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M X Zdar à l’infini

Dans une conversation, plus qu’une interview, le chanteur Matthieu Chedid, alias M, et le producteur Philippe Zdar, se racontent autour du nouvel album de M : « Lettre infinie ». Un disque qui entre en résonance avec la vie privée de Matthieu, devenu papa pour la deuxième fois et leur amitié qui remonte à l’album « Je dis aime ». Au fil de la discussion, ils s’interrogent sur l’acte créateur et la musique comme vibration universelle et moyen de survie. Il fut aussi question de permaculture, de la magie d’un studio d’enregistrement à l’ancienne. Sans oublier quelques anecdotes mettant en scène Stevie Wonder, Pharrell Williams ou Toumani Diabaté… Des moments précieux, volés tandis que l’album « Lettre infinie » n’était pas encore fini. – Isabelle Cerboneschi, Paris. Photos: Michèle Bloch-Stuckens et Buonomo & Cometti.

30 avril 2019

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Matthieu Chedid et Philippe Zdar. Photo: @Buonomo & Cometti.

Dans la vidéo qui annonçait la sortie le 25 janvier de «Lettre infinie», le dernier album de M, l’alias de Matthieu Chedid, on voit le chanteur dans le studio d’enregistrement Motorbass du producteur Philippe Zdar. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière. Leur amitié est née de leur passion commune pour une musique et des mots ciselés à la façon d’un joyau. Quand on se connaît sur le bout de la voix, ça aide. Il y a une confiance qui n’a plus besoin de se donner, un respect qui n’a pas besoin de dire son nom.

En automne dernier, lors d’un dîner d’amis où ils étaient présents tous les deux, j’ai demandé à Matthieu Chedid s’il accepterait de me donner une interview sur son album en devenir. Il était d’accord, mais à une condition: la mener à deux voix, avec Philippe Zdar. J’ai dit oui bien sûr, sans réfléchir. Zdar, de son vrai nom, Philippe Cerboneschi, est considéré par le magazine Vanity Fair comme l’un des 50 Français les plus influents. Il est devenu ingénieur du son à 16 ans, a travaillé avec Gainsbourg, Etienne Daho, Prince, Pharrell Williams, Cat Power, les Beastie Boys, Franz Ferdinand,… La liste des stars dont la voix est passée sous ses doigts est tellement longue que je ne la connais pas. Il est la moitié du groupe Motorbass, de la Funk Mob et du groupe Cassius, mais avant tout, c’est mon frère. Et comment l’Interviewer sans laisser sourdre notre intimité ? Mais Matthieu Chedid avait ses raisons: au cœur de cette amitié-là résident les clefs de ces œuvres co-créées par deux artistes qui se côtoient depuis plus de vingt ans. Et ces clefs, ils ont eu l’élégance de mes les confier.

Matthieu Chedid, c’est le chanteur que l’on aime aimer. Il est lui et son double, M, personnage doux et tendre, comme tombé de la lune ou de ce beau pays de l’enfance pas perdue. Celui que l’on croit sur parole quand il dit « Sans un mot, tout est dit. Infiniment et pour la vie ». Fils du chanteur Louis Chedid, petit-fils de la poétesse Andrée Chedid, l’artiste a su tirer de ces fils généalogiques le meilleur, embrassant sa voie qu’il dessine de cette voix soyeuse qui s’envole parfois dans les aigus. Il a créé un univers onirique où l’on a envie de se lover. Son dernier album parle d’amour, d’ailleurs. Lors de notre rencontre, il se préparait à être papa pour la deuxième fois. Ça se ressentait dans sa voix. Depuis notre rencontre, Tao est né. Il est le frère de Billie, la fille de Matthieu Chedid, qui chante sur son dernier album-déclaration d’amour.

L’interview a eu lieu dans le studio d’enregistrement Motorbass, à quelques jours du finissage de l’album. Une chance fabuleuse, car il y avait encore des choses pas tout à fait finies, en cours de peaufinage, et que c’était à portée d’oreille ce jour-là.

Philippe Zdar: Ce morceau qu’on entend est fabuleux! C’est un de mes préférés. C’est un vrai single!

I.C. : Lequel ?
P.Z. : Heu… « Je t’aime… »
Matthieu Chedid : « Adieu mon amour ». Ce que j’adore avec Philippe, c’est qu’il change les titres de tous les morceaux. Il y en a un qui s’appelle « Ma thérapie », il l’appelle « Planétaire », alors que le mot planète n’est même pas dans la chanson !

P.Z. : C’est parce que cela me fait penser
à mon coiffeur quand je vivais à Aix-les-Bains ! … Qui d’ailleurs ne s’appelait pas
« Planète’Hair » mais « Diminu’tiff ! » (Rires).

Comment on peut prédire qu’un morceau est un single ?
P.Z. : Parce qu’on a envie de l’écouter plein de fois.

Quelle histoire vouliez-vous raconter dans ce nouvel album?
M.C. : Déjà c’est l’histoire que l’on vit avec Philippe. Depuis pratiquement mes débuts – mon premier album était home made – mais mon deuxième, « Je dis aime » (sorti en 1999, ndlr), a été marqué du son de Philippe puisqu’il l’a mixé. Chaque fois que l’on travaille ensemble, il se passe des choses assez fortes.

Comment vous êtes-vous rencontrés?
M.C. :
On a eu une femme en commun.

Mais pas en même temps?
M.C. : Presque…
P.Z. : On était en train de se séparer elle et moi. Un jour le téléphone sonne, je réponds, j’entends une voix qui dit: « Bonjour, j’aimerais parler à C. ». Je passe le téléphone à C. et quand elle raccroche, je lui demande qui c’était. Elle me répond :« C’est Matthieu… ». Et rien qu’à la manière dont elle m’a répondu, je savais qu’il allait être son nouveau mec. Une semaine après, elle est partie …
M.C. : Il y avait pourtant un contraste assez phénoménal entre nous deux. Nous sommes deux personnalités extrêmement différentes. Et encore plus à l’époque.
P.Z. : C. n’arrêtait pas de nous dire que l’on devrait bosser ensemble et on a fait « Machistador » dans ce studio. On s’est rencontrés ici même.
M.C. : Ce qui est drôle, c’est que ce nouvel album va s’appeler « Lettre infinie », comme la lettre M. Et j’ai le sentiment, pour plein de raisons, que c’est un disque très aligné qui me ramène à la période où on a fait les albums « Je dis aime » ou « Qui de nous deux ». Avec Philippe, nous vivons toujours des rendez-vous musicaux et artistiques et je sais déjà d’avance, c’est peut-être présomptueux, que ce disque est un grand rendez-vous dans ma vie.

Et pas que dans votre vie professionnelle?
M.C. : Non. « Lettre infinie » est en résonance avec l’Être infini. Or je vais être papa pour la deuxième fois: un petit garçon va arriver exactement au même moment que la sortie de ce disque, qui sera aussi une histoire de transmission, à l’image de « Qui de nous deux », qui était pour ma fille.
P.Z. : Pendant que tu parles, je suis en train de réaliser qu’entre la création de tous tes albums, tu a été le guitariste de tous les albums de Cassius, le groupe que j’ai créé avec Hubert Blanc-Francard. A chaque fois on t’appelait pour venir faire une guitare et tu disais « oui ».

Il y a une synchronicité que je trouve étonnante entre vous deux : le précédent album de Matthieu, « Lamomali », était une ode à un pays utopique heureux. Le dernier album de Cassius, « Ibifornia », racontait aussi une utopie heureuse. Ils sont sortis en même temps. Quels étaient ces mondes que vous appeliez de vos vœux?
M.C. :
Je crois qu’on est tous les deux des amoureux de la beauté absolue et par la musique, on invente des mondes rêvés.
P.Z. : On rêve d’un monde idéal où règne l’art absolu, de la musique comme elle se faisait dans les années 1970, et on essaie de faire perdurer cela et d’être ensemble. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui font de la musique sans jamais se voir, sans jamais se rencontrer, sans jamais déjeuner ou dîner ensemble. Et l’album sort de l’ordinateur très marketé. Nous sommes amoureux des sentiments très forts qu’on peut retrouver dans des studios d’enregistrement, qui sont des endroits assez magiques. Mais je ne sais pas si « Ibifornia » était un monde idéal que j’appelais de mes voeux…
MC : C’était quand même une fusion entre Ibiza et la Californie et « Lamomali » c’était un métissage entre Paris et Bamako. Il y a beaucoup d’inconscient dans tout cela.

Est-ce que cette idée de métissage de deux mondes était voulue dès le départ?
P.Z. :
On trouve une idée et on la justifie en faisant. Le message sur le métissage était beaucoup plus clair dans ton album « Lamomali » car il y avait un vrai mélange de culture, de musiciens. Mais c’est vrai que nous rêvons tous les deux d’un monde idéal. Peut-être qu’on est à la recherche d’un monde d’enfant ?
M.C : Il y a quelque chose de l’ordre de la sacralisation dans le mot idéal : c’est l’idée au-dessus de l’idée. C’est une nécessité pour nous de faire de la musique. Et quand cela devient une nécessité, ça a une certaine noblesse. On ne fait pas de la musique juste… J’allais dire, pour draguer les filles. Rien n’est anodin, tout a une fonction.
P.Z. : C’est une façon de survivre dans ce monde qui ne me correspond pas. Cela fait vingt ans que je n’ai pas de télé. C’était au départ une démarche politique et citoyenne. Or je me rends compte qu’on est en 2018, que tout le monde a une télé dans son téléphone, et que tous les efforts que j’ai faits sont écrabouillés. Faire de la musique, c’est une façon de gagner ma vie bien sûr, mais surtout de respirer. Et avec Matthieu, on a cela en commun. Tu te rappelles qu’on t’appelait l’Homme Guitare au début?
M.C. : J’avais oublié.

Pourquoi ce surnom de l’Homme Guitare?
P.Z. : Parce qu’il jouait tout le temps, partout! Il me rappelle une anecdote qui s’était passée au studio Marcadet. Stevie Wonder y avait enregistré « I just called to say I love you », avec Jean-Philippe Bonichon, l’ingénieur du son qui m’a donné ma première chance. Ils sortent du studio à six heures du matin et ils attendent un taxi. Or à la sortie de Marcadet, il y avait une petite porte rouge avec un tout petit studio tout pourri qui faisait beaucoup de zouc. Deux mecs sont en train de fumer dehors. Ils reconnaissent Stevie wonder. Ils lui demandent s’il ne pourrait pas jouer quelque chose sur leur chanson. Stevie Wonder répond bien sûr! Il fait attendre le taxi, il rentre et il se met à jouer de l’harmonica… Matthieu, c’était ça! On marchait dans la rue, des types l’arrêtaient pour lui demander de faire une guitare sur leur chanson, il disait « oui bien sûr » et il rentrait dans le studio. C’est pour ça qu’on l’appelait l’Homme Guitare. Il faisait tout le temps des guitares, sans être payé. Et C. sa compagne, c’était Madame Canapé. Elle s’endormait pendant qu’il jouait et on la réveillait quand c’était fini.

Cela me fait penser à la phrase d’un poème de votre grand-mère que avez mise sur votre dernier album Lamomali : « Toi/ Qui que tu sois!/Je te suis bien plus proche qu’étranger. »
M.C. :
La musique, c’est aussi cela: un truc de troubadour, de simplicité.
P.Z. : Si on réfléchit bien, c’est le plus pur de tous les arts, le plus rapide, le plus direct, avec la danse, peut-être. On peut tous aimer un même livre, mais avant que 5’000 personnes se retrouvent dans une pièce à lire le livre ensemble et avoir le même frisson au même moment, ça risque d’être un peu compliqué. Alors que la musique, c’est pur comme de l’eau de roche.

M.C. : C’est drôle que tu parles d’eau car « Lettre infinie », c’est l’idée d’un M qui s’amplifie, qui se répète à l’infini et qui propage une onde grandissante. C’est une manière de parler de musique comme d’une vibration. Je me suis retrouvé dans une émission de télé (« On n’est pas couché », ndlr) avec Toumani Diabaté, et tout d’un coup il s’est mis à jouer de la kora et cela a eu un effet sur le public incroyable ! La vibration de son jeu a complètement changé l’énergie sur le plateau, ce qui a fait monter l’audience de manière énorme. Il y avait une sorte de pureté dans ce moment. Quand on amène une autre culture dans la nôtre, par le biais de la musique, cela ouvre les consciences, les portes, les sensibilités.

En parlant de Toumani Diabaté, vous avez été nommé griot?
MC : J’ai été nommé griot blanc. C’est symbolique, mais ce n’est pas anodin. Il y a eu une reconnaissance, mais je ne sais pas de quoi. D’âme peut-être ? L’âme au Mali ? Toumani Diabaté, lui, c’est un vrai griot. Ils se transmettent la kora, leur instrument de musique traditionnel, de père en fils depuis onze générations. Donc depuis l’Empire Mandingue, ce qui serait pour nous le Moyen Âge. Quand il en joue, on sent que cela vient de loin.

Sur la pochette de l’album « Lettre infinie » il y a un M. Comment faites-vous revenir ce personnage?
M.C. : M, c’est mon nom d’artiste. J’ai le challenge de réinventer mon personnage à chaque album. M c’est ma part poétique, fantaisiste, et je suis en train de trouver comment faire revivre M…
P.Z. : Tout nu?
M.C. : C’est pas idiot.

Jean-Paul Gaultier avait signé les costumes de « Lamomali ». Qui fera ceux de « Lettre infinie »?
M.C. : On est dans quelque chose de plus circassien. Le personnage se met en place gentiment…

Quelle part de vous M représente-t-il?
M.C. : M, c’est un personnage de mon monde intérieur. Il est lié à mon enfance. Or cette fois il est plus masculin. D’ailleurs, bizarrement, cet album est plus masculin que « Qui de nous deux ». C’est mon côté petit garçon qui ressort notamment dans une chanson qui s’appelle « Grand petit con ». M m’autorise à être un enfant en étant adulte.

Une amitié comme la vôtre, qui dure depuis si longtemps, se traduit forcément dans la musique.
P.Z. : J’ai un principe de base dans la vie : l’inconditionnalité de l’amitié. Avec Matthieu, on est lié Ad vitam æternam et cela se ressent forcément. J’aime vivre ces moments où l’on est ensemble, où l’on cherche un truc ensemble, où l’on est perdu, je les aime peut- être plus que le résultat final. Même si ce que l’on cherche, finalement, c’est vivre des belles choses et faire en sorte que le résultat soit génial…
M.C. :… Comme ce petit dîner l’autre soir.
P.Z. : Grâce à nos enfants qui grandissent, on se rend compte que l’on ne se voit plus beaucoup, alors qu’on passait notre vie ensemble au moment de « Je dis aime ». On enregistrait dans sa maison de campagne. On y a vécu pendant deux mois et demi et tout d’un coup, on ne se voit plus. C’est une chance de se retrouver grâce à la musique.
M.C. : C’est vrai que c’est un prétexte pour se voir. J’ai regardé ce très beau documentaire sur Quincy Jones sur Netflix et il dit très clairement que pour lui, c’est l’amour, l’énergie des gens, qui fait la musique.

Pourtant, enregistrer un album comme vous le faites, à l’ancienne, dans un studio d’enregistrement, ce n’est plus la norme aujourd’hui.
P.Z. : Le fait de créer des disques sans se rencontrer, c’est très nouveau. Les mecs s’envoient les trucs par internet, ils ne se retrouvent pas dans un studio, ils ne savent pas si l’autre sent bon, s’il est drôle, s’il est petit,… C’est une horreur absolue ! Sans vouloir passer pour un vieux réac’, même s’ils remportent des Grammy Awards, je trouve cela pauvre musicalement. Pharrell pourrait être un mec comme ça. Mais quand on a fait des choses ensemble, il était là. Pour « Go Up », dans le dernier album de Cassius, il est venu 1h30 ici et cela a suffit.
M.C. : Il y a une vraie présence.
P.Z. : Sans cela, sans chimie humaine, on ne peut pas créer ! Nous devions choisir entre deux morceaux : un lent et un rapide. Je lui ai dit : « On devrait choisir le morceau rapide, le « up tempo », parce que tu n’en fais jamais ». Il m’a répondu « up, up, up, go up », et il avait trouvé son truc. C’est devenu « Go Up ». Comment tu fais sinon? Je trouve cela super triste parce que la vie est plus importante que tout le reste.
M.C. : La vraie question est là: pourquoi fait-on cela ? Pour être Numéro 1 ou pour vivre de belles choses ? Si l’on fait de la musique, un disque, c’est d’abord pour vivre de grands moments et se nourrir mutuellement. Si ce n’est que pour le résultat final, cela n’a pas de sens.
P.Z. : Nous fonctionnons comme cela, mais il y a plein de gens qui fonctionnent différemment, qui font des disques sans se rencontrer. Ce qui aurait été impossible à l’époque de Michael Jackson, de Quincy Jones, de Billie Holiday, d’Etta James, où tout le monde créait ensemble. Quand Aretha Franklin est morte, Questlove, le batteur de The Roots, a dit: si elle arrivait maintenant à 14 ans, on ne parlerait pas d’Aretha Franklin. Elle n’est pas canon, elle n’a pas 360’000 personnes qui la suivent sur Instagram. Les maisons de disques n’attendent plus quatre albums pour voir si ça marche: ils attendent un morceau, et si ça se se vend pas, c’est fini.

En parlant de tous ces chanteurs, quelles sont vos influences communes?
M.C. : Ce qu’on a en commun – moi grâce à mon père et toi grâce à tes débuts en tant qu’ingénieur du son – c’est le fait qu’on a connu des grands, comme Serge Gainsbourg. La liste est longue… On a en commun cet amour de la musique et d’avoir vu beaucoup de musiciens.
P.Z. : Nous sommes toujours très influencés par les musiciens qui pouvaient passer leur vie entière en studio, sur les routes. J’ai vu récemment un reportage sur Paul McCartney. Le type lui demandait: « Pourquoi vous continuez à faire ce métier alors que vous avez 900 millions de livres sterling sur votre compte en banque? » Et lui répondait : « C’est la seule chose que je sache faire ! » Matthieu et moi avons tous les deux été très influencés par cette culture de studio, cet endroit magique. Ce métier, c’est un artisanat d’art incroyable! Un peu comme un joaillier ou un maître horloger. On est des passionnés!

C’est cela que vous aimez quand vous travaillez avec Philippe : ce savoir-faire ?
M.C. : Oui et c’est un savoir-faire qui se perd. La manière dont Philippe travaille, c’est hors du temps ! Il y en a encore quelques-uns comme lui, mais il se comptent sur les doigts d’une main.
P.Z. : Il y en aura toujours, tout comme il y aura toujours des plumassiers et tous ces métiers qui auraient pu disparaître. En revanche si ce studio, qui est une interface, disparaissait, ce serait une vraie galère pour travailler comme je travaille.
M.C. : Et d’ailleurs je me suis inspiré de ce studio pour monter une oasis à la campagne, avec un jardin et un potager en permaculture, des jardins mandalas et un studio à l’ancienne.

Vous êtes très impliqué dans tout ce qui touche à la permaculture, aux énergies renouvelables.
M.C. : J’ai eu la chance de rencontrer des personnes inspirantes: Pierre Rabhi, Marc Grollimund, un spécialiste de la permaculture, Eric Scotto, qui est dans l’énergie renouvelable, Marc de la Ménardière, qui a fait le film « En quête de sens », Nicolas Hulot, que je vois de temps en temps…
P.Z. : Ce qui est beau avec cette oasis, c’est que tu as trouvé un moyen de mettre tous tes intérêts ensemble : tout va dans le sens de cette quête de poésie.
M.C. : Hier, en discutant tous les deux, on s’est rendu compte que la musique urbaine prenait toute la place dans l’industrie musicale. Or c’est une musique déconnectée du naturel, de la terre.
P.Z. : Un jour, je parlais avec un berger de Formentera. Il devait partir à Barcelone et cela l’obligeait à devoir mettre des chaussures. Cela faisait 22 ans qu’il n’en portait plus. Sous ses pieds, il y avait de la corne ! Il m’a dit qu’il n’en portait pas parce que la semelle le bloquait, l’empêchait d’être en contact avec l’énergie de la terre. Et tout d’un coup j’ai pensé à la musique urbaine. L’urbain, c’est une énorme couche de goudron posée sur la terre, sur laquelle on met des immeubles et des feux rouges. Et c’est quand même fou que la seule musique qui marche sur terre aujourd’hui, c’est L’ « Urban ! »
M.C. : Et ce qui est fou, c’est que Pierre Rabhi appelle ceux qui l’écoutent « la génération hors-sol ». On pourrait aussi appeler cette musique la musique hors-sol.

Quel est le premier disque que vous vous soyez offert?
P.Z. : J’ai eu la chance d’avoir une grande sœur qui écoutait Neil Young et du coup cela m’a permis de me rebeller et d’écouter les Sex Pistols, ce qui était très important, pour moi, le punk et le hard rock, à cette époque.
M.C. : Moi, je n’écoutais pas de hard rock, ni de punk. Mon premier 45 tours c’était « Video kills the radio star » du groupe The Buggles. D’ailleurs, quand j’avais 13-14 ans mon père me disait: « Tu sais Matthieu, il faut que tu t’énerves ! S’il te plaît énerve-toi, fais une crise ! » Et le jour où ça m’est arrivé, il m’a dit « merci » (rires).

Vous êtes tous les deux des amoureux des mots. Quel livre emporteriez-vous avec vous si vous deviez partir sur mars ?
P.Z. : Il y en a un que je relis chaque année : c’est « Siddhartha » de Hermann Hesse. Et je prendrais aussi « Le Maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov, parce que je pourrais le relire toute ma vie…
M.C. : Je partirais avec les œuvres poétiques complètes de ma grand-mère, Andrée Chedid. C’est incroyablement puissant. Elle a écrit les paroles de plusieurs de mes chansons. Cela me rappellera d’où je viens.

M X Zdar à l’infini

30 avril 2019

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Dans une conversation, plus qu’une interview, le chanteur Matthieu Chedid, alias M, et le producteur Philippe Zdar, se racontent autour du nouvel album de M : « Lettre infinie ». Un disque qui entre en résonance avec la vie privée de Matthieu, devenu papa pour la deuxième fois et leur amitié qui remonte à l’album « Je dis aime ». Au fil de la discussion, ils s’interrogent sur l’acte créateur et la musique comme vibration universelle et moyen de survie. Il fut aussi question de permaculture, de la magie d’un studio d’enregistrement à l’ancienne. Sans oublier quelques anecdotes mettant en scène Stevie Wonder, Pharrell Williams ou Toumani Diabaté… Des moments précieux, volés tandis que l’album « Lettre infinie » n’était pas encore fini. – Isabelle Cerboneschi, Paris. Photos: Michèle Bloch-Stuckens et Buonomo & Cometti.

Dans la vidéo qui annonçait la sortie le 25 janvier de «Lettre infinie», le dernier album de M, l’alias de Matthieu Chedid, on voit le chanteur dans le studio d’enregistrement Motorbass du producteur Philippe Zdar. Ce n’est ni la première fois, ni la dernière. Leur amitié est née de leur passion commune pour une musique et des mots ciselés à la façon d’un joyau. Quand on se connaît sur le bout de la voix, ça aide. Il y a une confiance qui n’a plus besoin de se donner, un respect qui n’a pas besoin de dire son nom.

En automne dernier, lors d’un dîner d’amis où ils étaient présents tous les deux, j’ai demandé à Matthieu Chedid s’il accepterait de me donner une interview sur son album en devenir. Il était d’accord, mais à une condition: la mener à deux voix, avec Philippe Zdar. J’ai dit oui bien sûr, sans réfléchir. Zdar, de son vrai nom, Philippe Cerboneschi, est considéré par le magazine Vanity Fair comme l’un des 50 Français les plus influents. Il est devenu ingénieur du son à 16 ans, a travaillé avec Gainsbourg, Etienne Daho, Prince, Pharrell Williams, Cat Power, les Beastie Boys, Franz Ferdinand,… La liste des stars dont la voix est passée sous ses doigts est tellement longue que je ne la connais pas. Il est la moitié du groupe Motorbass, de la Funk Mob et du groupe Cassius, mais avant tout, c’est mon frère. Et comment l’Interviewer sans laisser sourdre notre intimité ? Mais Matthieu Chedid avait ses raisons: au cœur de cette amitié-là résident les clefs de ces œuvres co-créées par deux artistes qui se côtoient depuis plus de vingt ans. Et ces clefs, ils ont eu l’élégance de mes les confier.

Matthieu Chedid, c’est le chanteur que l’on aime aimer. Il est lui et son double, M, personnage doux et tendre, comme tombé de la lune ou de ce beau pays de l’enfance pas perdue. Celui que l’on croit sur parole quand il dit « Sans un mot, tout est dit. Infiniment et pour la vie ». Fils du chanteur Louis Chedid, petit-fils de la poétesse Andrée Chedid, l’artiste a su tirer de ces fils généalogiques le meilleur, embrassant sa voie qu’il dessine de cette voix soyeuse qui s’envole parfois dans les aigus. Il a créé un univers onirique où l’on a envie de se lover. Son dernier album parle d’amour, d’ailleurs. Lors de notre rencontre, il se préparait à être papa pour la deuxième fois. Ça se ressentait dans sa voix. Depuis notre rencontre, Tao est né. Il est le frère de Billie, la fille de Matthieu Chedid, qui chante sur son dernier album-déclaration d’amour.

L’interview a eu lieu dans le studio d’enregistrement Motorbass, à quelques jours du finissage de l’album. Une chance fabuleuse, car il y avait encore des choses pas tout à fait finies, en cours de peaufinage, et que c’était à portée d’oreille ce jour-là.

Philippe Zdar: Ce morceau qu’on entend est fabuleux! C’est un de mes préférés. C’est un vrai single!

I.C. : Lequel ?
P.Z. : Heu… « Je t’aime… »
Matthieu Chedid : « Adieu mon amour ». Ce que j’adore avec Philippe, c’est qu’il change les titres de tous les morceaux. Il y en a un qui s’appelle « Ma thérapie », il l’appelle « Planétaire », alors que le mot planète n’est même pas dans la chanson !

P.Z. : C’est parce que cela me fait penser
à mon coiffeur quand je vivais à Aix-les-Bains ! … Qui d’ailleurs ne s’appelait pas
« Planète’Hair » mais « Diminu’tiff ! » (Rires).

Comment on peut prédire qu’un morceau est un single ?
P.Z. : Parce qu’on a envie de l’écouter plein de fois.

Quelle histoire vouliez-vous raconter dans ce nouvel album?
M.C. : Déjà c’est l’histoire que l’on vit avec Philippe. Depuis pratiquement mes débuts – mon premier album était home made – mais mon deuxième, « Je dis aime » (sorti en 1999, ndlr), a été marqué du son de Philippe puisqu’il l’a mixé. Chaque fois que l’on travaille ensemble, il se passe des choses assez fortes.

Comment vous êtes-vous rencontrés?
M.C. :
On a eu une femme en commun.

Mais pas en même temps?
M.C. : Presque…
P.Z. : On était en train de se séparer elle et moi. Un jour le téléphone sonne, je réponds, j’entends une voix qui dit: « Bonjour, j’aimerais parler à C. ». Je passe le téléphone à C. et quand elle raccroche, je lui demande qui c’était. Elle me répond :« C’est Matthieu… ». Et rien qu’à la manière dont elle m’a répondu, je savais qu’il allait être son nouveau mec. Une semaine après, elle est partie …
M.C. : Il y avait pourtant un contraste assez phénoménal entre nous deux. Nous sommes deux personnalités extrêmement différentes. Et encore plus à l’époque.
P.Z. : C. n’arrêtait pas de nous dire que l’on devrait bosser ensemble et on a fait « Machistador » dans ce studio. On s’est rencontrés ici même.
M.C. : Ce qui est drôle, c’est que ce nouvel album va s’appeler « Lettre infinie », comme la lettre M. Et j’ai le sentiment, pour plein de raisons, que c’est un disque très aligné qui me ramène à la période où on a fait les albums « Je dis aime » ou « Qui de nous deux ». Avec Philippe, nous vivons toujours des rendez-vous musicaux et artistiques et je sais déjà d’avance, c’est peut-être présomptueux, que ce disque est un grand rendez-vous dans ma vie.

Et pas que dans votre vie professionnelle?
M.C. : Non. « Lettre infinie » est en résonance avec l’Être infini. Or je vais être papa pour la deuxième fois: un petit garçon va arriver exactement au même moment que la sortie de ce disque, qui sera aussi une histoire de transmission, à l’image de « Qui de nous deux », qui était pour ma fille.
P.Z. : Pendant que tu parles, je suis en train de réaliser qu’entre la création de tous tes albums, tu a été le guitariste de tous les albums de Cassius, le groupe que j’ai créé avec Hubert Blanc-Francard. A chaque fois on t’appelait pour venir faire une guitare et tu disais « oui ».

Il y a une synchronicité que je trouve étonnante entre vous deux : le précédent album de Matthieu, « Lamomali », était une ode à un pays utopique heureux. Le dernier album de Cassius, « Ibifornia », racontait aussi une utopie heureuse. Ils sont sortis en même temps. Quels étaient ces mondes que vous appeliez de vos vœux?
M.C. :
Je crois qu’on est tous les deux des amoureux de la beauté absolue et par la musique, on invente des mondes rêvés.
P.Z. : On rêve d’un monde idéal où règne l’art absolu, de la musique comme elle se faisait dans les années 1970, et on essaie de faire perdurer cela et d’être ensemble. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui font de la musique sans jamais se voir, sans jamais se rencontrer, sans jamais déjeuner ou dîner ensemble. Et l’album sort de l’ordinateur très marketé. Nous sommes amoureux des sentiments très forts qu’on peut retrouver dans des studios d’enregistrement, qui sont des endroits assez magiques. Mais je ne sais pas si « Ibifornia » était un monde idéal que j’appelais de mes voeux…
MC : C’était quand même une fusion entre Ibiza et la Californie et « Lamomali » c’était un métissage entre Paris et Bamako. Il y a beaucoup d’inconscient dans tout cela.

Est-ce que cette idée de métissage de deux mondes était voulue dès le départ?
P.Z. :
On trouve une idée et on la justifie en faisant. Le message sur le métissage était beaucoup plus clair dans ton album « Lamomali » car il y avait un vrai mélange de culture, de musiciens. Mais c’est vrai que nous rêvons tous les deux d’un monde idéal. Peut-être qu’on est à la recherche d’un monde d’enfant ?
M.C : Il y a quelque chose de l’ordre de la sacralisation dans le mot idéal : c’est l’idée au-dessus de l’idée. C’est une nécessité pour nous de faire de la musique. Et quand cela devient une nécessité, ça a une certaine noblesse. On ne fait pas de la musique juste… J’allais dire, pour draguer les filles. Rien n’est anodin, tout a une fonction.
P.Z. : C’est une façon de survivre dans ce monde qui ne me correspond pas. Cela fait vingt ans que je n’ai pas de télé. C’était au départ une démarche politique et citoyenne. Or je me rends compte qu’on est en 2018, que tout le monde a une télé dans son téléphone, et que tous les efforts que j’ai faits sont écrabouillés. Faire de la musique, c’est une façon de gagner ma vie bien sûr, mais surtout de respirer. Et avec Matthieu, on a cela en commun. Tu te rappelles qu’on t’appelait l’Homme Guitare au début?
M.C. : J’avais oublié.

Pourquoi ce surnom de l’Homme Guitare?
P.Z. : Parce qu’il jouait tout le temps, partout! Il me rappelle une anecdote qui s’était passée au studio Marcadet. Stevie Wonder y avait enregistré « I just called to say I love you », avec Jean-Philippe Bonichon, l’ingénieur du son qui m’a donné ma première chance. Ils sortent du studio à six heures du matin et ils attendent un taxi. Or à la sortie de Marcadet, il y avait une petite porte rouge avec un tout petit studio tout pourri qui faisait beaucoup de zouc. Deux mecs sont en train de fumer dehors. Ils reconnaissent Stevie wonder. Ils lui demandent s’il ne pourrait pas jouer quelque chose sur leur chanson. Stevie Wonder répond bien sûr! Il fait attendre le taxi, il rentre et il se met à jouer de l’harmonica… Matthieu, c’était ça! On marchait dans la rue, des types l’arrêtaient pour lui demander de faire une guitare sur leur chanson, il disait « oui bien sûr » et il rentrait dans le studio. C’est pour ça qu’on l’appelait l’Homme Guitare. Il faisait tout le temps des guitares, sans être payé. Et C. sa compagne, c’était Madame Canapé. Elle s’endormait pendant qu’il jouait et on la réveillait quand c’était fini.

Cela me fait penser à la phrase d’un poème de votre grand-mère que avez mise sur votre dernier album Lamomali : « Toi/ Qui que tu sois!/Je te suis bien plus proche qu’étranger. »
M.C. :
La musique, c’est aussi cela: un truc de troubadour, de simplicité.
P.Z. : Si on réfléchit bien, c’est le plus pur de tous les arts, le plus rapide, le plus direct, avec la danse, peut-être. On peut tous aimer un même livre, mais avant que 5’000 personnes se retrouvent dans une pièce à lire le livre ensemble et avoir le même frisson au même moment, ça risque d’être un peu compliqué. Alors que la musique, c’est pur comme de l’eau de roche.

M.C. : C’est drôle que tu parles d’eau car « Lettre infinie », c’est l’idée d’un M qui s’amplifie, qui se répète à l’infini et qui propage une onde grandissante. C’est une manière de parler de musique comme d’une vibration. Je me suis retrouvé dans une émission de télé (« On n’est pas couché », ndlr) avec Toumani Diabaté, et tout d’un coup il s’est mis à jouer de la kora et cela a eu un effet sur le public incroyable ! La vibration de son jeu a complètement changé l’énergie sur le plateau, ce qui a fait monter l’audience de manière énorme. Il y avait une sorte de pureté dans ce moment. Quand on amène une autre culture dans la nôtre, par le biais de la musique, cela ouvre les consciences, les portes, les sensibilités.

En parlant de Toumani Diabaté, vous avez été nommé griot?
MC : J’ai été nommé griot blanc. C’est symbolique, mais ce n’est pas anodin. Il y a eu une reconnaissance, mais je ne sais pas de quoi. D’âme peut-être ? L’âme au Mali ? Toumani Diabaté, lui, c’est un vrai griot. Ils se transmettent la kora, leur instrument de musique traditionnel, de père en fils depuis onze générations. Donc depuis l’Empire Mandingue, ce qui serait pour nous le Moyen Âge. Quand il en joue, on sent que cela vient de loin.

Sur la pochette de l’album « Lettre infinie » il y a un M. Comment faites-vous revenir ce personnage?
M.C. : M, c’est mon nom d’artiste. J’ai le challenge de réinventer mon personnage à chaque album. M c’est ma part poétique, fantaisiste, et je suis en train de trouver comment faire revivre M…
P.Z. : Tout nu?
M.C. : C’est pas idiot.

Jean-Paul Gaultier avait signé les costumes de « Lamomali ». Qui fera ceux de « Lettre infinie »?
M.C. : On est dans quelque chose de plus circassien. Le personnage se met en place gentiment…

Quelle part de vous M représente-t-il?
M.C. : M, c’est un personnage de mon monde intérieur. Il est lié à mon enfance. Or cette fois il est plus masculin. D’ailleurs, bizarrement, cet album est plus masculin que « Qui de nous deux ». C’est mon côté petit garçon qui ressort notamment dans une chanson qui s’appelle « Grand petit con ». M m’autorise à être un enfant en étant adulte.

Une amitié comme la vôtre, qui dure depuis si longtemps, se traduit forcément dans la musique.
P.Z. : J’ai un principe de base dans la vie : l’inconditionnalité de l’amitié. Avec Matthieu, on est lié Ad vitam æternam et cela se ressent forcément. J’aime vivre ces moments où l’on est ensemble, où l’on cherche un truc ensemble, où l’on est perdu, je les aime peut- être plus que le résultat final. Même si ce que l’on cherche, finalement, c’est vivre des belles choses et faire en sorte que le résultat soit génial…
M.C. :… Comme ce petit dîner l’autre soir.
P.Z. : Grâce à nos enfants qui grandissent, on se rend compte que l’on ne se voit plus beaucoup, alors qu’on passait notre vie ensemble au moment de « Je dis aime ». On enregistrait dans sa maison de campagne. On y a vécu pendant deux mois et demi et tout d’un coup, on ne se voit plus. C’est une chance de se retrouver grâce à la musique.
M.C. : C’est vrai que c’est un prétexte pour se voir. J’ai regardé ce très beau documentaire sur Quincy Jones sur Netflix et il dit très clairement que pour lui, c’est l’amour, l’énergie des gens, qui fait la musique.

Pourtant, enregistrer un album comme vous le faites, à l’ancienne, dans un studio d’enregistrement, ce n’est plus la norme aujourd’hui.
P.Z. : Le fait de créer des disques sans se rencontrer, c’est très nouveau. Les mecs s’envoient les trucs par internet, ils ne se retrouvent pas dans un studio, ils ne savent pas si l’autre sent bon, s’il est drôle, s’il est petit,… C’est une horreur absolue ! Sans vouloir passer pour un vieux réac’, même s’ils remportent des Grammy Awards, je trouve cela pauvre musicalement. Pharrell pourrait être un mec comme ça. Mais quand on a fait des choses ensemble, il était là. Pour « Go Up », dans le dernier album de Cassius, il est venu 1h30 ici et cela a suffit.
M.C. : Il y a une vraie présence.
P.Z. : Sans cela, sans chimie humaine, on ne peut pas créer ! Nous devions choisir entre deux morceaux : un lent et un rapide. Je lui ai dit : « On devrait choisir le morceau rapide, le « up tempo », parce que tu n’en fais jamais ». Il m’a répondu « up, up, up, go up », et il avait trouvé son truc. C’est devenu « Go Up ». Comment tu fais sinon? Je trouve cela super triste parce que la vie est plus importante que tout le reste.
M.C. : La vraie question est là: pourquoi fait-on cela ? Pour être Numéro 1 ou pour vivre de belles choses ? Si l’on fait de la musique, un disque, c’est d’abord pour vivre de grands moments et se nourrir mutuellement. Si ce n’est que pour le résultat final, cela n’a pas de sens.
P.Z. : Nous fonctionnons comme cela, mais il y a plein de gens qui fonctionnent différemment, qui font des disques sans se rencontrer. Ce qui aurait été impossible à l’époque de Michael Jackson, de Quincy Jones, de Billie Holiday, d’Etta James, où tout le monde créait ensemble. Quand Aretha Franklin est morte, Questlove, le batteur de The Roots, a dit: si elle arrivait maintenant à 14 ans, on ne parlerait pas d’Aretha Franklin. Elle n’est pas canon, elle n’a pas 360’000 personnes qui la suivent sur Instagram. Les maisons de disques n’attendent plus quatre albums pour voir si ça marche: ils attendent un morceau, et si ça se se vend pas, c’est fini.

En parlant de tous ces chanteurs, quelles sont vos influences communes?
M.C. : Ce qu’on a en commun – moi grâce à mon père et toi grâce à tes débuts en tant qu’ingénieur du son – c’est le fait qu’on a connu des grands, comme Serge Gainsbourg. La liste est longue… On a en commun cet amour de la musique et d’avoir vu beaucoup de musiciens.
P.Z. : Nous sommes toujours très influencés par les musiciens qui pouvaient passer leur vie entière en studio, sur les routes. J’ai vu récemment un reportage sur Paul McCartney. Le type lui demandait: « Pourquoi vous continuez à faire ce métier alors que vous avez 900 millions de livres sterling sur votre compte en banque? » Et lui répondait : « C’est la seule chose que je sache faire ! » Matthieu et moi avons tous les deux été très influencés par cette culture de studio, cet endroit magique. Ce métier, c’est un artisanat d’art incroyable! Un peu comme un joaillier ou un maître horloger. On est des passionnés!

C’est cela que vous aimez quand vous travaillez avec Philippe : ce savoir-faire ?
M.C. : Oui et c’est un savoir-faire qui se perd. La manière dont Philippe travaille, c’est hors du temps ! Il y en a encore quelques-uns comme lui, mais il se comptent sur les doigts d’une main.
P.Z. : Il y en aura toujours, tout comme il y aura toujours des plumassiers et tous ces métiers qui auraient pu disparaître. En revanche si ce studio, qui est une interface, disparaissait, ce serait une vraie galère pour travailler comme je travaille.
M.C. : Et d’ailleurs je me suis inspiré de ce studio pour monter une oasis à la campagne, avec un jardin et un potager en permaculture, des jardins mandalas et un studio à l’ancienne.

Vous êtes très impliqué dans tout ce qui touche à la permaculture, aux énergies renouvelables.
M.C. : J’ai eu la chance de rencontrer des personnes inspirantes: Pierre Rabhi, Marc Grollimund, un spécialiste de la permaculture, Eric Scotto, qui est dans l’énergie renouvelable, Marc de la Ménardière, qui a fait le film « En quête de sens », Nicolas Hulot, que je vois de temps en temps…
P.Z. : Ce qui est beau avec cette oasis, c’est que tu as trouvé un moyen de mettre tous tes intérêts ensemble : tout va dans le sens de cette quête de poésie.
M.C. : Hier, en discutant tous les deux, on s’est rendu compte que la musique urbaine prenait toute la place dans l’industrie musicale. Or c’est une musique déconnectée du naturel, de la terre.
P.Z. : Un jour, je parlais avec un berger de Formentera. Il devait partir à Barcelone et cela l’obligeait à devoir mettre des chaussures. Cela faisait 22 ans qu’il n’en portait plus. Sous ses pieds, il y avait de la corne ! Il m’a dit qu’il n’en portait pas parce que la semelle le bloquait, l’empêchait d’être en contact avec l’énergie de la terre. Et tout d’un coup j’ai pensé à la musique urbaine. L’urbain, c’est une énorme couche de goudron posée sur la terre, sur laquelle on met des immeubles et des feux rouges. Et c’est quand même fou que la seule musique qui marche sur terre aujourd’hui, c’est L’ « Urban ! »
M.C. : Et ce qui est fou, c’est que Pierre Rabhi appelle ceux qui l’écoutent « la génération hors-sol ». On pourrait aussi appeler cette musique la musique hors-sol.

Quel est le premier disque que vous vous soyez offert?
P.Z. : J’ai eu la chance d’avoir une grande sœur qui écoutait Neil Young et du coup cela m’a permis de me rebeller et d’écouter les Sex Pistols, ce qui était très important, pour moi, le punk et le hard rock, à cette époque.
M.C. : Moi, je n’écoutais pas de hard rock, ni de punk. Mon premier 45 tours c’était « Video kills the radio star » du groupe The Buggles. D’ailleurs, quand j’avais 13-14 ans mon père me disait: « Tu sais Matthieu, il faut que tu t’énerves ! S’il te plaît énerve-toi, fais une crise ! » Et le jour où ça m’est arrivé, il m’a dit « merci » (rires).

Vous êtes tous les deux des amoureux des mots. Quel livre emporteriez-vous avec vous si vous deviez partir sur mars ?
P.Z. : Il y en a un que je relis chaque année : c’est « Siddhartha » de Hermann Hesse. Et je prendrais aussi « Le Maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov, parce que je pourrais le relire toute ma vie…
M.C. : Je partirais avec les œuvres poétiques complètes de ma grand-mère, Andrée Chedid. C’est incroyablement puissant. Elle a écrit les paroles de plusieurs de mes chansons. Cela me rappellera d’où je viens.