La société, la mode et les territoires : chronique No 4

Peut-on porter une robe rouge “over sexy”, du rouge à lèvres rouge et des talons de 12cm de haut dans les rues de Pantin, en banlieue parisienne ? Elisa Palmer a osé.

J’avais lu Femmes Puissantes de Léa Salamé, parce que j’avais envie d’en être une. Le témoignage qui m’avait le plus touché, sans hésiter ? Celui de Chloé Bertolus, cheffe de service d’une des unités les plus pointues de la médecine moderne. À la question qui interrogeait l’hôpital en tant qu’univers – souvent imaginé – sexuel, elle avait répondu ça : « C’est effectivement un grand fantasme de l’extérieur. Les choses ne sont pas aussi débridées que ça. Il y a une tension entre la vie et la mort qui se traduit aussi par une tension sexuelle. Les blagues grasses, les chansons grivoises et les moments débridés en font partie. La société actuelle se replie dans une certaine forme de pudibonderie qui, il y a encore peu, n’avait pas sa place à l’hôpital. J’ai connu une époque où l’on racontait et faisait relativement n’importe quoi en salle de garde. C’est terminé. L’autocensure est sociétale. Je ne sais pas si c’est regrettable, mais c’est moins drôle qu’avant. »

Cette idée n’avait cessé de m’obséder. L’autocensure, le fait qu’elle puisse être sociétale, mais aussi le fait qu’on puisse – d’une certaine manière – s’ennuyer ferme dans nos vies, en tous cas davantage aujourd’hui qu’hier. Je n’avais pas prévu d’éprouver cette « contraction » entre la vie et la mort pour comprendre la tension sexuelle dont il était question. Mais cette histoire m’avait donné envie de m’intéresser à cette fiction du sexy, voire de l’over sexy (du trop sexy), dans l’espace, et à travers le jugement de la société.

Pour considérer mon sujet, et recueillir des points de vue, j’ai interrogé une copine infirmière dans un hôpital du 93 (oui, je n’en démords pas), et une poète talentueuse, basée à Lyon, dont j’aime particulièrement le travail. J’avais demandé à l’une et l’autre de me parler de cet anglicisme « sexy », de ce « qui excite le désir sexuel » dans leurs mondes à elles, autant professionnels qu’imaginaires. Quelles claques.

Ma poète, Samantha Barendson, a écrit :

« Sexy
Tout est sexy, un mec en kilt, une meuf en pantalon, un type à bicyclette, une nana en camion, un avant-bras musclé, des doigts de concertiste, un regard aux longs cils qui battent la mesure, un sourire en coin, le rosé d’une langue, la commissure des lèvres, une larme qui fout le mascara en vrac, un éclat de rire comme une mitraillette, le noir du chocolat entre les perles blanches d’une bouche rouge, un vêtement moulant qui laisse tout entrevoir, un vêtement ample qui laisse tout deviner.

Tout est sexy, des orteils potelés, une imperfection, une dissymétrie, une cicatrice sur une joue poudrée, des rides nombreuses comme une cartographie, une voie grave qui commande un café, cite des poèmes, évoque des nanars, un récit de souvenirs drôles ou désastreux, un geste, un mot, un silence.

Tout est sexy, une mélodie d’ascenseur, le parfum musqué des roses, l’odeur âcre de la sueur et celle des pâtes à l’ail, un homme qui lit dans le métro, une femme sous une averse, un mâle efféminé, une nénette virile en slip kangourou, un cul ou un nibard, un coude ou un mollet, tout est dans ton regard et dans ton intention, dans ton imagination, à quoi bon chercher des femmes-léopards, des pompiers baraqués, c’est toi qui es sexy. »

Mon infirmière, Farida Kouroughli Benchaba, a écrit :

« Coucou Elisa,

Mais qu’est-ce que tu me demandes là ! Moi qui passe ma vie en pyjama bleu jetable ou en tissu ! J’ai la même paire de Crocs violette, le même chignon depuis 6 ans, tout en passant de la taille 2 à la taille 3 de mes tenues, j’ai pris 7kg, alors j’ai pris cher !!!

Bon, le sexy au travail, à l’hôpital, c’est quoi pour moi : Dans les services que j’ai côtoyés, de jour comme de nuit, on est parfois loin, mais loin de Grey’s Anatomy ou de je ne sais quelle série TV !

Le sexy passe chez moi par les formes, bien évidemment, que l’on devine sous nos uniformes volontairement asexués pour que tout le monde se concentre sur sa tâche… Bien sûr ! Mais aussi par le mouvement, la démarche, la posture, les gestes, l’expression faciale, l’attitude qu’est celle des soignants qui portent cet uniforme.Parfois, on voit porter des talons chez les chirurgiennes pressées de rentrer chez elles, mais c’est rare.

Pour moi, le sexy se devine dans les petits signes physiques de fatigue chez le plus beau de mes collègues réanimateurs quadra. Sa barbe de 48H, ses petites cernes qui se dessinent à 4H du matin, ou la même barbe chez le nouveau collègue infirmier qui n’a dormi que 3H avant de reprendre son poste le soir même !  C’est la jolie poitrine de la manip radio, qui monte du scanner faire au patient du 12, une radio thorax avec son badge accroché à une ficelle, et qui se balance au rythme de ses pas. Ou la jolie poitrine de ma copine A. qui la rend singulière car elle ne porte pas de sous-vêtements… Et oui, des filles comme ça, y’en a ! Et j’adore ! Le parfum, celui de Saliha, qui la précédait, avant d’arriver dans la réa.

Le sexy, c’est aussi et surtout ma copine Cenny de Sainte Lucie qui est retournée sur «son caillou» en Martinique il y a deux ans… Mais qu’est-ce qu’elle me manque cette femme, la Femme ! Je ne peux pas parler du sexy à l’hôpital sans l’évoquer ! Avec sa coupe de cheveux garçonne, plaquée à l’arrière, parée de boucles d’oreilles, des créoles dorées, son parfum… La classe caribéenne. Son accent nous faisait tous voyager. Quand elle parlait du matériel, et évoquait la machine de dialyse et la désinfection, « chAAAAleur », on se disait que même la langue française s’était fait un shoot de phéromones…

C’est vrai, elle avait un coté nympho, on l’appelait Vulva, mais à juste titre !!! Les hommes avaient peur d’elle, ou en tombaient amoureux ! Elle nous embarrassait devant nos patients et leurs familles, mais au final après leur étonnement, c’était son premier public, et ils rigolaient nerveusement ou l’admiraient. Objectif atteint : atmosphère détendue ! On peut commencer à bosser. Le patient s’endormait avant l’intubation et avait juste le temps de dire : « Mais madame, vous êtes la plus belle femme du monde… » « Ooooh ! Merci Monsieur…Oulala ! (accent créole) Je crois que j’ai poussé un peu trop de pwopwofol (propofol : un hypnotique !). » Mais qu’est-ce que c’était drôle de voir tous les collègues dragueurs, quelquefois même harceleurs, longer les murs en la voyant arriver dans le service… Jouissif ! Elle glissait la clef des stups dans son décolleté, et demandait aux beaux jeunes diplômés qui la cherchaient de venir la récupérer avec un grand sourire… De vraies crises de rire…

Mon expérience terrain à Pantin, en région parisienne

Quand on me demande pourquoi j’aime Pantin, dans le département du 93, près de Paris, je réponds toujours par une série de banalités : mixité sociale, un certain côté « village », la puissance de ces autres horizons en termes de sérénité et de «bonne nuit Paris », la diversité des formes et des quartiers, les âmes, la création et la diffusion des cultures, les mystères d’une ville qui se confronte et qui bouge… La vérité ressemble plutôt à un évident « c’est ma ville ». La ville qui me heurte (avec moi). La ville qui me donne du grain à moudre. La ville qui me fait du bien.

C’est cocasse, car Pantin ne laisse jamais indifférent. Il y a – presque exclusivement – deux seules catégories de regards : ceux qui adorent, et ceux qui – d’une certaine manière – en ont un peu peur. Régulièrement, les deux « équipes » me téléphonent pour me parler de « ma » ville, à travers, au choix, une bonne nouvelle ou un fait divers.

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours profondément admiré les femmes sexys. Leur courage, leur liberté, leurs enjeux, et surtout leur singularité. Et je peux dire sans mal, avec des mots, que j’avais appris à être sexy, et qu’au quotidien je travaillais ça de près.

Pour cette expérience urbaine, j’ai opté pour une robe Paco Rabanne, achetée dans une vente presse, et qui, dans mes souvenirs, avait un certain pouvoir ensorcelant. Et des escarpins Maison Ernest, 12 cm de talon, enrichis d’un bijou de cheville serpent. Le tout : rouge. Dans mon regard, j’étais une version de l’over sexy, un peu premier degré OK, mais ça collait à l’idée.

J’ai traîné ce « total look », non sans difficultés, à tous les étages, esprit-cœur-corps, dans tous les quartiers de Pantin : Courtillières, Quatre-Chemins, Mairie-Ourcq, Petit-Pantin, Pommiers… Et j’ai demandé à quelques passants, plutôt très curieux, de photographier avec leur portable l’élément le plus sexy de tout ce que je pouvais bien signifier à ce moment-là, et de m’expliquer en quelques mots, sous leurs masques, les raisons de leur choix.

Thierry, 53 ans, a photographié mes lèvres rouges, et m’a expliqué qu’il ne voyait que ça, de sexy, et surtout d’attirant. Qu’il détestait tout le reste de la silhouette. Pour lui, sortir exagérément de sa coquille, ainsi, tuait d’office toute possibilité d’attraction.

Camille, 64 ans, avait capturé mes chevilles et les bijoux serpent, et m’a répété plusieurs fois qu’elle voyait, dans ces liens, la perspective d’une intimité très inspirée, puissante, presque menaçante, qui la mettait mal à l’aise en pleine rue.

Simon, 42 ans, a photographié mon poignet droit, et m’a glissé : « tout le reste me prive de l’image de vous trouver ».

Lylia, 22 ans, a capturé ma robe, ajoutant qu’elle aimerait avoir le courage de porter des tenues de scène, ou des costumes magiques de ce type, pour se réfugier parfois dans des postures d’héroïne.

Sara, 31 ans, a photographié la ligne de mon tatouage, sur mon épaule, et m’a expliqué qu’elle était toujours très curieuse de la volonté des gens d’inscrire dans leur peau des formules, des expressions, des symboles, ou des marques… Qu’à ses yeux, c’était sexy, parce cela nourrissait l’imaginaire qu’elle invitait, elle, pour essayer de me capter, et de me lire.

Adel, 47 ans, avait capturé des mèches de mes cheveux blancs, et m’avait dit : « Assez étonnamment, une femme qui se présente comme une fragrance de son temps, émet un parfum très sexy dans mon cerveau ».

Marie, 16 ans, avait photographié mon nez, et m’avait dit : « un gros nez français, pour moi, c’est sexy ».

Pour reprendre les mots de ma poète, qui parlent encore mieux que moi : « tout est dans ton regard et dans ton intention, dans ton imagination, à quoi bon chercher des femmes-léopards, des pompiers baraqués, c’est toi qui es sexy. »