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François-Paul Journe, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

19 mars 2016

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François-Paul Journe aurait pu construire des moteurs de voiture, mais l’industrie horlogère aurait perdu l’un de ses plus grands maîtres. Il se souvient. – Isabelle Cerboneschi.

C

’est une adolescence assez banale, une forme d’indifférence pour un futur dans lequel il n’avait pas le goût de se projeter, qui ont mené ce mauvais élève vers le collège Lapérine, une école d’horlogerie à Marseille devenue le collège Léonard de Vinci, puis vers le Collège Pierre Girard, à Paris. Une forme d’atavisme aussi: son oncle, Michel Journe, célèbre restaurateur d’horlogerie ancienne, avait ouvert la voie horlogère dans la famille. Pourquoi ne pas marcher dans ces pas-là?…

La révélation, elle, est venue après, en faisant. Lorsque François-Paul Journe a décidé de créer son propre garde-temps – une montre de poche dotée d’un tourbillon – parce qu’il n’avait pas les moyens de s’offrir une Breguet historique. Abraham Louis Breguet, c’est le maître absolu, la référence. Il faudra cinq ans au jeune horloger pour la terminer.

François-Paul Journe a une manière touchante de vénérer: il le fait de façon absolue, radicale, en miroir de son caractère. Il eut un autre maître, l’expert horloger Jean-Paul Sabrier, dont il a racheté en 2015 la bibliothèque qui s’est intégrée tout naturellement dans le décor de sa manufacture genevoise. Un lieu qui sent l’attachement du maître horloger au passé, à l’histoire, avec le XVIIIe siècle comme référence. Ses montres le racontent, d’ailleurs, ce goût des choses d’avant. Elles ont un visage sans âge, marqué non par des signes du temps, mais par l’histoire du temps.

Il est né à Marseille et ne s’est jamais tout à fait départi d’un fin rayon de soleil dans la voix. Une voix qui peut se faire tonnerre. Quand on est passionné, on ne maîtrise pas toujours son feu.

La première fois que je l’ai rencontré, ce devait être en 1989. Il venait de s’installer aux Acacias, un bureau sans charme, mais cela n’avait aucune importance car son trésor était tout entier dans sa tête et dans ses mains.

François-Paul Journe est du genre obstiné: poursuivre tous les Graal, mais un à la fois. Son chef- d’œuvre, c’est sans doute sa Sonnerie Souveraine, présentée en 2006, sur laquelle il a travaillé six années durant, sans même savoir s’il parviendrait jamais à un résultat qui lui convienne. A l’époque, il m’avait confié: «Cette pièce, c’est une grande leçon d’humilité. Il faut parfois taire sa rage quand ça marche mal. On vit de grands moments de solitude.»

J’avais alors écouté avec vénération cette montre chanter le temps qui passe et l’apologie du dépassement de soi. Je l’avais entendue égrener ses quarts, ses demies, et même l’heure. Une montre qui donne 812 coups de marteau pendant vingt-quatre heures, cela demande de savoir générer une énergie phénoménale. Est-ce vraiment utile d’entendre sonner les heures? C’est se poser la question de l’utilité de l’art. Cette pièce confinait au sublime.

Dix ans plus tard, François-Paul Journe est là, dans un fauteuil de cuir, plus calme. Comme s’il n’avait plus besoin de se prouver à lui-même qu’il était capable de tutoyer l’impossible.

“Il y a un monsieur qui s’appelait Abraham Louis Breguet qui a créé en 1783 l’horlogerie moderne. Et il a tellement bien travaillé qu’il a inventé le tourbillon, et son premier tourbillon a été, pour beaucoup d’horlogers, notamment pour George Daniels et pour moi, une source d’inspiration.”

Quel était votre plus beau rêve d’enfant?
Un de mes principaux rêves d’enfant, c’était d’avoir un cheval. Avec mon frère, quand on jouait aux cow-boys et aux Indiens, c’était toujours lui qui avait la panoplie d’indien et moi celle du cow-boy. Je ne sais pas si ça vient de là, mais j’avais vraiment envie d’avoir un cheval. J’avais même fait des concours dans des magazines où on pouvait en gagner un. Je m’imaginais que ça allait marcher, bien sûr! Et puis quand j’ai eu l’âge où j’aurais été capable d’en avoir un, ça ne m’a plus intéressé. C’est curieux, ces rêves qui font juste partie d’une petite tranche de vie…

Il y en avait d’autres, des rêves comme celui-ci?
Je rêvais de construire un moteur de voiture. Je bricolais déjà à 8-9 ans, et comme j’étais petit, je passais sous la voiture de mon grand-père, je serrais les boulons, j’étais fasciné par la mécanique. Je voulais faire une petite voiture pour moi, avec un vrai moteur. Alors j’en ai parlé avec mon oncle horloger, en lui disant qu’il me faudrait des outils pour faire ça. Il m’a parlé d’un tour. Je lui ai demandé avec quelle précision on travaillait avec un tour. Il m’a répondu: au centième de millimètre. Le centième de millimètre! Pour moi, c’était un royaume! Et voilà, je n’ai jamais monté de moteur de voiture, je n’ai jamais fait de cheval. Mais j’adorais comme tous les mômes construire des maquettes d’avion, de bateaux. Je construisais toujours quelque chose, toujours avec l’envie d’aller un peu plus loin.

Quel métier vouliez-vous faire une fois devenu grand?
Je n’en avais aucune idée! Je n’avais jamais pensé qu’un jour j’allais travailler. J’étais un élève un peu dissipé et jusqu’à l’âge de 15 ans j’ai suivi le cycle normal. Mais comme je redoublais encore une fois, on m’a mis dans un centre d’apprentissage. J’ai compris que c’était pour y apprendre un métier. Mais avant cela, je ne m’en souciais pas. Je m’étais dit que le jour où je devrais travailler, je travaillerais, même si c’était pour devenir maçon, plombier, n’importe quoi. J’avais assez d’aptitudes pour faire tous les métiers manuels.

Comment s’est passé le premier contact avec l’horlogerie?
Quand on m’a présenté l’école d’horlogerie, au moment de m’inscrire, j’étais dans la salle d’attente, dans le couloir, et il y avait des dessins anciens d’échappements sur les murs. Et moi, je regardais ça et je ne comprenais pas d’où sortait a fumée… Parce que pour moi, les échappements, c’était fait pour les voitures, avec un pot d’échappement.

Ce sont vos parents qui vous ont inscrit à l’école horlogère?
Oui.

Sans vous demander votre avis?
Mon oncle, qui a quatorze ans de plus que moi, avait fait l’école d’horlogerie à Marseille parce que c’était un cousin qui en était le directeur. Et quatorze ans plus tard, ayant eu à peu près le même «brillant» parcours scolaire que lui, ma famille s’est dit: si ça a marché pour l’un, on va y mettre l’autre. Et moi, je me suis dit: «Pourquoi pas?» On m’aurait emmené à l’école de n’importe quoi, ça m’aurait fait pareil.

Quand est née votre passion pour l’horlogerie, finalement?
Elle est venue au contact du travail. J’étais un cancre à l’école, et quoi que je fasse, j’étais destiné à descendre, toujours. Mais quand tu fais quelque chose qui te plaît, et qu’en plus tu le réussis, ça te plaît de plus en plus. C’est un cercle vertueux. C’est comme ça que ça a commencé. Après c’est devenu comme une drogue. Parce que, pour la première fois de ta vie, tu fais des choses qui te plaisent et tu as des résultats.

Donc vous avez connu la révélation de votre métier assez jeune, finalement, si vous avez quitté l’école à 14 ans?
Oui, je suis entré à l’école d’horlogerie à 15 ans.

Est-ce que vous vous êtes imaginé alors qu’un jour vous deviendriez le maître horloger que vous êtes devenu?
Non.

En aviez-vous le désir?
Non. Après l’école, j’avais suivi un apprentissage à Berne chez un monsieur qui restaurait de l’horlogerie et des pendules anciennes et qui s’était installé par la suite à Paris. Je me suis dit que j’allais faire pareil. Mais ça a tourné autrement. Ce qui me plaisait, dans la restauration, c’est quand il manquait beaucoup de pièces et que je devais re-créer, re-imaginer ce qui avait disparu. Mais le nettoyage, l’entretien, ça m’ennuyait. C’était trop répétitif.

A quel moment a eu lieu le basculement, la naissance de l’ambition?
Je pense que l’ambition, je l’ai toujours eue: quand je créais quelque chose, je voulais le faire le mieux possible. Si je me lançais dans une course en vélomoteur avec un copain, je voulais gagner. Une partie d’échecs, je voulais la gagner aussi. C’est un moteur, l’ambition. On ne fait pas les choses pour les faire mal. En ce qui concerne l’horlogerie, cela m’est venu quand j’étais à l’école à Paris. Quand on n’avait pas cours, j’allais travailler quelques après-midi chez mon oncle pour gagner un peu d’argent de poche. Or parfois, j’y croisais un monsieur extraordinaire, qui s’appelait Lord Cecil Clutton, qu’on appelait Sam et qui était le gardien des joyaux de la couronne d’Angleterre. L’horloger George Daniels avait fait sa première montre pour lui. Lorsqu’il passait à Paris et venait chez mon oncle, il avait toujours dans son gousset deux montres extraordinaires: une de George Daniels et une autre de Breguet. Et moi qui étais encore à l’école, je regardais ça avec émerveillement, parce que c’était beau! Je pense que le ver est entré dans la pomme à ce moment-là.

C’est le fait que l’on puisse créer une montre spécifiquement pour quelqu’un d’autre qui vous a séduit?
Non, juste de voir la beauté de ce travail. J’ai pensé que si je voulais un jour une montre comme ça, je devais la faire moi-même car je n’aurais jamais l’argent pour l’acheter. Et donc, mon rêve, à partir du moment où j’ai tenu le manche d’un outil, c’était de créer ma propre montre.

“Mon rêve, à partir du moment où j’ai tenu le manche d’un outil, c’était de créer ma propre montre. Je l’ai toujours: c’est une montre de poche avec un tourbillon. J’ai mis cinq ans pour la faire.”

Vous l’avez réalisée?
Oui, bien sûr, je l’ai toujours. C’est une montre de poche avec un tourbillon, qu’on a rééditée en 2013 pour fêter les 30 ans de l’entreprise. J’ai mis cinq ans pour la faire. Je travaillais dessus le week-end.

Vous vouliez une montre avec un visage dans la grande tradition horlogère…
Il y a un monsieur qui s’appelait Abraham Louis Breguet qui a créé en 1783 l’horlogerie moderne. On n’y peut rien, c’est comme ça. Et il a tellement bien travaillé qu’il a inventé le tourbillon, et son premier tourbillon a été, pour beaucoup d’horlogers, notamment pour George Daniels et pour moi, une source d’inspiration. Quand on démarre dans le métier, on est imprégné de cette histoire.

Quel était votre jouet préféré?
Je dormais toujours avec un ours.

Il avait un nom?
Oui. Euh… Martine!

Ah! C’était une fille!
Oui, c’était une ourse. Martine. Et… qu’est-ce que j’avais d’autre qui me passionnait? C’étaient les années 60, on n’avait pas de jouets comme aujourd’hui. On n’avait pas toutes les vidéos, on n’avait pas la télé. Ah oui, le train électrique! J’ai beaucoup joué au train électrique. Et puis j’avais aussi des jouets rudimentaires en fer-blanc qu’on remontait avec une clé.

Les avez-vous gardés?
Non. Ils ont dû rester à Marseille et un jour ma mère a tout jeté à la poubelle. Elle a vidé les tiroirs.

A quels jeux jouiez-vous à la récréation?
On jouait au foot à Marseille! J’étais soit avant, soit gardien de but.

Grimpiez-vous aux arbres?
Ah oui, ça oui, beaucoup, beaucoup! Quand j’avais 7-8 ans, ma mère me mettait en vacances l’été avec la Croix-Rouge et on allait dans des fermes dans les Basses-Pyrénées. Il n’y avait même pas l’eau courante: on allait chercher l’eau à la source. Il y avait plein de mômes. On était une dizaine et on faisait les travaux des champs. On y restait deux mois. Notre passion, c’était d’attraper les animaux, les oiseaux, tout ce qui volait, rampait, serpent, tout, et aussi de grimper aux arbres.

Et que ressentiez-vous tout en haut? C’était plus l’escalade qui me plaisait que l’arrivée.

Quelle était la couleur de votre premier vélo?
Rouge.

Quel super-héros rêviez-vous de devenir?
Je n’étais pas trop super-héros.

Vous étiez plutôt cow-boys et Indiens?
Oui. J’aimais aussi beaucoup faire des tours de magie. J’avais la panoplie du petit magicien. Ça me revient parce que mon héros c’était Mandrake.

De quels super-pouvoirs vouliez-vous être dotés?
S’il devait n’y en avoir qu’un seul ce serait voler.

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?
En couleur, je crois.

Quel était votre livre préféré?
Ça dépend des âges. Je me souviens que j’avais lu Le Dernier des Mohicans et puis des livres de Jules Verne aussi. Mais vers 10-12 ans je me suis mis à Arsène Lupin.

Qu’est-ce qui vous attirait chez Arsène Lupin?
Ce côté vantard et Robin des Bois!

Est-ce que vous les avez relus depuis?
Non.

Quel goût avait votre enfance?
On pourrait l’apparenter à un biscuit.

Et si cette enfance avait un parfum, ce serait?
L’odeur de la sauce tomate dans la cuisine, chez mes grands- parents, quand ma grand-mère faisait les coulis, pour mettre la sauce en bocal pendant la saison. D’ailleurs on mangeait des pâtes régulièrement, des pâtes fraîches.

Qu’elle préparait elle-même?
Oui. Mes grands-parents étaient Italiens.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?
Ça, c’est sûr! Et pas que pendant les vacances! On y allait avec l’école quand il faisait beau, pour y faire des exercices de gymnastique.

Saviez-vous fabriquer des avions en papier?
Oui. Je crois toujours savoir le faire.

Aviez-vous peur du noir?
Non.

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour?
Non… Ah si, peut-être. C’était ma voisine. Elle s’appelait Chantal.

Est-ce que vous vous souvenez de l’enfant que vous avez été?
Oui. Je me vois en shorts avec des sandales aux pieds… J’ai vécu une enfance positive, je n’ai jamais  eu de crise d’adolescence. J’étais hyper affectif donc hyper… non pas colérique, mais réactif et la misère dans le monde me choquait beaucoup.

Déjà enfant?
Oui. Quand on est môme, on pense que les malheurs, c’est la faute du pouvoir, du président. Je me disais qu’il faudrait tuer le président de la République, et tous les gens qui font du mal. C’était une sorte de saine colère.

Est-ce que cet enfant vous accompagne toujours?
Oui. Bon, je me débarrasse un peu de la colère avec le temps. L’autre jour, j’écoutais je ne sais plus qui à la télé… Cette personne parlait justement de l’importance de conserver une partie de son enfance en soi quand on est adulte. C’est donc une question que je me suis posée il y a quelques jours. Et très franchement, je n’ai pas su que répondre. Entre le souvenir que l’on a de l’enfant que l’on a été et celui que l’on était vraiment, il y a une différence. Garder son œil d’enfant, je pense que c’est impossible parce que, même si on le voulait, l’expérience, l’habitude ont fait que l’on ne voit plus les choses de la même façon. Il faudrait effacer une partie de sa mémoire pour redevenir un enfant…

Une version de cet article est parue dans le Hors-Série Horlogerie du Temps du 19 mars 2016.

“C’est un moteur, l’ambition. On ne fait pas les choses pour les faire mal.”