La collection Insofu de Chopard naît d’une émeraude de 6225 carats

En 2022, à Paris, Caroline Scheufele, coprésidente et directrice artistique de Chopard, a présenté pour la première fois une émeraude brute à la taille impressionnante découverte dans la mine de Kagem en Zambie. Son poids? 6225 carats! Il a fallu trois ans pour qu’une collection capsule de 15 pièces émerge de cette pierre rarissime. Isabelle Cerboneschi

L’émeraude brute Insofu, une pierre rarissime de 6225 carats ©Chopard

Ce qui s’est écrit, en ce jour gris de janvier 2025, dans les ateliers Chopard à Meyrin, c’est une page de l’histoire de la haute joaillerie: la découverte des premiers bijoux issus de l’émeraude brute Insofu, une pierre rarissime de 6225 carats. Et le résultat d’un long processus qui a commencé dans les entrailles de la Terre, en Zambie, il y a environ 500 millions d’années.

Cette émeraude brute de 6 225 carats a été découverte en 2010 que dans la mine de Kagem. Huit ans plus tard, en 2018, Caroline Scheufele, coprésidente et directrice artistique de Chopard a décidé de l’acquérir et l’a baptisée « Insofu », un mot qui signifie éléphant en langue Bemba parlée par l’ethnie locale. Pour la tailler, elle a fait appel à des lapidaires experts de Jaipur qui maîtrisent des techniques de coupe et de taille ancestrales. Ils ont travaillé ce brut à la fois dans les ateliers genevois de Chopard et à Jaipur.

Une fois que les pierres ont enfin révélé leur beauté, le processus de création a pu commencer. S’en est suivi un foisonnement de dessins, de gouachés, multiples possibilités, des sculptures en laiton pour voir le rendu avant de passer à la réalisation des joyaux en or serti de ces gemmes précieuses de la collection Insofu.

Caroline Scheufele, coprésidente et directrice artistique de Chopard avec les lapidaires experts de Jaipur qui ont travaillé ce brut dans les ateliers genevois de Chopard et à Jaipur ©Chopard

Une poignée de journalistes étaient ont été conviés à découvrir ces pièces en avant premières dans les ateliers Chopard à Meyrin. Devant ces bijoux sertis de pierres d’une grande beauté, on ne pouvait que retenir son souffle. Parmi ceux-ci, une bague sertie d’une émeraude taillée en forme de cœur impressionne: la pierre est une rareté, d’un beau vert saturé presque sans inclusions. Une paire de boucles d’oreille à la forme assez classique met en valeur des émeraudes taille émeraude parfaitement appairées tandis qu’une autre paire est formée de deux fleurs en titane bleui qui arborent en leur coeur une magnifique émeraude taille émeraude et des pistils en émeraudes de taille poire.

Une paire de boucles d’oreille formée de deux fleurs en titane bleui avec en leur coeur une magnifique émeraude taille émeraude et des pistils en émeraudes de taille poire ©Chopard

La mine de Kagem, l’une des plus grandes mines d’émeraudes du monde, est exploitée par la société britannique Gemfields avec qui Chopard a passé un accord en 2016 dans le cadre de sa démarche durable The Journey to sustainable Luxury. Afin d’assurer la traçabilité du brut qui en est issu, Chopard a fait appel à la compagnie suisse Gübelin qui a mis sur pied un traceur ADN synthétique unique que l’on peut insérer dans la pierre directement à la mine et qui garantit son origine.

En acquérant ce brut, Chopard s’est engagé dans un voyage dont l’issue était incertaine: l’émeraude est une pierre sombre dont le potentiel ne se révèle que lorsqu’elle est taillée. Mais Caroline Scheufele aime trop les pierres pour ne pas prendre de risque. Elle nous raconte cette épopée.

Caroline Scheufele travaille sur la collection Insofu ©Chopard

INTERVIEW

L’émeraude Insofu a été découverte en 2010. Dans quelles circonstances l’avez-vous acquise en 2018?

Caroline Scheufele: Je savais que cette pierre était cachée dans le coffre d’un ami et partenaire de longue date. Il me l’a montrée et je lui ai dit qu’il faudrait en faire quelque chose. Les négociations ont pris un peu de temps parce qu’il ne voulait pas nécessairement la vendre. Mais il connaît ma passion pour les pierres: il avait suivi l’histoire que nous avions racontée avec le diamant Queen of Kalahari (un diamant rare de 342 carats dont est née une collection en 2017, ndlr) et il a accepté de me vendre ce brut.

De la mine de Kagem, située en Zambie, ont été extraites trois émeraudes exceptionnelles: Insofu qui pèse 6225 carats et qui fut découverte en 2010, Inkalamu de 5655 cts en 2018 et Chipembele de 7525 cts en 2021. Avez-vous vu les deux autres?

L’une de ces deux autres émeraudes appartient à la même personne qui m’a vendu Insofu. Je vais déjà terminer cette collection et on verra…

La mine de Kagem en Zambie ©Chopard

Quand on acquiert un diamant brut, grâce à la technologie, on peut envisager les meilleures tailles possibles mais pas avec une émeraude brute: du fait de ses inclusions, elle peut se briser lors de la taille. Comment mesurez-vous le risque lorsque vous faites une telle acquisition?

Il faut savoir prendre des risques de temps en temps. En éclairant la pierre avec de la lumière on peut voir de la couleur verte tout autour mais le centre de la pierre reste sombre. C’est un peu mystérieux. Il faut compter sur la chance. C’était un coup de cœur. J’avais envie de poursuivre l’histoire du diamant Queen of Kalahari et écrire un nouveau chapitre avec une autre pierre précieuse.

« En éclairant la pierre avec de la lumière on peut voir de la couleur verte tout autour mais le centre de la pierre reste sombre. »

Avez-vous fait entièrement confiance aux lapidaires pour la taille?

Oui. J’ai fait appel à deux lapidaires indiens que je connaissais qui descendent d’une famille pratiquant ce métier depuis des générations. Ils ont appris à regarder les pierres dès l’enfance. L’un d’eux a commencé ce métier à 15 ans, l’autre à 17 ans et cela fait 30 ans qu’ils pratiquent la taille. Pour appréhender des pierres comme celle-ci, on doit faire appel aux meilleurs. Ce sont des spécialistes et il faut leur faire confiance.

Les avez-vous fait venir à Meyrin ou avez-vous envoyé la pierre à Jaipur?

Ils sont venus à Meyrin, ils sont restés pendant des semaines, puis ils sont repartis en Inde, et ils sont revenus. Cela a duré des mois. Ils étaient venus avec leurs outils ancestraux qui sont fabriqués à la main. Ils réalisent tout à la main, d’ailleurs.

Un lapidaire en train de couper l’Insofu ©Chopard

Qu’avez-vous ressenti quand ils ont coupé le premier morceau ?

Ils sont restés assis par terre dans le studio pendant plus d’une semaine en tournant la pierre dans tous les sens et en discutant entre eux. A un moment donné, je me suis demandé quand ils allaient commencer ? (Rires) En Inde on a une notion du temps différente et ils travaillent en fonction de leur culture: on ne coupe pas une émeraude le mercredi par exemple. Un jour il m’ont dit qu’ils allaient effectuer la première coupe, j’y suis allée et l’émeraude, forcément, n’était plus pareille une fois qu’elle avait été coupée. C’était une autre histoire qui commençait. Ce processus de taille prend du temps parce que tout dépend des yeux, de la main. Les émeraudes sont les pierres précieuses les plus fragiles. Si on les taille mal elles peuvent tomber en morceaux. On doit les tailler petit à petit.

Lorsque l’on taille un brut, il reste une partie qui ne peut être utilisée. Combien de carats avez-vous pu extraire de ce brut exceptionnel de 6225 carats?

Nous avons à peu près réussi à obtenir 850 carats de belles pierres. Dans la collection capsule, nous en avons utilisé 230, dont certaines arborent un très beau vert, comme la bague avec l’émeraude taille cœur qui est magnifique: sa couleur est très saturée et elle ne comporte quasiment pas d’inclusion, ce qui est très rare. C’est l’une de mes préférées. Il faut dire qu’il s’agissait d’un très beau brut et nous savions que de belles pierres allaient en sortir, mais de nouveau, c’était un pari. On n’est sûr de rien à l’avance.

Cette magnifique émeraude taille cœur issue de l’Insofu possède une couleur très saturée et ne comporte quasiment pas d’inclusion

La première parure issue de ce brut et co-créée avec l’actrice Julia Roberts, avait été présentée lors du salon Watches and Wonders en avril 2024. Cette nouvelle collection capsule comprend 15 bijoux. Combien de pièces comptera toute la collection?

Nous allons compléter la collection au fur et à mesure avec les autres pierres qui ont été taillées. Il y aura aussi des montres et avec les pierres plus petites, nous allons faire du pavage. Nous avons acquis ce brut en 2018 et j’avais besoin de commencer à montrer quelques-uns des très beaux bijoux qui en sont issus mais je ne peux pas encore vous dire combien de pièces nous allons créer en tout.

Rares sont les joailliers qui achètent des pierres brutes. Pour quelles raisons ?

C’est un autre métier. C’est vraiment une aventure. En général, les joailliers achètent des pierres déjà taillées dans des salons comme GemGenève. Dans mon cas, il s’agit aussi de rester fidèle à notre voyage vers la durabilité.

Grâce au traceur mis au point par Gübelin (la structure Provenance Proof, ndlr), il est possible de suivre chaque pierre issue de l’émeraude Insofu

L’avantage d’acquérir un brut c’est d’en connaître l’origine. L’avez-vous fait identifier?

Nous avons travaillé avec la société Gübelin qui a développé un traceur ADN (la structure Provenance Proof, ndlr). Grâce à cette nouvelle technologie, nous pouvons suivre chaque pierre issue de ce brut et l’on sait qu’elle a été taillée dans l’émeraude Insofu. C’est important pour tout le monde y compris pour le client final. Il ne s’agit pas seulement d’acheter un bijou: les acquéreurs veulent savoir d’où provient le bijou, son histoire de la mine à la taille.

Y a-t-il d’autres avantages d’acquérir une pierre de couleur brute?

Oui, il est très difficile d’appairer des émeraudes et de trouver sur le marché deux pierres quasiment de la même couleur, de la même taille, pour faire une paire de boucles d’oreilles par exemple. Les deux émeraudes en forme de poires que vous voyez ici vont devenir sans doute une paire de boucles. L’une d’elles était un peu plus grande que l’autre et nous l’avons légèrement recoupée pour avoir une vraie paire. On a la possibilité de réaliser un appairage parfait.

« Il est très difficile d’appairer des émeraudes et de trouver sur le marché deux pierres quasiment de la même couleur, de la même taille, pour faire une paire de boucles d’oreilles. »

Vous avez commencé le voyage vers le luxe durable en 2013. En 2016, vous avez signé un partenariat avec Gemfields portant sur l’acquisition de pierres de couleur que vous avez intégrées dans ce voyage (diamants, opales d’Australie, rubis du Mozambique, saphirs Paraibas). Désormais 100% de l’or que vous utilisez est de l’or éthique. Jusqu’où comptez-vous aller pour rendre votre métier le plus éthique possible?

Il n’y a pas de fin. Il reste encore beaucoup à faire. C’est pour cela d’ailleurs que nous avons appelé notre démarche « The journey to sustainable luxury ». Le monde des pierres de couleur et des semi-précieuses est vaste. Je pratique la même approche avec mes collections Caroline’s Couture. Si j’ai besoin de 2 mètres de tissu pour faire une robe, je vais commander 2 mètres et pas 25 mètres et jeter ce dont je n’ai pas besoin. Mon frère aussi est très impliqué dans ce voyage. D’ailleurs il a présenté en 2019 le Lucent Steel ™, qui est de l’acier recyclé et que nous utilisons pour fabriquer toutes nos montres en acier. Mais tout cela ne se fait pas en un jour. Il faut trouver les bons partenaires. Il y a de plus en plus de contrôles de la part des gouvernements et de plus en plus de réglementations. Chez Chopard, nous avons commencé tôt et nous avons ainsi une petite longueur d’avance.

Making of du pendentif en forme d’éléphant. Insofu signifie éléphant

Lorsque vous avez commencé à dessiner cette collection, quel fut le premier bijou auquel vous avez pensé?

Le pendentif en forme d’éléphant avec sa trompe tournée vers le haut, qui est considérée comme un porte-bonheur. Il peut aussi se porter en broche. Insofu signifie « éléphant » en langue Bemba. C’était une manière de rendre hommage à son origine. Nous devions présenter la collection à Los Angeles pour les Oscar mais après les incendies qui ont ravagé la ville cela aurait été de très mauvais goût. Nous allons présenter la collection à Paris pendant la fashion week puis à Londres. Une partie des recettes va être reversée à la fondation caritative Elephant Family. Leurs Majestés le Roi Charles III et la Reine Camilla sont les présidents de cette organisation caritative qui se consacre à la préservation des espèces sauvages d’Asie menacées d’extinction.

Comment avez-vous le sentiment de rendre hommage à cette pierre avec cette collection?

J’essaie de créer des pièces qui soient à la hauteur du brut, qui possèdent autant magie et de mystère.

Making of d’un bijou de la collection Insofu ©Chopard

Que ressentez-vous quand vous voyez de magnifiques émeraudes taillées comme celles-ci?

Parmi les pierres couleurs, l’émeraude est ma préférée. Sa couleur verte évoque celle de la nature. Les émeraudes sont pleines de vie: quand on les regarde de près on voit des inclusions que l’on appelle « jardin ». Cela peut être très beau l’imperfection! Les émeraudes sont fragiles. Il faut les traiter avec délicatesse.

Avez-vous l’intention de raconter une autre histoire autour d’une pierre brute?

Il existe quatre pierres précieuses: le diamant, le rubis, le saphir et l’émeraude. Nous avons déjà écrit une histoire autour du diamant, celle-ci autour de l’émeraude. La prochaine, j’aimerais qu’elle s’inspire d’un rubis du Mozambique.