Le chant du oud et de la rose

Le dernier parfum signé Serge Lutens s’appelle Périlleusement Vôtre et en guise de péril, il m’a entraînée dans un rêve éveillé, une plongée floue dans mes souvenirs. Il y est question de bois de oud, de cèdre, de rose de Damas, et d’autre chose encore : un lieu d’oubli et d’abandon. Un parfum d’une beauté alchimique. Isabelle Cerboneschi

Préambule:

Parler d’un parfum, quand on écrit sur la beauté, rien de plus facile. En général, on reçoit le parfum, le dossier de presse qui raconte le « brief » du département marketing de la maison, sorte de récit écrit par un journaliste rémunéré, et la liste ingrédients magnifiés : vanille de Madagascar, rose de Grasse, citron de Sicile, encens de je-ne-sais-où, et d’autres éléments ayant le pouvoir d’emporter l’imaginaire sur un tapis volant.

Sauf qu’en réalité, si l’on suit l’actualité du parfum depuis suffisamment longtemps, que l’on connaît les législations successive et les normes européennes, avec leurs restrictions drastiques quant aux matières premières, on sait qu’une bonne partie de ce qui est écrit sur la liste est faux. À quelques exceptions près, par exemple certains parfums et extraits de belles maisons, ou les créations de quelques parfumeurs et éditeurs indépendants, qui n’ont à subir aucune pression de leur département marketing ou de leurs actionnaires.

Ces évocations de matières premières naturelles sont en réalité, dans la bouteille, souvent des ingrédients de synthèse. Certaines de ces molécules, produites par l’industrie chimique, sont magnifiques d’ailleurs, rien à redire là-dessus. En revanche, il y aurait à redire sur le semi-mensonge qui affirme que ce que l’on sent, le bois ou la rose d’ici ou de là, n’en est en réalité que le reflet créé en laboratoire.

Avec les parfums de Serge Lutens, l’avantage, c’est que l’on saute l’étape du communiqué. Le créateur déteste que l’on divulgue les ingrédients des parfums qui portent son nom. À nous de nous de suivre la piste de ses textes subjectifs et abscons qui accompagnent ses opus, ou pas. Avec lui, je préfère toujours choisir le « ou pas » et suivre ma propre voie parfumée.

La masculinité de la rose

Je me rappelle la première fois que j’ai senti Féminité du Bois, de Serge Lutens. Une évidence : j’avais découvert un nouveau parfum qui me ressemblait, ou, plus exactement, qui savait embrasser certaines de mes contradictions. Cet oriental boisé, qui mélangeait subtilement le bois de cèdre (30% de sa composition) à la violette, la rose et la fleur d’oranger, était une anomalie olfactive, en 1992, lorsqu’il fut lancé par Shiseido. Je l’ai aimé dès le premier souffle.

En automne 2020, Serge Lutens lance Périlleusement Vôtre. Je l’ai reçu par la poste. Cela m’arrive parfois, rarement. Cela m’arrange d’ailleurs, cette raréfaction des envois, car l’ouverture des flacons parfumés conduit souvent à la déception. Jamais avec Serge Lutens. Et son dernier opus va bien au delà de mes espérances. En le humant, j’ai eu le sentiment de me trouver face à l’alter ego de Féminité du Bois : une sorte de Masculinité de la Rose. Et ses effluves de bois de oud, de cèdre, de rose, soudain, m’ont emmenée dans un rêve éveillé, ou plutôt dans une suite de souvenirs, dont le seul lien était ce parfum.

Je me suis sentie transportée dans le palais de Serge Lutens à Marrakech, dans ces longs couloirs sombres et ces pièces sans lumière. Un lieu somptueux mais d’une noirceur tangible, presque palpable, comme si tout ce noir du décor s’était infusé dans l’air.

Ce parfum m’a renvoyée dans ce palais en quelques gouttes, vers le souvenir du rire de Serge Lutens, de ses facéties, sa canne, son assiette vide, la douceur de sa voix. Et surtout, vers cette odeur de bois de cèdre, prégnante, qui couvrait les parois de ce labyrinthe sculpté, gravé, peint, ennobli, que Serge Lutens fait restaurer depuis 1974. “Le cèdre, c’est le bois noble. On dit que c’est le seul arbre que Dieu aurait planté de ses mains. C’est la première odeur que j’ai rencontrée au Maroc”, m’avait-il dit lors de notre dernière rencontre à Marrakech, en février 2019.

Pourquoi, devant toute cette beauté, me sentais-je mal à l’aise, comme si je me promenais dans les salles successives d’une pyramide, avec le sentiment de déranger un mort ? Jusqu’à ce que soudain, dans ce palais sombre, j’aperçoive une éclaircie : une cour ouverte vers un ciel, enfin, une respiration. J’ai alors pu m’échapper en pensée du palais par cette ouverture, pour me retrouver ailleurs : à Grasse, dans un grand champs de roses.

C’était par un jour gris, le ciel qui faisait un joli contraste avec le fuchsia des fleurs. J’étais au milieu d’une plantation et j’y ai appris à cueillir ces petites roses de mai. Le premier contact avec ces fleurs fut décevant : comment ces toutes petites roses un peu froissées pouvaient-elles posséder un parfum aussi opulent ? Je les imaginais généreuses, dodues. Mais au fil de la cueillette, elle m’ont enveloppée de cette douceur miellée qui font leur toute leur beauté et m’ont enseignée qu’en matière de parfum, il ne faut jamais se fier aux apparences.

Gai, sombre, triste, beau, rose, noir, miel, vie, mort, alchimie, voyage, douceur, larmes, réconfort,… Je m’interroge encore : comment un parfum, celui-là en l’occurrence, est-il capable de faire émerger des mondes intérieurs et des souvenirs enfouis ?