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Guillaume Nery dans l’infini du bleu

Le célèbre champion d’apnée en poids constant plonge depuis son plus jeune âge. Il a succombé à l’appel des grandes profondeurs, là où l’on nage avec les requins-marteaux, là où l’on a pleine conscience de chaque seconde qui passe, là où l’on connaît l’absolue liberté et où l’on risque de mourir aussi. Il était de passage à Genève lors du Salon International de la Haute Horlogerie, en janvier dernier, pour présenter le chronographe Panerai qu’il a inspiré et nous sensibiliser à toute cette beauté. Isabelle Cerboneschi

L’appel du bleu, des profondeurs s’est manifesté chez Guillaume Nery par un manque. Parce que ses parents n’avaient pas les moyens de l’emmener en vacances, il lisait Tintin et faisait de l’apnée dans la baie de Nice, avec un masque et des palmes. Sous l’eau, déjà, il sentait qu’il y avait tout un monde.

Guillaume Néry (36 ans), double champion du monde d’apnée en poids constant (sans appareillage) et détenteur de nombreux records, partage sa passion avec compagne Julie Gautier (39 ans), qui le filme dans les profondeurs. Avec leur fille, ils vivent entre Nice et la Polynésie. L’apnée est un appel et un mode de vie. Quand un apnéiste plonge jusqu’à 30 mètres, la surface le rappelle à elle : s’il cesse de palmer, il remontera forcément. Mais en dessous de 30 mètres, c’est autre chose : plus le volume des poumons diminue, plus l’apnéiste devient lourd. Il effectue une chute lente, happé par les profondeurs. Le rythme cardiaque ralentit. « Sous l’eau, c’est presque indépendant de notre volonté : on habite le temps pleinement », confie Guillaume Nery.

Aucune descente n’est sans risque, même si, à ce niveau, ils sont mesurés. Le 10 septembre 2015, à Chypre, le champion tentait de battre le record du monde de poids constant en atteignant -129 mètres. Le câble est mesuré avec des scotchs : un rouge pour 100 mètres, un blanc tous les dix mètres supplémentaires. Or un scotch blanc avait disparu, une erreur humaine impensable lors d’une compétition telle qu’un championnat du monde ! Guillaume Nery est descendu accidentellement à 139 mètres, en croyant qu’il n’était qu’à 129 mètres. Victime d’un « squeeze » (un déchirement d’alvéoles pulmonaires) il est remonté en syncope.

Présent à Genève en janvier dernier, lors du Salon International de la Haute Horlogerie (SIHH), il a présenté le nouveau chronographe que lui a dédié Panerai : le Submersible Chrono – Edition Guillaume Néry, étanche à 300 mètres. Il s’est aussi livré sur certaines des plus belles expériences qu’il a vécu sous l’eau, dans le bleu.

INTERVIEW

Vous souvenez-vous de vos premières sensations sous l’eau ?

A huit ans, à Nice, comme tous les gamins, je faisais déjà de l’apnée. Je prenais un masque, des palmes et j’allais sous l’eau avec mon père. A l’époque, je dévorais les Tintin parce que je ne voyageais pas. Mes parents n’avaient pas les moyens. Et l’été, quand on allait à la plage, la mer était ce voyage que je ne pouvais pas faire. J’aimais descendre sous l’eau, ramasser du sable, des coquillages, sentir cette odeur de caoutchouc du masque. Sous la surface, on allait voir l’inconnu. Je voyageais dans l’imaginaire avec mes Tintin et mes apnées me transportaient : la première évocation de l’aventure.

Quand on plonge avec des bouteilles, on est dépendant de tout un appareillage, mais quand on plonge en apnée, on n’est dépendant que de soi-même : comment entraînez-vous votre mental ?

Le mental joue un grand rôle dans la gestion de cette descente en profondeur, mais je n’adhère pas à l’idée d’une dualité entre mental et corps. L’un ne va pas sans l’autre. Le corps doit faire un énorme travail d’adaptation à cet environnement extrême et c’est parce qu’il y a adaptation que le mental gagne en confiance.

Est-ce qu’il arrive que le mental vous bloque ?

Même quand la mécanique est bien huilé, il peut y avoir des grains de sable qui enrayent la machine. C’est un peu la magie de cette activité. Il faut arriver à comprendre, apprivoiser ce mental qui parfois n’en fait qu’à sa tête, qui est toujours en ébullition, notamment avec notre mode de vie. Mais les pensées s’apprivoisent.

Votre perception du temps est-elle différente dans les profondeurs ? 

Le rapport au temps est bouleversé à partir du moment où l’on met la tête sous l’eau. C’est une parenthèse, un moment qui semble suspendu, mais avec une pleine conscience du temps qui passe. Pendant la phase de descente, c’est comme si j’habitais chaque seconde pleinement. J’arrive à savoir au mètre près, à la seconde près, où je suis et depuis combien de temps je suis sous l’eau. On est dans un rapport réel au temps alors que sur terre, il y a trop de distractions. On a du mal à s’ancrer, sauf quand on fait de la méditation ou du yoga. Je pense que c’est lié à cette enveloppe que crée l’eau autour de soi. Comme si cela nous coupait de tout ce qui est parasite. Quand on est englobé par l’eau, on se retrouve à l’intérieur de soi, le mental se calme et l’on est plus à l’écoute de l’essentiel.

Vous dites que sous l’eau vous avez conscience au mètre près de là où vous vous trouvez. Or lors de l’accident de 2015, quand vous avez plongé à cause d’une erreur humaine à – 139 mètres, vous ne l’avez pas ressenti ?

Non, parce que passée une certaine distance, l’ivresse des profondeurs peut brouiller les pistes. Par ailleurs, ce genre d’erreur est un scénario qui ne fait pas partie des possibles. Pendant la descente, j’ai bien senti que le temps était plus long, que quelque chose n’allait pas, mais je me suis dit qu’il y avait plus de courant et que ma vitesse était donc ralentie. On ne peut pas imaginer que quelqu’un s’est trompé dans la mesure du câble.

Vous évoquez l’ivresse des profondeurs. Comment le vivez-vous ?

C’est un peu le mystère qui se cache derrière ce que l’on appelle la narcose : cela échappe à notre contrôle. Pendant assez longtemps, j’ai été victime de ces narcoses. Je les ai subies, je les craignais même. C’est l’inconscient profond qui s’exprime et on n’a pas les clefs pour en comprendre les subtilités. Or le jour où j’ai réussi à observer ces visions comme un phénomène extérieur, cette position d’observateur m’a amené beaucoup de détachement. Ce n’est qu’en prenant du recul, au fil des années, et en ne m’identifiant pas trop à ces expériences, qu’elles sont devenues acceptables.

Cela prend la forme d’hallucinations ?

Ma première vision était une sorte de Gremlin qui gesticulait, qui faisait des sons stridents, c’était assez effrayant. Parfois cela ressemble à un rêve, à des scènes qui se jouent dans ma tête. C’est la même mécanique que les rêves, mais on est éveillé.

Après votre accident, avez-vous ressenti une peur nouvelle ?

La peur, c’est un compagnon avec lequel il faut apprendre à cohabiter dans ce genre d’activités, mais elle ne doit pas être paralysante. Elle est nécessaire car elle nous permet de rester vigilant et ne pas être inconscient. La peur me permet d’avoir conscience de la valeur de la vie et le niveau de risque et d’engagement que je vais mettre dans ma performance. Je ne suis pas là pour risquer ma peau. Tout un lot de protocoles sont mis en place pour permettre de contrôler ce que l’on fait. Je ne suis pas en train de prétendre que je fais une activité anodine, mais la peur, il faut savoir la regarder en face.

Sous l’eau touche-t-on à l’absolue liberté ?

Il y a des moments d’états de grâce où les frontières se dissolvent, où l’on sent une connexion avec tout ce qui nous entoure, les éléments, l’univers. L’eau est un catalyseur idéal pour ce ressenti. Elle nous permet de nous libérer de la gravité, d’évoluer dans toutes les dimensions de l’espace. Quand on évolue dans les grandes profondeurs et que l’on n’est entouré que de bleu, sans aucune limite autour de soi, on touche du doigt l’infini. Bien sûr qu’il y a le fond des mers quelque part, mais on ne le voit pas. La surface non plus. On va expérimenter de manière sensorielle l’absence de limite. Ce sont des expériences d’autant plus bouleversantes qu’elles sont éphémères.

A-t-on conscience dans cet espace de quelque chose de plus grand ?

Je suis réfractaire à toute idée de religion mais ces expériences me rapprochent de tous les questionnements sur l’ordonnancement de l’univers, des grandes lois qui le régissent, sans m’apporter de réponse. En apnée, on devient juste une conscience et on ne comprend pas.

Quelle est votre plus belle rencontre sous-marine ?

Aux Galapagos, qui est un sanctuaire mondial de biodiversité sous-marine unique au monde, j’ai eu la chance d’être témoin de quelques magnifiques spectacles de la nature et notamment de ces grandes migrations de requins-marteaux. Un jour, j’ai vu passer sous moi, à 10 ou 15 mètres, un banc de plusieurs centaines d’individus. J’ai eu l’intuition que c’était une invitation à les rejoindre. Et j’y suis allé. Je suis descendu sans aucune crainte, le banc n’a pas dévié de sa trajectoire mais les requins se sont écartés. Je ne sais pas si c’était pour me faire une place ou parce que je gênais, mais j’ai pris ma place et de spectateur d’un phénomène naturel unique, je suis devenu acteur de la tribu. J’ai nagé pendant une minute au coeur du banc, je suis sortie de ma condition humaine et je suis devenu un animal. C’était extraordinaire !

Sous l’eau, avez-vous vécu des moments de pure magie?

Un jour que j’étais fatigué, entre deux voyages, je me suis retrouvé à Nice près d’une petite plage un peu sauvage. Je n’avais ni masque, ni maillot, mais je me suis mis en caleçon et j’ai plongé. J’ai pris un caillou et j’ai commencé à marcher au fond de l’eau, et soudain, j’ai eu le sentiment que je pourrais rester là et ne plus jamais remonter. Cela ne voulait pas dire que j’en avais envie, mais j’avais la sensation que j’appartenais à ce monde-là. J’ai couru, je suis arrivé au milieu des algues, je n’avais pas envie de respirer, j’ai lâché la pierre, nagé une énorme distance et rien ne me faisait remonter. J’avais l’impression d’être un poisson. Et à un moment, j’ai décidé de remonter. Je venais de vivre une expérience ultime et inattendue de perfection. J’ai essayé de revivre la même chose mais je n’ai jamais réussi. C’était comme si on me disait : « Arrête de courir partout, le vrai bonheur, la vraie magie est peut-être là, juste en bas de chez toi, quand tu ne t’y attends pas. Il faut juste avoir le coeur ouvert pour le recevoir ».

Vous plongez avec une montre ou un profondimètre?

Avec les deux. Le profondimètre est un ordinateur, il va analyser plein de paramètres technologiques, mais sur l’autre poignet, je porte toujours une montre, comme un lien entre la vie terrestre et la vie sous-marine.

Vous avez inspiré un chronographe à la marque horlogère Panerai, dont vous êtes l’un des ambassadeurs : la Submersible Chrono – Edition Guillaume Néry. Que vouliez-vous mettre dans cette montre ?

Je voulais prendre l’âme de l’océan et la mettre dans cette pièce. Il n’y a pas de poisson, quand je plonge loin du bord : il n’y a que du bleu. C’est un spectacle extraordinaire. Au fil de la descente, je vois toute la palette des bleus qui défile. Il fallait que cette montre soit imprégnée de cette couleur de manière subtile, comme une invitation, un signal, pour nous rappeler que c’est notre matrice. Notre planète est un petit point bleu dans l’espace. Elle est recouverte à 71% d’eau et cette eau là, j’ai la chance de pouvoir l’explorer.

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A plein souffle, photographies de Franck Seguin, éd. Glénat, 2019.