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Julien Fournié, l’émerveilleux

4 juin 2018

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Il a reçu le label haute couture en 2016 et depuis, sa cote ne cesse de grimper chez les clientes de “la haute”. Cheikha Mozah, l’ex première dame du Qatar, qui porte ses robes divinement, le surnomme “mon petit Jacques Fath”. Au fil des années il a épuré ses références historique et ses enluminures, jusqu’à parvenir à l’essence de ce qu’il voulait montrer. Il parle avec reconnaissance de ceux qui l’ont formé et de ceux qu’il admire. Cet ancien étudiant en médecine, diplômé en biologie, a beaucoup œuvré pour obtenir ce label, son Graal. Entretien. – Isabelle Cerboneschi. Photos backstage: Michèle Bloch-Stuckens.

Quand il s’agit d’interviewer Julien Fournié, c’est facile: on appuie sur le bouton « on » de son enregistreur et on laisse tourner. Il y a de fortes chances qu’il réponde aux questions pas encore été formulées, en passionné qu’il est par le sujet de la haute couture. Il lui arrive aussi de digresser, parler des autres couturier, ses modèles, ceux qui lui ont tendu la main, ceux auprès de qui il a appris, ceux qui ont réussi une carrière fulgurante, ceux qui ont su imposer leur style, qu’il l’aime ou pas d’ailleurs. ll sait reconnaître le prix du travail et la valeur de la passation.

Faussement extravagant, armé d’une vraie gentillesse, il reçoit simplement, dans son atelier. Contrairement aux autres maisons de couture, qui ont des antichambres grandioses, chez Julien Fournié, lorsque l’on pousse la porte d’entrée, on arrive directement dans l’atelier. On dit bonjour à Madame Jacqueline, la première d’atelier, et aux couturières avant de voir le voir, lui.

Après avoir défilé quelques années en « off », pendant la semaine de la haute couture, Julien Fournié a été invité à défiler officiellement par la Fédération de la haute couture et de la mode en 2009. Au fil des saisons il a su faire évoluer son style: ses collections très « histoire du costume », magnifiques mais peu adaptées à la vie d’une femme du XXIe siècle, se sont épurées. « Je me suis départi petit à petit de beaucoup de choses superfétatoires dans lesquelles je me cachais, dit-il, toutes les enluminures. Plus je suis en adéquation avec mon travail et plus les femmes s’y reconnaissent. »

Le couturier avoue aimer les ratages. Une manière d’intégrer la notion de sérendipité dans son travail. « C’est beau de ne pas tout verrouiller et de rater parfois, parce que du coup cela nous permet de transformer. Et souvent, ce sont des robes incroyables qui sortent d’un accident!»

Le style Julien Fournié, aujourd’hui? Des robes en X ou près du corps, des petites épaules, sa fameuse robe longue avec un décolleté en V profond, et son tailleur classique, cintré à la taille, ceinturé souvent, qui donne à la femme qui le porte une allure, un maintien, sans l’entraver. « Pour la prochaine collection qui défilera en juillet, j’enlèverai encore plus, j’épure, je mets à nu», dit-il.

Julien Fournié n’a reçu sa nomination officielle de grand couturier qu’en 2016. « Cette appellation c’était une quête », dit-il. Ils sont quatorze dans le monde à être en possession de ce label. « Ceux qui me l’ont donné savaient que j’allais être garant de la tradition ancestrale de la broderie, des plumassiers, tout en le projetant dans le futur. »

La rue de Paradis, où se trouve son atelier, ce n’est pas l’avenue Georges V mais comme lui a dit la secrétaire d’une cliente: « Votre force c’est que vous allez vous déplacer, dessiner chez elle, vous occuper d’elle, c’est cela l’essence de la haute couture »

Qui sont ses clientes? Il  a un devoir de réserve à leur égard et ne livre aucun nom, ormis celui de Cheikha Mozah, l’ex première dame du Qatar, qui l’a autorisé à le faire. On découvre d’ailleurs ses tenues signées Julien Fournié sur son compte instagram officiel. Dans un autre registre, il a vêtu l’actrice Audrey Fleurot qui jouait le rôle de la présidente de la république française dans « La fête des mères », l’émouvant film de Marie-Castille Mention-Schaar. Il a aussi dessiné ses costumes pour le Tartuffe de Molière, où elle joue Elmire en version bilingue français-anglais au Théâtre Royal Haymarket à Londres, jusqu’au 28 juillet.

I.C. Il y a plus deux ans, vous receviez l’appellation haute couture. Votre vie a-t-elle radicalement changé depuis?
Julien Fournié: Nous avons beaucoup vendu, ce qui veut dire que nous pouvons monter en grade, utiliser de plus belles matières. Nous pouvons aussi développer des tissus avec de nouveaux moyens. Et nous avons surtout une nouvelle clientèle.

Quelle genre de femme s’habille en Julien Fournié haute couture?
Il s’agit de femmes qui m’observaient depuis un moment mais qui avaient besoin que je reçoive cette appellation haute couture pour venir chez moi. Ce sont des femmes de pouvoir, en représentation. Je ne peux les citer car j’ai un devoir de discrétion. Du fait de la labellisation, j’ai pu accéder à de nombreuses personnalités du Moyen-Orient, mais j’ai aussi acquis une très belle clientèle américaine, habituée de la haute couture. Cela nous permet d’employer plus de personnes, faire de la formation et de la transmission. C’est aussi cela la haute couture: une passation.

C’est important, pour vous, la transmission du savoir?
Si je n’avais pas eu la chance de travailler chez Jean Paul Gaultier, chez Givenchy ou chez Dior, qu’on ne m’avait pas permis de comprendre comment cela fonctionne à l’intérieur des maisons et qu’on ne m’avait pas tendu la main, je n’aurais peut-être pas eu cette envie et j’aurais sans doute réfléchi d’une autre façon.

On commence à voir des hommes défiler pendant la couture dans des vêtements de lignes premium. Vous arrive-t-il de créer pour des hommes?
Un client franco-américain m’a demandé de lui faire trois tenues. Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu: « j’en suis à ma 250ème robe de haute couture achetée pour mon épouse. Vous imaginez bien que j’assiste à tous ses essayages: j’adore cela. Or j’ai envie de comprendre le phénomène créatif. » Et ce monsieur, qui est milliardaire, a passé une journée entière avec nous, a déjeuné dans notre petit restaurant de quartier avec toute l’équipe de l’atelier, parce que tout ce qui l’intéressait, c’était le processus de recherche et de développement lié aux vêtements qu’il portera à la fin. C’est cela l’expérience haute couture.

A ce propos, les règles définissant ce qu’est la haute couture ont été posées en 1945 (lire ci-après) dans un décret. Cette définition est-elle encore d’actualité?
Les règles ont évolué depuis la fin de la guerre. Mais quand je conçois une collection, je me pose toujours cette question: qu’est-ce que la haute couture? Est-ce une structure mentale qui me pousse à chercher le bon tissu pour la réaliser? Est-ce la matière et sa nature intrinsèque qui va générer la coupe? Est-ce créer un tissu pour avoir la bonne harmonie entre la matière, le dessin et la coupe? Les fondamentaux de la haute couture ne sont plus les mêmes qu’il y a quinze ou vingt ans, or qu’est-ce qui va faire qu’une cliente va investir une somme importante dans un vêtement? Bien sûr il y a la notoriété: une cliente achètera une robe Chanel, Dior ou Jean Paul Gaultier, quel que soit son prix. Mais la nouvelle génération « argentée », capable de s’offrir en un clic sur internet une robe entre 15’000 et 20’000 euros, est en train de grandir. Qu’est-ce qui va faire qu’elle va se tourner vers un couturier plutôt que vers du prêt-à-porter de luxe? Ce sont des questions que je me pose…

Si vous deviez changer quelque chose dans le système de la haute couture, qu’est-ce que ce serait?
Je protègerais mieux l’appellation haute couture. Nous ne sommes que 14 maisons dans le monde à avoir le droit de revendiquer ce label. Or certains créateurs qui défilent en off, autodéfinissent leurs collections comme étant de la « haute couture ». Cela crée une confusion dans l’esprit du public. Ils font fabriquer leurs pièces à l’étranger, ils n’ont évidemment pas nos charges sociales, et ils vendent leurs robes à un prix défiant toute concurrence à des clientes qui n’ont pas la culture de la haute couture. Et même si il y a du travail sur ces robes – et parfois du très beau travail – je trouve que la démarche est dangereuse. La cliente ne sait pas ce qu’est la véritable haute couture et du coup, elle ne comprend pas les prix pratiqués par les vrais couturiers.

C’est une démarche marketing: la haute couture fait rêver et donc fait vendre…
Oui, bien sûr. Mais certaines clientes ne s’en rendent pas compte. Une jeune fille est très contente d’avoir sa robe de princesse pour 4000 euros. Mais la haute couture ce n’est pas cela! Ce n’est pas simplement une robe qui brille avec des cristaux brodés et un volume de quatre mètres de large! C’est extrêmement libre, la haute couture. On part d’une vision de créateur, dessinée puis orchestrée par un nom. La marque doit être incarnée: prenez Alexandre Vauthier, il incarne sa maison, de même qu’Alexis Mabille. Je donne ces exemples-là volontairement car ils ont chacun une véritable identité, et que l’on aime ou pas, chapeau! Ils sont fidèles à leur univers J’adore également voir les collections d’Iris Van Herpen, même si elle n’est que membre invité et n’a pas encore acquis le label. Incarner une maison, c’est cela la haute couture, pour moi.

On pourrait rajouter Karl Lagerfeld dans la liste…
Oui, absolument. Madame Chanel, c’est Karl. Il a eu la chance d’avoir en face de lui les membres de la famille Wertheimer qui ont cru en lui, persuadés qu’il saurait redresser l’imaginaire de la maison. Il faut se souvenir que lorsque Karl Lagerfeld est arrivé dans la maison, en 1983, la marque n’était qu’une suite de poncifs pour dadames! Il a défini le Chanel de ces 35 dernières années, et c’est la plus grande réussite au monde. Si cette famille n’avait pas cru en cette étoile qu’est Karl Lagerfeld, jamais Chanel ne serait là aujourd’hui.

Est-ce vrai que vous ne vendez jamais deux fois la même robe?
Mes clientes achètent une robe en exclusivité. Ensuite cette robe ne sera pas remontrée. Si une autre cliente souhaite avoir la même, je vais lui proposer quelque chose qui s’en rapprochera. De toutes façons, les modèles haute couture que je fais défiler sur le podium ne vendent pas de manière littérale. Il s’agit toujours d’une retranscription. Aucune cliente n’a le même corps qu’un mannequin. Et si elles s’achètent une robe haute couture, c’est pour des raisons de représentation. Elles ont besoin de certains volumes. C’est le plus beau métier du monde de rendre les femmes belles!

C’était celui que vous vouliez faire quand vous étiez jeune?
J’ai toujours dit à mes parents que plus tard, je serai grand couturier. C’était le summum à mes yeux. Mais il faut y accéder. J’avais commencé par des études de médecine, que j’ai suivies pendant quatre ans. J’ai validé une licence en biologie en parallèle, puis j’ai tout arrêté pour faire de la mode et suivre la formation de la chambre syndicale pendant 3 ans. J’en suis sorti en 2000. Je voulais absolument entrer dans de grandes maisons de couture, à la fois pour être émerveillé, mais aussi pour comprendre comment cela fonctionne et me définir. Toute notre vie n’est d’ailleurs qu’une définition de nous-même. Et si, à travers cela, on a la chance de pouvoir transmettre son engouement pour ce métier, alors on pourra fermer les yeux en paix.

L’appellation haute couture: une exception française

La « haute couture » est une appellation juridiquement protégée qui a été définie par un décret de 1945. Les conditions pour recevoir ce label ont évolué avec le temps, du fait notamment des conditions économiques qui ont changé.

Chaque année, une commission formée de professionnels de la mode, va établir une liste portant les noms des maisons qui seront habilitées à défiler pendant la semaine de la couture à Paris. Cette liste sera validée par le ministère de l’Industrie.

Il existe trois types de membres: les membres permanents, dont fait partie Julien Fournié, les membres correspondants venant de l’étranger comme Valentino, Armani, Elie Saab, et Viktor & Rolf, et les membres invités, qui défilent sous l’appellation « couture » et n’ont pas le droit au label « haute couture », juridiquement protégé.

Afin d’obtenir ce label, les maisons de couture doivent répondre à plusieurs critères.

Le travail doit être réalisé entièrement à la main dans les ateliers de la maison. Celle-ci doit présenter deux collections par an, la première en janvier, la seconde en juillet, pendant la semaine de la haute couture, à Paris. Chaque collection doit compter au moins 25 modèles. La maison doit réaliser des pièces uniques, sur-mesure et compter au moins 20 salariés.

Le critère du nombre de salarié a été assoupli en 1992 afin de pouvoir laisser entrer dans le sérail de jeunes talents qui n’ont pas les moyens d’engager autant de personnes au début de leur carrière.

– I.C.