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Les bracelets de sept lieues

26 juin 2018

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La Manufacture Jaeger-LeCoultre a décidé d’offrir de nouveaux atours à son modèle Reverso Tribute Duoface: des bracelets taillés en cuir cordovan par Casa Fagliano, la plus prestigieuse fabrique de bottes de polo. Eduardo Fagliano appartient à la quatrième génération, et son fils déjà participe à assurer la survie de l’entreprise familiale. Rencontre. – Isabelle Cerboneschi.

La manufacture Jaeger-LeCoultre est connue pour ses liens avec le polo depuis les années 1930. Elle a créé spécifiquement pour les joueurs une montre qui se retourne et qui protège le cadran des chocs: la fameuse Reverso lancée en 1931 et qui a atteint cette année l’âge vénérable de 86 ans. L’occasion de lui offrir une garde-robe digne de ses origines.

Pour ce faire, la Grande Maison a fait appel à une entreprise familiale argentine, Casa Fagliano, qui fabrique des bottes de polo à la main, depuis 1862. A charge pour elle de créer les nouveaux bracelets de la Reverso Tribute Duoface, taillés dans un cuir de cordovan. Une édition proposée en édition limitée à 100 pièces.

« Ma famille est originaire de Hurlingham, à trente kilomètres de la capitale. C’est un petit village qui a été créé par les Anglais qui y avaient bâti un club de polo et de golf, explique Eduardo Fagliano. Mes aïeux, Pedro et Giacomina Fagliano, sont arrivés dans ce village en 1892. Ils étaient originaire de l’Italie du nord, où ils fabriquaient déjà des chaussures. ll s’agissait d’une période de forte immigration pour les habitants des pays européens qui cherchaient à trouver meilleure fortune vers l’Amérique. Mes ancêtres ont tout d’abord embarqué en direction de Buenos Aires en 1864. Ils ont travaillé pour des fabriques de chaussures avant de s’installer à Hurlingham ».

« Les clients du club de polo venaient chez eux faire réparer leurs bottes et ainsi leur est venue l’idée d’en fabriquer. Au fil des ans, la qualité de leurs paires a commencé à se faire savoir et ils ont acquis une clientèle de polo en provenance du monde entier. Pour le 80e anniversaire de la Reverso  Jaeger-LeCoultre nous avait déjà contactés afin de voir comment nous pourrions créer un bracelet dans le même matériaux que les bottes de polo, le cuir de cordovan, qui correspond à la croupe du cheval.». Le bracelet, lancé cette année, est bicolore: une face marron clair et une autre foncée, deux teintes parmi les plus traditionnelles dans le monde du polo.

Casa Fagliano est une affaire de famille: « Mon fils représente la cinquième génération et mon grand-père travaille toujours dans l’entreprise », explique Eduardo Fagliano. Ce dernier ne peut pas parler de ses précieux clients, mais une rapide recherche fait apparaître le nom très attendu du Prince Charles, entre autres célébrités.

Le premier modèle de bottes que l’on peut s’offrir chez Casa Fagliano, c’est l’ankle boot, tandis que la plus prestigieux est la paire de botte de polo English Style sur mesure et pour laquelle il faut patienter entre six et huit mois sur une liste d’attente. Elles sont cousues à la main et sur une machine à coudre des années 1920. « Il faut compter au moins 45 heures, soit une semaine au minimum pour fabriquer une paire de bottes. » Une semaine, et huit mois d’attente…

Naissance et renaissance d’une icône

La Reverso est née d’une insatisfaction, doublée d’un besoin élitiste. Son histoire relève-t-elle d’une allégorie ou de la réalité? Légende ou pas, qu’importe, l’histoire est belle et vraisemblable.

Après un match de polo, un officier britannique se serait ému auprès de César de Trey, homme d’affaires suisse et collectionneur de montres: il lui aurait mit sous les yeux le cadran de sa montre qui avait explosé sous l’épreuve.

Est-ce qu’un horloger serait à même de relever ce défi et créer une montre résistant aux chocs subis pendant les matchs de polo? L’homme d’affaires aurait présenté ce problème à Jacques-David LeCoultre, propriétaire de la manufacture LeCoultre en lui confiant la conception du mouvement. A charge pour l’ingénieur Alfred Chauvot de créer le boîtier.

Ce dernier a déposé un brevet le 4 mars 1931: il y était question d’une « montre susceptible de coulisser dans son support et pouvant se retourner sur elle-même.» Ce mécanisme permettait au propriétaire de la montre d’en faire pivoter le boîtier à 180 degrés, protégeant ainsi le cadran et n’offrant aux coups que l’arrière du boîtier. Ce garde-temps d’un nouveau genre fut baptisé Reverso.

Les premiers modèles, de 38mm de long et 24 mm de large (l’équivalent du modèle Classique d’aujourd’hui), furent destiné aux joueurs de polo en Inde, mais du fait de son allure sportive chic, à une époque où le corps était roi chez les heureux de ce monde, la Reverso connu un succès grandissant.

Avec le choc de la seconde guerre mondiale, le succès de la Reverso, symbole d’une époque révolue, laissa la place à d’autres modèles plus en phase avec les temps: l’heure était aux montres rondes.

Il fallu attendre les années 1970 pour assister à son retour en grâce. Ce modèle doit sa survie à Giorgio Corvo, un distributeur italien, qui, en pleine crise du quartz, en 1972, a commandé la totalité des boîtiers des Reverso détenus dans les stocks de la manufacture (200 boïtes vides au total). Il avait pressenti le potentiel de ce modèle et le goût retrouvé pour le style art déco. Il a doté les boîtiers de mouvements et a relancé la montre en 1975. Tous les modèles furent vendus auprès de ce peuple d’esthète que forment les Italiens.

Fort de son succès, le visionnaire Giorgio Corvo réussit à convaincre Jaeger-LeCoultre de relancer le modèle et, en 1985, la Grande Maison a créé la première Reverso waterproof. Depuis lors, ce modèle, décliné avec des cadrans de toutes les couleurs imaginables, orné de tous les métiers d’art existants, doté de toutes les complications possibles, connaît un nouveau succès qui n’a cessé de croître.

En 2016, à l’occasion du 85e anniversaire de la montre, la manufacture a lancé la Reverso Tribute Gyrotourbillon, une montre d’une complication extrême.

Et en 2017? On s’est contenté de rhabiller son bracelet, tout en rappelant avec élégances ses origines: le polo. I.C.