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INTERVIEWS: SERGE LUTENS

Serge Lutens en ses mots

6 décembre 2014

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Chaque parfum de Serge Lutens résume un ou deux chapitres de sa vie. L’ensemble de son oeuvre olfactive pourrait être lue comme sa biographie. Lorsqu’il a lancé L’Incendiaire en 2014, qui était une sorte d’autodafé, le créateur a accepté de feuilleter les pages de sa vie. – Isabelle Cerboneschi

C

ela fait des années que je l’interviewe, que j’admire ses photos, que je porte les parfums dont il est le maître d’œuvre, que j’écoute ses mots, que je suis sa trace, sans vraiment le cerner, car la ligne qui le dessinerait est mouvante, elle ondule. Il est quelque part, dans ses parfums qui sont autant lui que des rêves de lui. Ses vérités se cachent dans les noms qu’il a donnés à ses fragrances, dans les matières premières qui les composent. C’est un feuilleton, ma parfumerie. “J’ai 70 parfums, mais c’est la même histoire que je raconte, autrement chaque fois”, dit-il.

Quand on joue à cache-cache, on laisse toujours une trace de soi pour que l’autre nous retrouve. Quand Serge Lutens parle des premières fragrances qui ont porté son nom, il dit: “Je voulais retrouver l’identité du parfum. La mienne aussi. Hypocritement, quand je parle de parfum, je parle de moi. Je suis incapable de me détacher des choses que je fais”. Jeu de Peau, Rousse, Serge Noir, Vierge de Fer, L’Orpheline, La Louve, La Fille de Berlin… Chaque opus est le chapitre d’un livre. Le livre de sa vie. Quelques heures durant nous l’avons feuilleté ensemble.

I.C: Quand on porte L’Incendiaire, on a le sentiment de se retrouver dans une église de bois et de cuir qui aurait brûlé. Qui tenait l’allumette?
Serge Lutens: L’Incendiaire, c’est moi! J’ai envie de foutre le feu partout. Je voudrais un terrain neuf. Mettre le feu à tout ce qui ne me plaît pas. Et comme si peu de choses me plaisent aujourd’hui… On a tous en nous plusieurs personnages: on est l’amoureux abstrait, le fragile, l’homme qui peut perdre l’équilibre à chaque moment – j’en ai parlé dans le parfum L’Orpheline, d’ailleurs -, le dictateur, l’incendiaire, le criminel, tous ceux-là, je les évoque dans mes parfums, dans mes images en tout cas. Si on arrive à contenir toutes ces parts en soi, c’est formidable. Mais il y a des moments dans la vie où l’on dérive obligatoirement vers l’un ou vers l’autre. J’exprime ces dérives avec un parfum qui est la seule façon pour moi de raconter une histoire, pour le moment. L’Incendiaire est celui qui ne peut pas déclarer sa flamme. Alors il met le feu.

A quoi voudriez-vous mettre le feu?
Je m’immolerais, déjà. L’idée de brûler quelque chose c’est suicider une partie de soi-même. J’ai envie de faire table rase. Mais peut-on brûler le passé, le réduire en cendres? Tout brûler peut-être? Et puis partir, me sauver avec un petit sac, des cahiers… Me sauver même de ma maison au Maroc, de tout ce que j’ai construit. Car au fond, tout cela m’emprisonne. L’Incendiaire c’est cela. C’est quelqu’un qui veut se sauver, qui n’en peut plus, qui étouffe dans ce qu’il a. J’ai fait des tentatives d’incendie quand j’étais petit, vous savez? Il y a un pyromane en moi (rire). J’étais très content de mettre le feu: je trouvais les premières flammes fascinantes. Mais j’étais tellement effrayé par les proportions que ça prenait, que je devenais le pompier. Ce qui m’intéressait, c’était juste de déclarer ma flamme. Un peu comme une histoire d’amour: je voulais l’arrêter avant que cela n’aille trop loin. C’est un peu mon histoire: celle de quelqu’un qui est resté accroché très fort à une image de l’enfance. Qui accepte la femme, mais dans une représentation seulement. Et dès le moment où elle échappe à l’imagination, elle me fait peur.

Pourquoi cette peur?
Il faut se défendre. On n’est pas toujours en terrains aimables. Ils sont parfois hostiles, dangereux, minéraux, piquants, brûlants. D’où la peur. Et là, le personnage du dictateur devient nécessaire. Il prend de l’importance, mais il faut faire attention qu’il ne vous dévore pas. Surtout ne pas se laisser dévorer par une partie de soi! Or cela m’est arrivé. Par celui qui peut tomber à chaque minute, le fragile, le dépressif.

Quel parfum incarne cet homme fragile?
L’Orpheline, Serge Noir. Ce sont les mêmes, sauf que Serge Noir marche sur la corde. Et tient le coup, lui! Il a une trame: on parle de la serge! Elle est tissée en croisé, elle ne se déforme pas, on peut s’asseoir dessus, on en fait des soutanes, on en fait des Serge Lutens (rires).

Le feu c’est la destruction, mais c’est aussi le phénix qui renaît de ses cendres.
Oui, comme dans cet ouvrage dont je vous ai parlé plusieurs fois La conférence des oiseaux de Farid Al-Din Attar. Il était parfumeur. C’est une psychanalyse avant la psychanalyse, ce livre. Les oiseaux passent par-dessus des collines qui symbolisent les épreuves que l’on traverse dans la vie. De nombreux oiseaux vont rester à certains endroits, ne pouvant supporter d’aller plus loin. Les quelques-uns qui arrivent au bout du voyage rencontrent le phénix qui leur raconte que le trésor qu’ils sont venus chercher, c’est justement d’avoir traversé ces collines.

L’Incendiaire inaugure une nouvelle ligne de parfums que vous avez baptisée Section d’Or. Pour quelle raison?
Les parfums du Palais Royal étaient destinés à rester au Palais Royal. Mais comme ils sont trop demandés, ils vont commencer à en sortir. Je dois donc faire autre chose de plus extrême. On m’a annoncé récemment qu’un parfum de la ligne Section d’Or que j’ai proposé pour 2015 va coûter extrêmement cher. Mais comme je ne le fais pas en fonction du prix, il coûtera extrêmement cher et puis c’est tout. Il y a une autocensure naturelle dans la création. On veut aller le plus loin possible, mais on se demande toujours si on va être compris. Et donc cela nous arrête. Mais là, je m’en fiche.

Pourquoi ce prix?
On a utilisé beaucoup de roses bulgares, de roses turques et les plus belles matières de la parfumerie. Tant par la présentation que par le boîtier d’étoffe, j’en fais une sorte de présent. J’utilise ce terme plutôt que cadeau, car c’est une manière de se rendre présent en offrant quelque chose de précieux. Je pèse les mots que j’utilise. Et le parfum, pour moi, est le moment suspendu entre l’image et les mots. Et ce depuis vingt-quatre ans. Je ne recherche pas les expressions rares, plutôt les ordinaires. Je m’intéresse à leur origine, d’où ils viennent, pourquoi, leur naissance. On se rencontre mieux quand je les ai en main de cette façon. Ils me permettent de mieux me situer.

Où vous situez-vous alors face à cette section d’or?
Couper c’est séparer. Cette séparation m’obsède. Je suis à la fois poreux et absorbé. Or j’aimerais sortir de cet oxymore. Me séparer de mon double, cette autre partie de moi que j’ai considérée comme moi pendant 72 ans et le regarder en face. Couper c’est renaître aussi.

Votre parfumerie est une histoire que vous écrivez depuis vingt-quatre ans. Peut-on revenir sur certains parfums pour mieux comprendre certains chapitres?
A vrai dire cette histoire dure depuis 72 ans, mais je l’ai écrite avec différents supports. Il y a eu l’image d’abord. Je faisais parler les photographies. Je n’avais pas besoin de mots. Formuler, restaurer, rassembler une image de femme, me l’approprier: la première partie de ma vie, depuis l’adolescence, c’était ça.

Qui est cette femme?
Un idéal. Une image qui nie une femme, tout en l’aimant, pour en faire autre chose. Elle est moi pour ainsi dire. Je vis une femme en moi qui ne me permet pas d’aimer une femme. Je suis divisé.

Quand vous faisiez de la photo, il y avait tout un cérémonial qui précédait vos prises de vue. Votre modèle avait la peau très blanche, comme un papier sur lequel vous pouviez écrire.
Je choisissais mon modèle pour certaines qualités: sa sensibilité, son visage, un tas de choses qui ne s’expliquent pas toujours, car je suis incapable de déterminer la beauté. Elle arrivait au studio et il n’y avait rien. Mais dès le moment où elle entrait dans la cabine, qu’elle passait le peignoir, qu’elle avait les cheveux peignés, attachés pour que le visage soit isolé, et que celui-ci était passé au blanc, c’est là que cette femme commençait à m’appartenir. Qu’elle était mienne. Une femme sans corps. La passer au blanc c’était me la rendre lisible, plus nette, évidente. Un premier état de lecture de la femme. Passer dans cette peau-là, pour les filles, c’était fabuleux! Comme si elles sortaient d’un tableau vivant pour saluer le peintre, ou pour danser avec lui. Les gestes qu’elle faisait étaient très importants. J’étais derrière l’appareil photo et la musique était un lien entre nous, comme un appareil amniotique. Un souffle. Je montrais les gestes. C’étaient toujours une succession de gestes et à un moment, ils s’arrêtaient. Il n’y avait plus de femme, d’homme, juste quelque chose qui échappe au corps, à la sexualité, à tout ce que je déteste, ou ce que je refuse hélas. C’est ça la section d’or, c’est cette lucidité de cette solitude et cette mort que je m’impose depuis trop longtemps.

A quel Jeu de Peau rêviez-vous de vous adonner?
Ce parfum Jeu de Peau évoquait le pain en réalité. Le pain c’est le premier secours dans la solitude. Chercher du pain à la boulangerie, c’était compenser une affection qui n’existait pas. C’était mettre le pain contre ma joue. C’était un baiser, incontestablement.

Un baiser non donné?
Un baiser non donné que je m’appropriais en allant chercher le pain. Il y avait toute la chaleur du monde dans le pain, surtout après la fournée! Il y avait l’odeur, cette consolation magnifique qu’au fond un baiser pourrait donner. Il y a une toile de Balthus que j’aime beaucoup: on y voit un couteau enfoncé dans une miche sur une table et la miche saigne. Ceci est mon corps.

Il y a beaucoup de femmes dans votre parfumerie. Qui est la Rousse de votre vie?
Elle est substituée par la cannelle dans cette histoire. Le nom que je donne à un parfum est terriblement inconscient. Il me défend, dans les deux sens du terme: il me protège et il m’interdit. La Rousse, je ne la vois pas, je ne la connais pas, elle existe dans mon enfance. Mais elle n’a pas de visage. Elle a une peau très blanche. Elle est là. Parmi les femmes que connaissait ma mère. Elle existe dans les mots de ma mère, dans ses critiques: ma mère démolissait et adorait à la fois. Surtout les femmes. Les hommes aussi. Tout le monde y passait.

Vous aussi?
Les gens qui ont peur se défendent. Je pense que ma mère était un peu folle. Je l’ai remarqué sur certains clichés que j’ai déchirés, comme presque toutes ses photographies, pour ne pas garder d’autre image que celle que je me fabriquais. Je n’ai presque plus rien. Les photos me gênent, me dérangent. Elles empêchent les mots. Elles arrêtent quelque chose qui n’est pas vrai. Elles mentent. Les mots ne mentent pas.

Et La Fille de Berlin, l’avez-vous rencontrée?
Ah, La Fille de Berlin! Avec elle j’avoue tout! Je crois que c’est la première fois que je mets les choses en lumière: que je dis ce parfum, c’est moi! Je suis né en 1942, c’était la guerre. Berlin était un mot que l’on n’aimait pas prononcer. Ma mère était adultère. Les lois de Pétain interdisaient l’adultère. On a été séparés. Elle m’avait imposé comme deuxième prénom celui de mon père qui ne voulait pas l’épouser: Lucien. Réfléchissez à ce que cela veut dire pour un enfant né hors mariage: Lu, sien, lu comme le sien. Comme une accusation. Les mots ont eu une énorme importance pour moi. Ils me tuent et me font renaître à la fois.

Dans Lucien, j’entends autre chose: luceo, briller…
Peut-être y a-t-il les deux vérités. Mais lui, je le hais. Malgré les années de dépression, de psychanalyse, je le hais encore. Et en même temps, je ne regrette rien de ma vie: je la trouve étonnante. Ce qui serait terrible c’est de vieillir dans cette histoire. Je dois sortir de cela: je dois brûler, refuser, couper. Ce que je vis est une séparation principale. Je crois que le cordon n’a jamais été coupé. La Fille de Berlin, c’est la conscience du double et de la colère.

Entretenir la colère, c’est conserver un lien.
C’est une colère contenue. Le père, l’homme en général, a pris le sens d’ennemi. Je ne me sentais pas homme. A l’école, un copain qui m’a vu manger des bonbons pour la gorge m’a demandé ce que c’était, et je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai répondu: Je prends des cachets pour changer de sexe. (Rires.) Comme je devais avoir 12 ans, c’était assez étonnant. Il a bien sûr répandu cette histoire partout.

L’Iris, que l’on retrouve dans Iris Silver Mist, c’était le parfum de Simonetta Vespucci, la muse de Botticelli. Quand la beauté a disparu, que reste-t-il?
Elle doit mourir. Simonetta Vespucci nous fait le cadeau de disparaître à 23 ans. Elle était la beauté incarnée et avait épousé un Vespucci qui était homosexuel. Evidemment cette femme a été très malheureuse. Elle a passé son temps, pour notre grand bonheur, à se faire peindre par les grands peintres de l’époque, Botticelli, Piero di Cosimo, avec cette coiffure de tresses et de perles entremêlées, tellement magique. Elle se décolorait les cheveux à la lumière de la lune pour avoir un blond vénitien. Elle a pris froid. Elle est morte phtisique.

A la Nuit. Vos nuits sont-elles plus belles que vos jours?
Non, parce que je dors très peu. Vous dormez? Oui? Vous avez de la chance! Moi, je suis insomniaque hélas, donc mes nuits sont des cauchemars. Mais l’image de la nuit, puisqu’elle est celle de l’ombre, me plaît beaucoup. Il y a des titres que j’envie: Voyage au bout de la nuit. Quel beau titre! Depuis Céline, on ne peut plus utiliser l’expression Voyage au bout de… Pourtant on pourrait mettre beaucoup de choses au bout de… Mais ce serait copier. C’était ça le génie! Un titre c’est spontané. Ça n’arrive même pas par la réflexion. Très souvent il y a une histoire en moi qui se prépare, qui s’incube, et le titre arrive comme ça. Il se précipite. Et quand il est là, je l’évite, pendant un mois, deux mois, quatre mois, un an. Après je m’aperçois qu’il existe et je me demande ce que je voulais dire. C’est là que les choses commencent à arriver. Le titre est la sonnette d’alarme qui m’explique ce que je vais devoir dire. Il parle de choses que je ne connais pas encore. Mais quand elles sont écrites, on se dit mais oui!.

Santal de Mysore, Myrrhe, Ambre Sultan, Musc Koublai Khan, autant d’évocations de matière premières utilisées dans des parfums sacrés. Quel rapport entretenez-vous avec le divin?
Les églises, les messes, j’adore! J’adore être à genoux. L’idée de me mettre au service de quelque chose. Je ne sais comment l’expliquer. Je me destinais dans l’enfance à la prêtrise, mais à l’adolescence, je suis devenu violemment contre. Contre tout ce que j’avais adulé. Enfant, j’allais à l’église. Mais il était nécessaire que ce soit douloureux: quand je m’agenouillais sur le marbre devant une représentation de sainte, il fallait que le sol soit glacé, que je sente le froid monter en moi. La ferveur devait se sentir: les mots ne suffisaient pas. Quand je priais, mes mains devaient ne devenir plus qu’une seule. (Il serre très fort ses mains l’une contre l’autre, ndlr.) J’ai été très attiré par le monde ecclésiastique et Dieu est présent. Mais le problème de Dieu, c’est son nom: tout le monde en parle, demande des explications. Les gens y croient terriblement et comme tous les gens qui croient, ils ont besoin de se dire qu’Il n’existe pas…

Une version de cet article est paru dans le Hors-Série Luxe du Temps le 6 décembre 2014.

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