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INTERVIEW: INI ARCHIBONG

“J’ai choisi de vivre dans un monde où il y aurait place pour la magie.”

EXCLUSIF: Le designer Ini Archibong a créé la nouvelle montre Galop d’Hermès présentée aujourd’hui au Salon International de la Haute Horlogerie. Il s’est inspiré de l’histoire équestre de la maison et de ses harnachements. Un modèle pour les femmes, que les hommes leur emprunteront sûrement. Interview. — Isabelle Cerboneschi.

14 janvier 2019

GALERIE

Le designer Ini Archibong a reçu en héritage un nom qui semble l’avoir prédestiné à dessiner une montre un jour. Ini signifie « le temps » et Archibong, quelque chose qui s’approcherait de « béni de Dieu ». Mais cela, la maison Hermès ne le savait pas encore lorsqu’il fut question de lui demander de dessiner une montre féminine, il y a trois ans.

Ini Archibong a longtemps cherché sa voie avant de la laisser s’imposer d’elle-même. Né en Californie, de parents originaires d’Afrique de l’Ouest, il a essayé de se fondre dans le juste moule, comme on l’entend outre-Atlantique: collège, université, un métier qui fait sens pour une famille où tout le monde a étudié dans une Yvy League. Il va sans dire que devenir designer n’était pas une option.

Ini Archibong a donc étudié le business à l’University of Southern California et aurait pu devenir banquier, mais cela ne correspondait pas à l’appel de son âme. Et lorsque je dis « âme », c’est à-propos: elle est l’un des principaux outils auxquels il recourt lorsqu’il crée. Créer, c’est ce qui le faisait vibrer avant même qu’il soit conscient que son destin était de raconter des histoires à travers des objets inspirés.

Lorsque cette conscience est venue à lui, il s’est formé dans les meilleurs écoles:  le Pasadena’s Art Center College of Design en section design environnemental, où il a passé cinq ans de sa vie, puis L’École Cantonale d’Art de Lausanne. Et c’est grâce à l’ECAL que la rencontre entre la maison Hermès Horloger et Ini Archibong s’est faite.

« C’est une histoire qui remonte à trois ans, explique Philippe Delhotal, le directeur création et développement d’Hermès Horloger. Il nous était apparu évident qu’il fallait créer une nouvelle montre dame. Je m’étais rapproché de l’ECAL et j’avais demandé à Alexis Georgacopoulos, le directeur de l’école, s’il connaissait de jeunes créateurs avec qui nous pourrions travailler. Parmi les dossiers qu’il m’a présentés, j’en ai sélectionné un, ce fut celui d’Ini. Ce qui m’a séduit, c’est la simplicité du trait qui me rappelait la singularité de la maison Hermès. Nous sommes rencontrés à Lausanne et ce fut le début d’une aventure humaine. »

Ini Archibong crée à sa manière toute particulière: il médite, se promène dans la forêt, contemple le lac de Neuchâtel, où il vit, et c’est en faisant le vide en lui-même que le plein d’idées vient combler ce vide. Le designer n’avait jamais dessiné de montre. Mais c’est justement ce qui a plu à la maison: il serait plus à même d’apporter un peu de fraîcheur au projet. « Le brief était extrêmement large: nous voulions une montre pour femme, élégante, en lien avec la maison, explique encore Philippe Delhotal. Et pour qu’Ini s’imprègne de l’esprit de la maison, nous l’avons emmené à Paris visiter le Conservatoire Hermès. »

Quand je découvre la montre Galop d’Hermès que me tend Ini Archibong, elle m’apparaît comme une évidence. L’essence de la maison, ses origines équestres, tout est là, concentré en un dessin essentiel. Le boîtier pourrait évoquer un étrier, l’ébauche d’un cadenas qui clôt un sac Kelly. Et je me demande comment Hermès n’y a pas pensé plus tôt?

Les premières discussions ont eu lieu en 2015, l’année où Ini Archibong fut diplômé. Même si la Galop a des formes simples, ce fut un long processus. Il n’est pas aisé d’atteindre l’esssentiel. Ce modèle joue avec les codes du féminin et du masculin, en phase avec l’époque. Depuis quelques saisons la notion de genre est bousculée dans le monde de la mode, des accessoires et de la beauté. L’horlogerie masculine a toujours été un territoire où les femmes aimaient s’aventurer, mais le contraire est rarement vrai. Or avec la Galop d’Hermès, on imagine très bien un homme porter cette montre conçue pour les femmes. Sa taille est suffisamment grande, ses lignes pures n’ont pas de genre, et avec ses chiffres inventés exprès, elle ne fait référence à aucun modèle antérieur. Autant réinventer l’art de son porter…

I.C: Une montre est un objet très particulier, à la fois esthétique et animé. Quelles furent vos pensées lorsque Philippe Delhotal vous a proposé d’en créer une?
Ini Archibong: Depuis un certain temps j’avais en tête de dessiner une montre. Mon frère aîné les collectionne et je suis fasciné par tous les détails qui peuvent entrer dans une montre, du fait de sa petite taille. Quand j’ai terminé mes études à l’ECAL, il me semblait que la meilleure chose à faire, étant installé en Suisse, c’était de dessiner une montre. Mais quand on n’est pas un designer horloger, on ne sait pas par quoi commencer. Je n’avais aucun modèle dans mon portfolio que j’aurais pu montrer à Philippe Delhotal, uniquement des lampes. Mais il m’a simplement demandé de penser à une montre et de revenir lui présenter des projets.

Quelle était à vos yeux l’unicité de la marque?
Une montre Hermès n’a pas besoin d’être « diplomatique », de répondre à des codes rigides. Chaque montre du catalogue exprime une idée et cela laisse beaucoup de place à la créativité. Je n’ai pas eu à délaisser mon univers pour entrer dans celui d’Hermès: au Conservatoire, j’ai découvert que les courbes de mon propre vocabulaire avaient une raison d’être chez Hermès. J’ai alors pu proposer quelque chose de nouveau.

Quel objet vous a le plus inspiré dans le musée?
Ce fut une progression. Je me suis plongé dans les objets du monde de la mode d’Hermès, dans les foulards, j’ai cherché des points communs entre les boucles de ceintures, les boutons, les harnachements, c’est sur cela que je me suis concentré. Quand je regardais les sacs, j’observais surtout les pièces métalliques, les attaches, les éléments fonctionnels.

Vous êtes-vous interrogé sur la perception du temps qu’ont les femmes, en créant cette montre?
Je ne me suis pas posé la question de la perspective féminine. J’ai pensé au temps autrement: au temps avec un petit t – définir les fonctions de la montre – et ensuite au temps avec un grand T –

comment faire en sorte qu’elle perdure. Concernant ses fonctions, les heures et les minutes, c’était tout ce dont j’avais besoin. C’est un luxe d’avoir plus d’information. Mais une montre n’est pas un objet comme un autre: on la porte sur soi. Comment faire en sorte que la femme qui la choisira, la gardera sur elle, toujours… Et vous, est-ce que vous la porteriez pour toujours?

Je ne porte pas qu’une seule montre, j’en change selon les circonstances…
Mais est-ce que vous la garderiez toujours?

Bien sûr! Et-vous, est-ce que vous la porteriez?
Oui, je la porterais. Je la trouve assez androgyne. En général, un objet qui finit par être porté par les deux sexes a été à la base conçu pour un homme. Mais avec cette montre, c’est le contraire: elle a été créée pour les femmes et peut tout à fait être portée par des hommes. Elle est un peu plus grande qu’une montre pour femme et empiète légèrement sur le territoire masculin.

Quels ingrédients avez-vous mis dedans pour arriver à ce résultat?
La première chose que l’on voit en la regardant, c’est évidemment l’étrier. Pour relier le bracelet aux cornes, je me suis inspiré de nombreux objets de harnachement que j’ai découverts au Conservatoire. Et comme la marque Hermès est connue pour bousculer les conventions, j’ai voulu placer la couronne à la base de la montre, à six heures. C’est une montre à quartz et il n’est pas nécessaire de la remonter tous les jours, donc cela n’est pas dérangeant. Beaucoup d’éléments ont été empruntés aux calèches, aux recherches faites sur les formes aérodynamiques. Selon l’angle sous lequel on la regarde, on voit un pare-choc de voiture, ou bien une fusée, autant d’objets qui donnent une impression de vitesse. Et les chiffres n’ont pas la même grandeur. Nous voulions donner une impression de mouvement, de perspective.

Quelle police de caractères avez-vous utilisée pour les heures?
Elle n’existe pas: nous avons créé ces chiffres avec un étudiant diplômé de l’ECAL. Nous avons commencé avec le 8, qui reprend la forme de l’étrier, puis nous avons inventé les autres.

Depuis le début de cet entretien j’ai envie de vous demander ce que signifie votre prénom Ini?
Mon prénom Ini signifie « le temps » et Archibong ne se traduit pas véritablement mais pourrait vouloir dire « béni de Dieu ». Donc mon nom pourrait signifier : « le temps de Dieu ». J’ai tendance à l’interpréter comme « C’est OK si je suis en retard », car entre le temps suisse et le temps de Dieu, c’est ce dernier qui gagne (rires).

Vous avez grandi à Los Angeles, mais vos parents sont originaires d’Afrique de l’Ouest. Est-ce que la notion du temps y est différente?
Complètement différente! J’ai grandi dans cette culture. J’ai essayé un jour d’expliquer notre perception du temps à un ami. Il m’avait demandé pourquoi, lorsque nous recevons une invitation à un mariage qui nous convoque à 14h, nous pouvons arriver cinq heures après l’horaire indiqué. Je lui avais répondu que si l’on regarde le ciel, à 14h, le soleil est à son zénith, et donc personne ne va apprécier ce mariage. Si vous regardez le soleil, vous savez quand il est temps de partir et de vous rendre au mariage. Cela peut sembler fou, mais c’est une manière de savourer ce que la vie nous offre, sans se laisser déterminer par ce qu’indiquent les aiguilles d’une montre. Je me bats encore avec cette perception, mais je m’améliore. Et cela grâce à la précision des trains suisses! En Suisse, on doit être sur le quai bien avant l’heure exacte du départ, sinon on rate son train. Mais dans l’absolu, pour moi, un meeting qui commence à 14h ou à 14h05 sera toujours le même meeting. Il y a un temps pour tout: on ne déjeune pas à 12h, on déjeune quand on a faim.

« Il y a un temps pour tout…, un temps pour toute chose sous les cieux  », ce que vous dites évoque une très belle citation biblique extraite du livre de l’Ecclésiaste.
Oui, je la connais. Je crois à la fois dans le libre arbitre et la détermination. Je crois que notre identité définit une part de notre destin, mais que nous avons le libre arbitre de transformer tout ce qui nous entoure afin que notre expérience de vie se rapproche le plus possible nos rêves. Je me suis battu plus de la moitié de ma vie à aller contre cela et m’efforcer de faire autre chose que créer. J’ai tout essayé, même de devenir banquier!

Pourquoi cette lutte contre ce pour quoi vous étiez manifestement destiné?
Parce que devenir designer, ce n’était pas un métier qui correspondait aux aspirations familiales. Je viens d’une famille très académique, tous les membres sont allés dans des universités qui appartiennent au groupe de l’Ivy League. Les mathématiques et les sciences étaient les terrains familiers, mais personne n’était créatif. Je n’avais aucun exemple. Je ne savais même pas que « designer » pouvait être un métier jusqu’à mes 20 ans. Je suis allé à l’école, j’ai fait ce que je devais faire, j’ai suivi le droit chemin. Et quand j’ai vu que cela ne marchait pas, j’ai accepté mon destin. Je me suis demandé: qu’avais-je fait continuellement, de manière récurrente, toutes ces dernières années? Et ce que j’avais fait, c’était créer. Je faisais de la poterie dès l’âge de 12 ans, je dessinais. Créer, c’était ma constante et j’ai compris que c’était cela mon destin.

Quand on regarde vos créations, vos lampes, vos meubles, une certaine magie s’en dégage. D’où vient-elle?
Je ne sais pas. Ma famille est méthodiste. Quand nous allions à l’église, pour moi, Jésus faisait de la magie. Je lisais aussi énormément de livres de “fantasy”. Et tout cela a imprégné mon imaginaire. J’ai également une immense sensibilité et quand je dessine, quand je crée, je me mets dans un état de réceptivité totale. En choisissant mon destin, j’ai choisi de vivre dans un monde où il y aurait de la place pour la magie.

Galop d’Hermès. Photos: Mel Bles.

Galop d’Hermès, boîtier en or rose. Photos: © Joël von Allmen.

“J’ai choisi de vivre dans un monde où il y aurait place pour la magie.”

14 janvier 2019

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EXCLUSIF: Le designer Ini Archibong a créé la nouvelle montre Galop d’Hermès présentée aujourd’hui au Salon International de la Haute Horlogerie. Il s’est inspiré de l’histoire équestre de la maison et de ses harnachements. Un modèle pour les femmes, que les hommes leur emprunteront sûrement. Interview. — Isabelle Cerboneschi.

Le designer Ini Archibong a reçu en héritage un nom qui semble l’avoir prédestiné à dessiner une montre un jour. Ini signifie « le temps » et Archibong, quelque chose qui s’approcherait de « béni de Dieu ». Mais cela, la maison Hermès ne le savait pas encore lorsqu’il fut question de lui demander de dessiner une montre féminine, il y a trois ans.

Ini Archibong a longtemps cherché sa voie avant de la laisser s’imposer d’elle-même. Né en Californie, de parents originaires d’Afrique de l’Ouest, il a essayé de se fondre dans le juste moule, comme on l’entend outre-Atlantique: collège, université, un métier qui fait sens pour une famille où tout le monde a étudié dans une Yvy League. Il va sans dire que devenir designer n’était pas une option.

Ini Archibong a donc étudié le business à l’University of Southern California et aurait pu devenir banquier, mais cela ne correspondait pas à l’appel de son âme. Et lorsque je dis « âme », c’est à-propos: elle est l’un des principaux outils auxquels il recourt lorsqu’il crée. Créer, c’est ce qui le faisait vibrer avant même qu’il soit conscient que son destin était de raconter des histoires à travers des objets inspirés.

Lorsque cette conscience est venue à lui, il s’est formé dans les meilleurs écoles:  le Pasadena’s Art Center College of Design en section design environnemental, où il a passé cinq ans de sa vie, puis L’École Cantonale d’Art de Lausanne. Et c’est grâce à l’ECAL que la rencontre entre la maison Hermès Horloger et Ini Archibong s’est faite.

« C’est une histoire qui remonte à trois ans, explique Philippe Delhotal, le directeur création et développement d’Hermès Horloger. Il nous était apparu évident qu’il fallait créer une nouvelle montre dame. Je m’étais rapproché de l’ECAL et j’avais demandé à Alexis Georgacopoulos, le directeur de l’école, s’il connaissait de jeunes créateurs avec qui nous pourrions travailler. Parmi les dossiers qu’il m’a présentés, j’en ai sélectionné un, ce fut celui d’Ini. Ce qui m’a séduit, c’est la simplicité du trait qui me rappelait la singularité de la maison Hermès. Nous sommes rencontrés à Lausanne et ce fut le début d’une aventure humaine. »

Ini Archibong crée à sa manière toute particulière: il médite, se promène dans la forêt, contemple le lac de Neuchâtel, où il vit, et c’est en faisant le vide en lui-même que le plein d’idées vient combler ce vide. Le designer n’avait jamais dessiné de montre. Mais c’est justement ce qui a plu à la maison: il serait plus à même d’apporter un peu de fraîcheur au projet. « Le brief était extrêmement large: nous voulions une montre pour femme, élégante, en lien avec la maison, explique encore Philippe Delhotal. Et pour qu’Ini s’imprègne de l’esprit de la maison, nous l’avons emmené à Paris visiter le Conservatoire Hermès. »

Quand je découvre la montre Galop d’Hermès que me tend Ini Archibong, elle m’apparaît comme une évidence. L’essence de la maison, ses origines équestres, tout est là, concentré en un dessin essentiel. Le boîtier pourrait évoquer un étrier, l’ébauche d’un cadenas qui clôt un sac Kelly. Et je me demande comment Hermès n’y a pas pensé plus tôt?

Les premières discussions ont eu lieu en 2015, l’année où Ini Archibong fut diplômé. Même si la Galop a des formes simples, ce fut un long processus. Il n’est pas aisé d’atteindre l’esssentiel. Ce modèle joue avec les codes du féminin et du masculin, en phase avec l’époque. Depuis quelques saisons la notion de genre est bousculée dans le monde de la mode, des accessoires et de la beauté. L’horlogerie masculine a toujours été un territoire où les femmes aimaient s’aventurer, mais le contraire est rarement vrai. Or avec la Galop d’Hermès, on imagine très bien un homme porter cette montre conçue pour les femmes. Sa taille est suffisamment grande, ses lignes pures n’ont pas de genre, et avec ses chiffres inventés exprès, elle ne fait référence à aucun modèle antérieur. Autant réinventer l’art de son porter…

I.C: Une montre est un objet très particulier, à la fois esthétique et animé. Quelles furent vos pensées lorsque Philippe Delhotal vous a proposé d’en créer une?
Ini Archibong: Depuis un certain temps j’avais en tête de dessiner une montre. Mon frère aîné les collectionne et je suis fasciné par tous les détails qui peuvent entrer dans une montre, du fait de sa petite taille. Quand j’ai terminé mes études à l’ECAL, il me semblait que la meilleure chose à faire, étant installé en Suisse, c’était de dessiner une montre. Mais quand on n’est pas un designer horloger, on ne sait pas par quoi commencer. Je n’avais aucun modèle dans mon portfolio que j’aurais pu montrer à Philippe Delhotal, uniquement des lampes. Mais il m’a simplement demandé de penser à une montre et de revenir lui présenter des projets.

Quelle était à vos yeux l’unicité de la marque?
Une montre Hermès n’a pas besoin d’être « diplomatique », de répondre à des codes rigides. Chaque montre du catalogue exprime une idée et cela laisse beaucoup de place à la créativité. Je n’ai pas eu à délaisser mon univers pour entrer dans celui d’Hermès: au Conservatoire, j’ai découvert que les courbes de mon propre vocabulaire avaient une raison d’être chez Hermès. J’ai alors pu proposer quelque chose de nouveau.

Quel objet vous a le plus inspiré dans le musée?
Ce fut une progression. Je me suis plongé dans les objets du monde de la mode d’Hermès, dans les foulards, j’ai cherché des points communs entre les boucles de ceintures, les boutons, les harnachements, c’est sur cela que je me suis concentré. Quand je regardais les sacs, j’observais surtout les pièces métalliques, les attaches, les éléments fonctionnels.

Vous êtes-vous interrogé sur la perception du temps qu’ont les femmes, en créant cette montre?
Je ne me suis pas posé la question de la perspective féminine. J’ai pensé au temps autrement: au temps avec un petit t – définir les fonctions de la montre – et ensuite au temps avec un grand T – comment faire en sorte qu’elle perdure. Concernant ses fonctions, les heures et les minutes, c’était tout ce dont j’avais besoin. C’est un luxe d’avoir plus d’information. Mais une montre n’est pas un objet comme un autre: on la porte sur soi. Comment faire en sorte que la femme qui la choisira, la gardera sur elle, toujours… Et vous, est-ce que vous la porteriez pour toujours?

Je ne porte pas qu’une seule montre, j’en change selon les circonstances…
Mais est-ce que vous la garderiez toujours?

Bien sûr! Et-vous, est-ce que vous la porteriez?
Oui, je la porterais. Je la trouve assez androgyne. En général, un objet qui finit par être porté par les deux sexes a été à la base conçu pour un homme. Mais avec cette montre, c’est le contraire: elle a été créée pour les femmes et peut tout à fait être portée par des hommes. Elle est un peu plus grande qu’une montre pour femme et empiète légèrement sur le territoire masculin.

Quels ingrédients avez-vous mis dedans pour arriver à ce résultat?
La première chose que l’on voit en la regardant, c’est évidemment l’étrier. Pour relier le bracelet aux cornes, je me suis inspiré de nombreux objets de harnachement que j’ai découverts au Conservatoire. Et comme la marque Hermès est connue pour bousculer les conventions, j’ai voulu placer la couronne à la base de la montre, à six heures. C’est une montre à quartz et il n’est pas nécessaire de la remonter tous les jours, donc cela n’est pas dérangeant. Beaucoup d’éléments ont été empruntés aux calèches, aux recherches faites sur les formes aérodynamiques. Selon l’angle sous lequel on la regarde, on voit un pare-choc de voiture, ou bien une fusée, autant d’objets qui donnent une impression de vitesse. Et les chiffres n’ont pas la même grandeur. Nous voulions donner une impression de mouvement, de perspective.

Quelle police de caractères avez-vous utilisée pour les heures?
Elle n’existe pas: nous avons créé ces chiffres avec un étudiant diplômé de l’ECAL. Nous avons commencé avec le 8, qui reprend la forme de l’étrier, puis nous avons inventé les autres.

Depuis le début de cet entretien j’ai envie de vous demander ce que signifie votre prénom Ini?
Mon prénom Ini signifie « le temps » et Archibong ne se traduit pas véritablement mais pourrait vouloir dire « béni de Dieu ». Donc mon nom pourrait signifier : « le temps de Dieu ». J’ai tendance à l’interpréter comme « C’est OK si je suis en retard », car entre le temps suisse et le temps de Dieu, c’est ce dernier qui gagne (rires).

Vous avez grandi à Los Angeles, mais vos parents sont originaires d’Afrique de l’Ouest. Est-ce que la notion du temps y est différente?
Complètement différente! J’ai grandi dans cette culture. J’ai essayé un jour d’expliquer notre perception du temps à un ami. Il m’avait demandé pourquoi, lorsque nous recevons une invitation à un mariage qui nous convoque à 14h, nous pouvons arriver cinq heures après l’horaire indiqué. Je lui avais répondu que si l’on regarde le ciel, à 14h, le soleil est à son zénith, et donc personne ne va apprécier ce mariage. Si vous regardez le soleil, vous savez quand il est temps de partir et de vous rendre au mariage. Cela peut sembler fou, mais c’est une manière de savourer ce que la vie nous offre, sans se laisser déterminer par ce qu’indiquent les aiguilles d’une montre. Je me bats encore avec cette perception, mais je m’améliore. Et cela grâce à la précision des trains suisses! En Suisse, on doit être sur le quai bien avant l’heure exacte du départ, sinon on rate son train. Mais dans l’absolu, pour moi, un meeting qui commence à 14h ou à 14h05 sera toujours le même meeting. Il y a un temps pour tout: on ne déjeune pas à 12h, on déjeune quand on a faim.

« Il y a un temps pour tout…, un temps pour toute chose sous les cieux  », ce que vous dites évoque une très belle citation biblique extraite du livre de l’Ecclésiaste.
Oui, je la connais. Je crois à la fois dans le libre arbitre et la détermination. Je crois que notre identité définit une part de notre destin, mais que nous avons le libre arbitre de transformer tout ce qui nous entoure afin que notre expérience de vie se rapproche le plus possible nos rêves. Je me suis battu plus de la moitié de ma vie à aller contre cela et m’efforcer de faire autre chose que créer. J’ai tout essayé, même de devenir banquier!

Pourquoi cette lutte contre ce pour quoi vous étiez manifestement destiné?
Parce que devenir designer, ce n’était pas un métier qui correspondait aux aspirations familiales. Je viens d’une famille très académique, tous les membres sont allés dans des universités qui appartiennent au groupe de l’Ivy League. Les mathématiques et les sciences étaient les terrains familiers, mais personne n’était créatif. Je n’avais aucun exemple. Je ne savais même pas que « designer » pouvait être un métier jusqu’à mes 20 ans. Je suis allé à l’école, j’ai fait ce que je devais faire, j’ai suivi le droit chemin. Et quand j’ai vu que cela ne marchait pas, j’ai accepté mon destin. Je me suis demandé: qu’avais-je fait continuellement, de manière récurrente, toutes ces dernières années? Et ce que j’avais fait, c’était créer. Je faisais de la poterie dès l’âge de 12 ans, je dessinais. Créer, c’était ma constante et j’ai compris que c’était cela mon destin.

Quand on regarde vos créations, vos lampes, vos meubles, une certaine magie s’en dégage. D’où vient-elle?
Je ne sais pas. Ma famille est méthodiste. Quand nous allions à l’église, pour moi, Jésus faisait de la magie. Je lisais aussi énormément de livres de “fantasy”. Et tout cela a imprégné mon imaginaire. J’ai également une immense sensibilité et quand je dessine, quand je crée, je me mets dans un état de réceptivité totale. En choisissant mon destin, j’ai choisi de vivre dans un monde où il y aurait de la place pour la magie.