiquant le nom du client de l’époque.
Breguet N° 1890 Mouvement de 24 lignes, à tourbillon de quatre minutes avec échappement naturel et fusée à chaîne © Sotheby’s
Vous voulez parler d’Alexis de Razoumoffsky, membre de la Cour impériale de Russie sous le Tsar Alexandre 1er ?
Oui. Et d’ailleurs j’ai été contacté par son arrière-petit-fils qui m’a dit avoir en sa possession des lettres écrites par son aïeul à Breguet dont, je l’espère, il va me fournir des photocopies.
Dans quel état est cette montre qui a plus de 200 ans?
Elle est dans un état extraordinaire et n’a pas été abîmée, parce que les pièces anciennes ont souvent été restaurées. Si le cadran avait été retouché, la signature secrète aurait disparu, car elle a été gravée au pantographe, à la pointe sèche, et est donc très légère. A la moindre usure sur le cadran, elle disparaît.
Cette montre aurait aussi appartenu au collectionneur britannique Cecil Clutton. Le connaissiez-vous?
Oui, je connaissais bien Cecil. On l’appelait Sam. il était le trésorier de la Reine d’Angleterre. Il possédait une très belle collection de montres et de voitures. Il participait à des courses de Bugatti anciennes et quand il venait à Paris, il jouait de l’orgue à Notre-Dame. Il a rédigé un petit livre sur sa collection de montres après l’avoir presque entièrement vendue, à l’exception d’une trentaine qui sont les plus belles et les plus innovantes de chaque époque. C’est lui qui a commandé à George Daniels sa première montre. Avant cela, George restaurait des garde-temps, il n’en fabriquait pas.
La montre de poche à tourbillon de quatre minutes et échappement naturel Breguet N° 1890 est dans un état exceptionnel ©Sotheby’s
Qu’est devenue cette première montre créée pour lui par George Daniels ?
Après sa mort, elle a été vendue aux enchères et a été acquise par David Saul Landes, un monsieur charmant que j’ai bien connu, professeur d’histoire à Harvard et spécialiste de l’histoire économique européenne moderne. Il fut l’un des conseillers de Jimmy Carter et a écrit un livre sur l’horlogerie qui s’appelle « L’heure qu’il est » qui vient d’être réédité par Les Belles Lettres. Et c’est amusant parce que dans son ouvrage, il mentionne les déjeuners du mardi à Paris, avec Jean-Claude Sabrier et toute sa clique, qui avaient lieu chez mon oncle Michel Journe.
Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Cecil Clutton ?
Quand il venait à Paris, il venait souvent dans la boutique de restauration de mon oncle Michel avec qui je travaillais. C’était un gentleman élégant qui est décédé au début des années 1980.
Est-ce que cette rencontre a eu un impact sur vous ?
Bien sûr. Un très gros impact. Quand il venait, il portait toujours un costume trois pièces avec une montre dans chaque poche de son gilet: dans l’une il y avait une Breguet, qu’il changeait souvent, et dans l’autre une George Daniels. J’avais 17 ans-18 ans, j’étais encore à l’école d’horlogerie et je n’avais pas encore en tête de fabriquer une montre, mais le voir avec ses montres de poche a fait germer l’idée dans mon esprit. Cette rencontre fait partie des choses qui m’ont motivé à commencer ma carrière. En 1977, j’avais 20 ans et comme je pensais que je n’aurai jamais les moyens de m’acheter un tourbillon, j’ai décidé d’en créer un.
Cage de tourbillon portant le balancier, le spiral et l’échappement naturel © Sotheby’s
Comment avez-vous créé votre premier tourbillon ?
Je n’en avais jamais vu, à part celui de Sam Clutton, et je ne savais pas comment cela fonctionnait. J’ai appris le fonctionnement à travers les dessins de David Penney dans The Art of Breguet. Ses croquis sont très explicites. Dans les années 1970, les tourbillons, c’est comme l’histoire de l’homme qui a vu l’ours: les marchands de montres n’en n’avaient jamais tenu un dans leurs mains.
Les tourbillons étaient-ils si rares à l’époque ?
Ils étaient extrêmement rares! Et par la suite, à part George Daniels et moi, personne ne faisait de tourbillons. Les collectionneurs de l’époque s’intéressaient à l’horlogerie ancienne, pas à l’horlogerie récente. Ils achetaient des pièces du XVIe, XVIIe, XVIIIe siècle, parfois des pièces du début du XIXe concernant la chronométrie. C’est l’histoire qui les intéressait.
C’est extraordinaire d’avoir pu reconstituer un tourbillon sur la base de dessins !
Il s’agit du premier tourbillon de Breguet, et le premier au monde, qui est dans la collection du Sultan d’Oman. Il s’agit d’un tourbillon avec double barillet dont George Daniels s’est inspiré à ses débuts et moi aussi. C’est une source d’inspiration pour beaucoup d’horlogers. On a tous fantasmé sur cette montre. Elle a défini plus de 200 ans de construction horlogère. Breguet était un visionnaire.
Vous connaissiez les plans de ce tourbillon par cœur. Avez-vous été surpris en le voyant ?
Non. Il est magnifique. Pour monter ce musée, John avait acheté beaucoup de pièces splendides: la montre perpétuelle de Napoléon signée Breguet, une montre Breguet ayant appartenu au Duc de Wellington, la pendule Sympathique Breguet du Prince Anatole Demidoff,… des montres avec des provenances importantes. Et les seules montres bracelets exposées dans ce musée sont les miennes: notamment une Sonnerie Souveraine et aussi la Pendule Sympathique que j’avais faite dans les années 1980.
L’acquisition du tourbillon de Breguet a-t-elle généré chez-vous une émotion particulière ?
Bien sûr. J’avais décidé de l’acheter à n’importe quel prix.
Etiez-vous présent dans la salle pour les enchères ?
Oui. Il y avait d’autres acquéreurs potentiels jusqu’à un million puis nous ne sommes restés que deux et finalement je l’ai emporté.
Balancier et spiral vus du dessous © Sotheby’s
Avez-vous acheté le tourbillon de poche N°1890 d’Abraham Louis Breguet pour le présenter dans votre futur musée qui devrait ouvrir prochainement ses portes ?
En effet. C’est un hommage que je rends à l’inventeur du tourbillon. D’ailleurs, ce ne sera pas un musée à proprement parler mais une collection privée qui ne sera pas ouverte au public. On pourra la visiter sur rendez-vous. Le bâtiment va s’appeler « Le Patrimoine ». Les collections vont se trouver en bas. Au premier étage, il y aura tout le service après-vente et la formation. Et enfin, je vais pouvoir aussi exposer ma collection « Steel-Time » (une collection de montres de poche historiques en acier datant de 1850-1910, ndlr). J’en ai 220 et la dernière fois qu’elles ont été exposées c’était à la Forbes Gallery à New York en 2012.
Y aura-t-il un espace dédié à Breguet ?
J’ai prévu de présenter quatre montres de Breguet dont celle que je viens d’acquérir. Il y aura aussi la Pendule Sympathique No. 1 de 1991. J’étais content de l’avoir achetée parce que je pense qu’il s’agit de la plus belle création qui a été faite après la mort de Breguet. On n’a jamais rien fait de mieux. Il y aura aussi une petite horloge portative de Breguet que j’ai acquise chez Antiquorum ainsi qu’une souscription.
Cache-poussière en or 18 ct. gravé Breguet N° 1890 ©Sotheby’s
La souscription est en lien direct avec votre histoire: c’est ainsi que vous avez vendu vos premier modèles, par souscription.
Breguet avait eu l’idée de la souscription après la Révolution, parce qu’il avait perdu de l’argent. Il a créé ce modèle qui est « l’un des premiers designs horlogers », comme le disait Jean-Claude Sabrier. Avant Breguet, une montre, c’était deux platines avec des piliers qui enfermaient le rouage, et le balancier par-dessus. Par la suite, Jean-Antoine Lépine a inventé les ponts ce qui a permis de pouvoir démonter le mouvement pièce par pièce, mais il n’a jamais dessiné ses mouvements comme Breguet a dessiné la souscription. L’idée de lancer une petite souscription de 20 pièces en 1999 m’est venue de Breguet, vous aviez d’ailleurs écrit un article à ce sujet.
Quel est le concept de ce futur espace d’exposition ?
Nous allons exposer en priorité notre patrimoine, soit tous numéros zéros, les prototypes de nos modèles depuis la création des montres « prêt-à-porter » (les modèles qui n’ont pas été entièrement réalisés à la main par François-Paul Journe à partir de 1999, ndlr). Et puis quelques pièces anciennes que j’ai pu récupérer et que j’avais entièrement fabriquées dans les années 1980, dont ma première montre. Et autour de cela, de l’art contemporain et des pièces qui ont fait progresser l’histoire de l’horlogerie, par exemple une horloge de Jost Bürgi – l’inventeur du remontoir d’égalité – qui est actuellement en cours de restauration et qui date de la fin du XVIe siècle. J’ai aussi acheté des horloges de table de la fin du XVIe – début XVIIe, la plus récente date de 1534. A cette époque, la montre n’existait pas encore. Elle est arrivée juste après. Il me manque une montre de cette période primitive pour faire le lien entre l’horlogerie avant les montres, et nous. L’horlogerie est un grand mur qui a 600 ans d’existence où j’ai accroché deux pierres.
Quelle place y occupera le tourbillon Breguet ?
Il sera certainement présenté avec les autres pièces de Breguet que j’ai achetées. Nous allons montrer des pièces horlogères anciennes qui ont un lien avec mon travail. J’ai fabriqué mon premier tourbillon entre 1977 et 1982 et si Breguet n’avait pas existé, je n’aurais peut-être pas jamais fait de tourbillon. Il faut rendre hommage à la raison pour laquelle F.P.Journe existe.













