« La beauté, c’est un état d’être intérieur et extérieur »

Terry de Gunzburg a lancé sa marque de maquillage et de soins By Terry il y a 25 ans après avoir créé la ligne de cosmétiques du couturier Yves Saint Laurent. Pour lui, elle a inventé l’un des best sellers de l’industrie de la beauté: le fameux highlighter Touche Eclat. Avec son mari, elle est également une grande collectionneuse d’art. L’occasion de revenir sur une trajectoire hors norme. Isabelle Cerboneschi

Terry de Gunzburg est une légende dans le monde de la beauté. Après avoir créé toutes les collections de maquillage du couturier Yves Saint Laurent, elle a lancé sa propre marque By Terry, il y a 25 ans.« J’ai l’impression que c’était hier! », dit-elle.

Nous avons donc parlé d’hier et aussi d’avant-hier, lorsqu’elle dirigeait le département beauté d’Yves Saint Laurent. Elle a rencontré le couturier en 1985. On peut se demander si un lien invisible ne les les a pas rapprochés: la famille de Terry de Gunzburg a été contrainte de quitter l’Égypte en 1956 (elle avait un an), lorsque Gamal Abdel Nasser est devenu président et a expulsé les Français et les Anglais tandis que la famille d’Yves Saint Laurent a été forcée de quitter l’Algérie lorsqu’il était l’adolescent. Cet exil parallèle leur a-t-il permis de créer une mode et une ligne de beauté très parisiennes avec un esprit oriental en arrière plan? On peut l’envisager.

Pendant 15 ans, Terry de Gunzburg fut l’interprète des collections du couturier et a créé des objets de beauté qui sont encore aujourd’hui des best sellers. La fameuse Touche Eclat, qu’elle a créé en 1992, un pinceau avec son réservoir contenant un illuminateur de teint est depuis trente ans le meilleur ami des femmes: il gomme les cernes et illumine le visage. Il s’en vend un toutes les dix secondes dans le monde.

C’est une chose extrêmement précieuse que de pouvoir converser avec une femme qui est l’un des témoins de l’évolution de la mode et de la beauté pendant plusieurs décennies. La première fois que nous nous étions rencontrées, elle travaillait encore pour la maison YSL. La seconde, c’était en 1998, dans les salons privés de la galerie Véro-Dodat, à Paris, juste après le lancement de sa propre marque By Terry.

Outre la beauté, Terry de Gunzburg est une amatrice d’art. Avec son mari, Jean de Gunzburg, elle possède l’une des plus belles collections qui soit. Certaines des pièces en leur possession, des œuvres de Pablo Picasso, Georg Baselitz, Mark Rothko, Chaïm Soutine, Francis Bacon, ou d’Alberto Giacometti notamment, trouveraient aisément place dans un musée. Nous avons parlé de beauté, d’art aussi, lors d’une conversation durant laquelle le temps semblait avoir rétréci comme un pull en cachemire lavé à 80 degrés.

INTERVIEW

Après avoir abandonné vos études de médecine, vous avez passé 10 ans chez les sœurs Carita, deux grandes dames de la beauté. Quelle fut la plus grande leçon qu’elles vous aient donnée?

Terry de Gunzburg : Au bout de mes quatre premières semaines, quand Maria Carita m’a envoyé faire un maquillage pour le magazine Vogue, je lui ai dit: « je ne vais jamais savoir le faire! ». Elle m’a répondu avec son accent de Toulouse: « Comment savez-vous que vous n’y arriverez pas avant d’avoir essayé ?» Cette phrase m’a ouvert toutes les portes: il faut toujours essayer. Du coup je suis devenue une « INGU » comme me surnomme mon mari. Cela signifie: «  I Never Give Up ». Je n’abandonne jamais, sauf lorsqu’une chose ne m’intéresse plus.

En 1985 vous rencontrez Yves Saint Laurent et son univers. Est-ce qu’il vous donnait les thèmes de ses collections pour que vous les interprétiez en maquillage?

Non, il ne donnait jamais de thème car il était enfermé dans sa création, dans son art. Et cela fonctionnait parce que les personnes qui l’entouraient et qui étaient responsables des différents départements, comme c’était mon cas pour la beauté ou Loulou de la Falaise pour les accessoires et les bijoux, savaient réinterpréter l’esprit non seulement d’Yves Saint Laurent mais aussi celui de ses collections. J’avais le privilège d’être accueillie au studio de Monsieur Saint Laurent en avance et je m’imprégnais de tous les détails. Pour aller le voir, il y avait un rituel à respecter: nous ne pouvions pas nous présenter devant lui sans avoir les cheveux propres, du rouge à lèvres rouge et des talons hauts. Je me souviens d’une collection de maquillage qui s’appelait Graphisme que j’avais créée dans les années 1990, entièrement en noir et blanc. J’avais réinterprété le smoking d’Yves Saint Laurent et sa blouse blanche: le côté à la fois féminissime et androgyne de sa mode. C’était d’une modernité! D’ailleurs, mon noir n’était pas basique: je l’avais appelé Expresso parce que c’était un brun presque noir pour les lèvres.

Qu’avez-vous appris d’Yves Saint Laurent?

Qu’il n’y a pas de limite et que le style est plus important que la mode. J’ai également appris auprès de lui la science de la couleur. Ses beiges étaient vivants, en trois dimensions, et si on y ajoutait un soupçon de rose ou de bleu pâle, cela en changeait totalement la tonalité. J’ai découvert que lorsque l’on entrechoque des teintes totalement opposées, si celles-ci ne sont pas justes, cela peut donner lieu à un désastre. Avec lui, tout était possible, à condition qu’il ait un équilibre.

Quelle est la différence entre l’art du maquillage de l’époque et celui aujourd’hui? 

Paradoxalement, ils se rejoignent. Auparavant, il y avait les diktats des looks saisonniers. Toutes les femmes couraient acheter le look de la saison et l’appliquaient sur leur visage, que cela leur aille ou pas. Au fil des décennies, on a vu apparaître les modes du nude et de la non couleur, celle des lèvres très rouges, celle des yeux charbonneux, qui furent suivies par toutes les femmes. Aujourd’hui, du fait de l’omniprésence des réseaux sociaux et de toutes ces vidéos de contouring, les jeunes femmes s’imposent de nouveaux diktats. Elles interprètent de manière extrêmement sophistiquée le nude, avec beaucoup de maquillage mais uniquement dans des tons beiges, des teintes solaires et des bruns. De ce fait, j’ai été très contente de découvrir que le crayon bleu intense (Crayon Blackstar 5 Terrybleu, ndlr), que j’ai lancé au printemps et que j’avais créé à l’origine pour une collection d’Yves Saint Laurent, a été immédiatement « sold out ». Dans le monde de la mode, il existe le phénomène du « it bag » et dans le cas de mon crayon, on peut parler d’un « it pencil ». Le bleu est une couleur magique et magistrale qui donne du peps. En ce moment, on a besoin de vitaminer son quotidien. En plus c’est joli et ce n’est pas caricatural: ce n’est pas comme si j’avais créé un crayon jaune pour les yeux et un mascara jaune pour les cils. Le bleu embellit toutes les femmes. Cela surprend, mais dans le bon sens. Et actuellement, on a besoin de surprises.

En 1992, vous avez inventé la baguette magique du maquillage pour YSL: la fameuse Touche Eclat. Comment vous est venue cette idée?

J’ai toujours maquillé les visages avec des pinceaux, qu’il s’agisse des yeux ou du teint. Or il y a quarante ans, c’était anachronique. J’avais un secret pour retoucher le maquillage des filles qui posaient pendant des heures. Photoshop n’existait pas à l’époque. On devait poudrer les visages pour matifier les teints et éviter que les visages brillent sur la photo. Mon secret? Je mélangeais une goutte de fond de teint très clair, une goutte de tonique et une autre de crème hydratante. J’appliquais le résultat avec un pinceau dans les creux, autour de la bouche, au-dessus des yeux, au milieu du front. Cela se mêlait au fond de teint et redonnait un éclat instantané au visage, sans devoir le démaquiller entièrement. Les photographes étaient ravis, car ils gagnaient du temps. Les mannequins étaient folles de joie parce que leur peau était impeccable et pas irritée et cela faisait une vraie différence sur la pellicule. C’est ce qui m’a donné l’idée de la Touche Eclat. J’ai l’ai d’ailleurs interprété pour ma propre marque. Ce printemps, j’ai lancé un nouvel illuminateur de teint couleur abricot. Il paraît irisé, mais quand on l’applique, c’est comme si vous déposiez des millions de micro ampoules de lumière sur le visage, qui s’évanouissent dans la peau. Je travaille pour les femmes et si une chose est bien pour moi, je sais qu’elle sera bien pour elles.

J’ai testé votre poudre Hyaluronic Hydra‑powder et le résultat m’a étonnée: je déteste la poudre mais celle-ci fait la peau douce et contrairement aux autres, elle ne vient pas se nicher dans les rides et ridules. Quel est son secret?

C’est un produit incroyable parce que ce n’est pas une poudre! C’est un soin en version poudré qui est bourré d’acide hyaluronique, qui a un effet hydratant: les molécules sont assez larges et restent en surface. Cela donne un aspect « airbag ». Quand vous appliquez cette poudre pour matifier votre teint, vous mettez également sur votre peau une espèce de patch hydratant en format sec. Cela crée comme un voile d’hydratation. La poudre a un effet « filler ». C’est une vraie innovation. Ce produit est fait pour toutes celles qui, comme moi, détestent la poudre. On peut l’appliquer aussi la nuit sur les soins car elle va sceller tous les actifs dans la peau tout en l’hydratant, un peu comme un masque.

En dehors du monde de la beauté, vous êtes une collectionneuse d’art et vous possédez des œuvres d’artistes qui ont marqué l’histoire de l’art. Je pense à Bacon en particulier dont l’une des signatures est la déformation des visages et des corps. Peut-on dire que vous êtes aux antipodes?

Pas du tout parce que je ne suis pas une artiste, je suis une amatrice d’art. Avec mon mari nous avons eu la chance d’acquérir très tôt des pièces qui sont devenues magistrales, mais je ne me compare pas aux artistes avec lesquelles je vis. Et certainement pas avec Bacon. Il y a chez lui un côté torturé très prolifique. Il peut m’arriver de passer par des moments très torturés, où je me remets entièrement en question, mais très vite je rebondis et renais de mes cendres. Là où je pourrais éventuellement rejoindre Bacon, en toute humilité, c’est sur le sens de la couleur: c’est un coloriste de génie. Ses fonds orange, mauves sont extraordinaires. Quant à la déformation de ses visages, tout est fait avec une précision identitaire que je trouve fabuleuse.

En quoi l’art vous aide-t-il à créer? À vivre?

L’art m’aide à vivre. C’est une respiration, une nourriture spirituelle, intellectuelle, émotionnelle. Je ne sais pas pourquoi je suis cueillie, émerveillée, chaque fois que j’entre dans un musée pour voir une exposition ou simplement un tableau. J’en ressors réanimée. L’art, c’est un souffle indispensable. Je pense que je saurais vivre sans beaucoup de choses, mais pas sans art.

Vous êtes née en Egypte, vous avez des origines française, libanaise, syrienne, anglaise, italienne. Est-ce que cette multiculturalité a eu une influence sur votre destinée?

Bien sûr! Je suis née en Egypte tout à fait par hasard. Mes grands-parents vivaient là-bas quand le canal de Suez était encore franco-britannique. Ma grand-mère était anglaise née en Syrie sous le protectorat anglais, mes parents étaient du Caire et a grand-mère paternelle était italienne. En 1956, tous les Français et les Anglais ont été expulsés. Je suis née dans un Moyen Orient très cosmopolite, ayant été élevée dans une culture franco-anglaise. Ma grand-mère et ma mère étaient des femmes princesses extrêmement aisées qui ont tout perdu du jour au lendemain. Elles m’ont appris que la résilience est une chose indispensable. Ma grand-mère m’a toujours dit: « garde ta bonne humeur, ton sourire, ton intelligence et ta curiosité: ce sont les seules choses que personne ne pourra t’enlever ». Et c’est vrai! Il y a une culture de la beauté au Moyen Orient. Comme les femmes de ma famille qui se protégeaient du soleil, je ne m’expose jamais. C’était culturel. Mes grands-parents avaient des jardins de roses et de fleurs d’oranger et ma grand-mère faisait ses propres décoctions dans des alambics à la maison. Nous avons toujours nettoyé notre peau à l’eau de rose. Il y a toujours eu cette notion de féminité orientale chez nous et de générosité, j’espère, de cœur.

Qu’est-ce que la beauté?

La beauté est un ressenti émotionnel et quand on parle d’une beauté plastique, c’est une notion extrêmement relative. Elle doit être personnelle et identitaire mais pas obsessionnelle. J’ai horreur de cette quête de beauté universelle systématique. La beauté c’est un état d’être intérieur et extérieur et tant mieux si les deux se rejoignent.