La société, la mode et les territoires : chronique No 1

Peut-on porter une robe de danseuse de flamenco pour aller chercher sa fille à l’école ? Croix, région Hauts-de-France. Commune de 21 239 habitants. Elisa Palmer.

Il y a 10 jours, mon esthéticienne, ici à Croix, dans le Nord, m’avait lâché ça : « Je redoute de porter une jupe, ou une robe dans le métro, parce que beaucoup pensent que ça aguiche ».

Mue par un léger énervement, je m’étais grattée le menton, et je m’étais interrogée. Et moi, à 35 ans tout rond, maman de 2 petites filles en bas âge, avec mon expérience professionnelle dans la mode, et surtout avec ce que j’étais dans mes courages, mes audaces, et – surtout – dans mes inconforts, dans une commune où je ne connaissais personne, de quoi j’avais peur “vestiairement” parlant. A quel moment, je passais en zone d’inconfort et de dureté ? A quel moment, je prenais le risque de trébucher ? Et inévitablement, qu’est-ce que j’apprenais de moi, des autres, et des territoires ?

Je me suis alors rappelée cette robe de flamenco, achetée 13 euros sur Vinted en août 2020, jamais portée. Puisque, en effet, quid de l’occasion ? Et j’ai imaginé que cette tenue pouvait être le début d’une expérimentation de terrain.

Ensuite, j’ai réfléchi à quelques unes de mes actions quotidiennes : acheter une baguette, aller à la piscine (vite oubliée en période de Covid-19), faire des courses dans la supérette à proximité, aller courir dans un parc, ou en encore aller chercher mes filles, au choix, à l’école ou à la MAM… La dernière idée, ça me faisait, honnêtement, carrément flipper ! Un établissement catholique, des parents, des enseignants… Donc, ça devenait évident que je tenais là LA bonne idée.

Quand j’ai démarré dans la mode, en 2009, c’était à la Fédération Française de la Haute Couture et de la Mode, sorte de poumon institutionnel de la mode à Paris, auprès de Jimmy Pihet en charge, à l’époque, de la communication et des relations presse.

Je me souviens très bien, moi arrivant de mes provinces (Nîmes, Lyon…), de toutes les questions débiles et – surtout – subtiles (ha ha ha) que je lui avais posées. Parmi elles, « Jimmy, comment s’habille-t-on sur un défilé de mode, c’est quoi réellement la tenue appropriée ? ». Il m’avait répondu expertement que les gens importants s’habillaient soit « overdressed », soit « underdressed », et très souvent plutôt under qu’over en réalité. Sa réponse m’a suivie longtemps. Il fallait être soit trop, soit pas assez, pour taper juste.

J’ai travaillé (sur) et assisté à des centaines de défilés depuis sa réponse, et il avait grandement raison. Les gens importants, la grande majorité du temps, étaient stylistiquement plutôt « low-profile » (profil bas), habillés simplement, sans faute de goût, mais par cause à effet sans panache, sans éclat, et sans prise de risque. Ils évitaient ainsi ces fameux accidents de style qu’on disait fatals. Cela m’a toujours semblé d’ailleurs surprenant qu’ils puissent être parfois aussi critiques d’une collection alors qu’eux pouvaient être vêtus d’une banalité confondante. Je ne critique pas, mais je l’ai réellement pensé souvent.

C’est à ce moment-là que j’ai demandé à ma grande amie Emilie Goulier, de formation philosophe et aujourd’hui officiante de cérémonies laïques, de réfléchir à cette question : l’exubérance au sein de l’espace public. La fille, bien entendu, redoutablement douée, elle m’a fait ce rendu.

L’exubérance porte, lovée en elle, une définition aussi méliorative que péjorative. Elle est à la fois profusion, éclat, mais aussi surabondance et donc, très vite, excès, débordement. Or pour qu’il y ait débordement, il faut une jauge, une règle à dépasser voire à outrepasser. Interroger l’exubérance dans l’espace public, c’est se poser la question de la définition de cette règle dans un espace commun et non privé, où l’on interagit anonymement.

L’espace public est bien sûr régi par des lois mais également par des usages prenant forme de règles, rassemblées dans une collection de « il faut », et autres « on ne doit pas ». Mais qui définit ces règles ? Là est la question, et c’est pourtant à partir de celles-ci qu’on parlera d’exubérance. Comme si un grand « on » connu de tous, mais souvent propre à chacun et chacune, déterminait la limite entre le trop et le juste assez.

L’exubérance n’est jamais légale ou illégale, et personne n’est exubérant dans son espace intime, dans sa norme à soi. On n’est exubérant que dans le perçu, à travers le regard de l’autre, d’un autre. Et dans l’espace public, on se confronte doublement à ce regard.

Il y a d’abord le regard individuel et particulier, s’appuyant sur des normes personnelles, familiales ou culturelles, mais aussi et surtout le regard métaphorique d’un grand « on » qui prétend mettre « tout le monde » d’accord. Interroger l’exubérance dans l’espace public, c’est aller questionner ce fameux « on » et le célèbre « bon sens » ; c’est creuser surtout la manière dont ces normes mentales se construisent et s’affirment. Et, qui sait, cela pourra être l’occasion d’en montrer les failles, les limites et les points de fuite.

Mon expérience de terrain :

Sans trop réfléchir, j’ai enfilé cette robe sevillane, j’ai mis de l’orange sur mes lèvres, et je suis sortie dans la rue en direction de l’école de ma grande, Billie. C’était du costaud. Je ne faisais pas la maligne. Consciemment, je n’avais pas pris d’écouteurs avec moi, parce que l’objectif, c’était de tout sentir, de tout capter, de tout intercepter, de tout entendre… J’avais calé mon pas sur un rythme plutôt lent, assez opposé finalement à ce que j’avais ressenti, dans cette tenue, en sortant de chez moi.

En marchant dans la rue, je m’étais rendue compte que l’agitation intérieure s’était dissipée au profit d’un sentiment beaucoup plus léger. Je me sentais finalement jolie dans cette robe, peut-être en décalage, peu concordante avec le contexte, mais jolie.

J’ai analysé les gens autour, parfois même cherché avec vivacité leurs regards. J’ai croisé deux ou trois femmes qui avaient baissé la tête, à ma vue. Etais-je de trop dans le paysage ? Au passage piéton, par contre, la voiture s’était arrêtée pour me laisser « fouler » la route. Un plan-séquence intéressant. Un adolescent d’une quinzaine d’années, lui, m’avait regardée droit dans les yeux. C’était chouette, ce regard jeune, droit et généreux. Une camionnette avait klaxonné, mais au fond je ne savais pas si ce bruit me revenait… Un petit bonhomme de quelques années m’avait fait un grand sourire.

Et j’avais sonné à l’école, j’étais entrée, et j’avais récupéré Billie. Le tout rapidement, sans coupure. Le personnel de l’école avait très légèrement tiqué sur ma tenue, presque rien, j’en étais presque déçue. Ma fille, elle, m’avait regardée et m’avait dit : « Maman, tu peux t’habiller comme ça tous les jours, comme tu veux, si tu veux ». Finalement, c’était elle qui avait raison. On croit parfois s’interdire quelque chose qu’on remet aux autres, alors qu’on est son seul complice de ce qu’on veut signifier.

A mercredi prochain.