La perruque

La société accepte-t-elle d’autres versions physiques de soi en 2020 ? Et si l’on osait un truc « Waouh » ? Une sorte de nouvelle couverture. Porter une perruque, par exemple. Qu’est-ce que cela raconterait à la société, aux autres ? Et surtout, qu’est-ce que l’on s’offrirait à soi en osant ? Décryptage. Elisa Palmer

Victoria : @Elisa Palmer

“J’ai 17 ans. Je suis blanche et il est noir. J’ai de longs cheveux châtains, lisses et fins, trop fins. Chez lui, je suis fascinée par sa grand-mère tressant les cheveux crépus de ses sœurs. Ces femmes sont sublimes. J’envie leur complicité. Un soir, pour m’intégrer ou pour faire la fille couillue, je tente : « je peux essayer ? ». Me voilà assise avec deux paires de mains agiles qui s’affairent sur mes cheveux. La blancheur de mon crâne au milieu de ces maigres tresses est une vision sidérante dans le miroir. « Mais qu’est-ce que j’ai fait ? », je pense. J’ai comme une araignée sur la tête. Ça tire fort. Elles rient fort. J’ai honte. J’assume. Chez moi, ma mère fait les gros yeux, mon père hurle fort. Faire ça dans son dos, sans prévenir. Trahison. Il ne veut plus me regarder. Il ne reconnaît pas sa fille. Si mignonne encore hier. Je pleure. Ma fierté d’ado prend le dessus. J’assume. Je garderai les tresses une semaine entière avant de tout défaire. Mon corps, mon choix, mon insolence.”

Camille : @Elisa Palmer

“Cela me parle assez ! Un jour je me suis mariée. J’ai beaucoup mangé. J’ai passé beaucoup de temps en maillot pendant le voyage de noces. Au retour et après tirage des photos : la nausée. Grosse. Boule. Métamorphose. J’ai perdu 13 kg en quelques mois. J’ai fait une “make up party” de notre mariage pour ceux qui n’avaient pas pu venir, j’ai remis ma robe de mariée, on aurait pu être deux dedans ! Méconnaissable. Mais tellement moi. J’ai adoré contrôler mon corps dans ses moindres détails. Aujourd’hui, 2 enfants plus tard, je suis moins parfaite, et ça me manque. Comme si ces 5kg en trop étaient responsables de mon manque d’amour-propre.”

J’adore recevoir de la matière, ça m’éclabousse, et ça m’aide à écrire. Qu’est-ce que vous voulez. OUI, parfois on a un crush sur un autre corps que le sien. Sur un choix, au demeurant sourd-muet, qu’on ne s’était pas attribué. Sur une métamorphose qu’on avait pas prévue. Et qui n’allait pas prévenir. C’est comme une forme de désobéissance corporelle, vivante, à un « soi-même » trop vu, trop connu, pour faire un lever de rideau sur une autre projection. Un nouveau reflet. On dirait presque une sorte de vie augmentée.

C’est physique, plastique, et terriblement chimique. C’est quoi le plan ? On craque sur de nouvelles idées, de nouveaux scénarios, qui nous parlent de bonheur et d’excitation dans un avenir proche : un espoir capillaire de métamorphose, le ventre plat de ses 16 ans, une victoire sur ses poils, une bouche redessinée par un chirurgien tip top, un règlement d’ongles, des seins idylliques, des dents aussi blanches qu’une patinoire, un corps musclé comme une machine de guerre, des sourcils hypnotiques, moins de rides, une peau de lumière, un corps de conte de noël…

Certains vont jusqu’à parler de la recherche de leur meilleure version physique. J’ai envie de quitter la pièce quand je rencontre à haute voix cette expression triomphante. Je tourne les pages direct quand je la lis. Honnêtement, ça me fait flipper. Je ne crois à la puissance sacrée de cette satanée divine meilleure image. Même si l’idée n’est pas mauvaise, j’ai l’impression qu’on pointe une chose qui cloche, qui bouge, et qui entraîne une ronde infernale, sans fin, autour de soi.

Mon expérience terrain

Roubaix, 59, région Hauts-de-France. Commune de 96 990 habitants.

J’adore les perruques. C’est une grande histoire d’amour. Un archipel sous le soleil. Mais ça faisait longtemps qu’elles dormaient toutes dans une malle. Comme si ma tête me convenait pas trop mal. J’adore aujourd’hui mes cheveux poivre et sel. Le coiffeur m’avait dit en mars dernier : « tu verras c’est vraiment quelque-chose, le poivre et sel ». Et j’avais compris depuis. Bref, je ne connais pas grand-monde à Roubaix, donc je n’allais pas interroger la réaction de mon cercle proche, de ma bande de potes du Nord – absolument fictive -, mais je voulais sonder une zone plus intime. Moi. J’avais envie d’être brune. Une femme aux cheveux courts. Et d’écouter Lio à plein régime.

« Certaines brunettes se font appeler des blondes vénitiennes 
(Aï-aï-aï-aïe) / Vilaines, menteuses, elles trichent, et puis à quoi ça les mène
 (Aï-aï-aï-aïe) / Il faudrait qu’on les prévienne / Sophia Loren, j’suis pas daltonienne / C’est quand même bien une brune. / 
Les brunes comptent pas pour des prunes. / On a du caractère et dans nos artères
. / C’est du sang chaud qui coule 
/ On la joue pas cool. / Attention aux brunes
. / Les brunes comptent pas pour des prunes… »

C’était délicieux. Qui que vous soyez, soyez inspirant.e pour vous, même une minute, une heure, une journée, quelques mois… En 2020, donnez-vous-en à cœur joie. Et comme chaque année, d’ailleurs. Réitérez. Osez sans cesse, transpirez le changement, improvisez vos transformations, soyez à l’écoute de vos rythmes. Cette chanson d’amour absolu, elle vous revient. Au firmament de soi, entamez des mues. Ondulez. Rien à dire, juste à déguster. C’est tellement délicieux.