Les femmes puissantes de Julien Fournié

Le grand couturier parie sur les femmes et leur pouvoir avec sa dernière collection de haute couture automne-hiver 2023/24. Après une visite au musée de l’Armée, il s’est inspiré des codes militaires pour les détourner, les féminiser et en parer les vêtements féminins. Isabelle Cerboneschi, Paris

Le grand couturier Julien Fournié a la certitude que le salut de l’humanité et de nos démocraties passera par la femme. Il croit en elle, en son pouvoir, en sa force, en sa diplomatie, en capacité de résilience et de transformation. Il est des artistes qui écrivent des poèmes, des chansons, qui réalisent des films pour dire cela. Lui, utilise le langage qu’il connaît le mieux: la haute couture. Ses mots sont des tissus aux reflets changeants, des matières résistantes, des broderies belles comme des astres.

Sa dernière collection de haute couture intitulée First Shield (Premier Bouclier, ndlt), qu’il a présentée à Paris en juillet dernier, était un hymne à la féminité puissante. Les mannequins portaient des blousons masculins ou des vestes de smoking oversize entièrement brodés sur des robes du soir d’une infinie délicatesse.

Julien Fournié a une manière bien à lui d’emprunter des pièces du vestiaire masculin, et même militaire, pour en vêtir les femmes: en détournant les fourragères, les harnais, les surpoches, les grands manteaux de poilus ou les signes d’apparat militaires. Et il transmute les multiples étoiles des généraux en précieuses broderies dont il parsème ses vestes et ses robes de soirée comme un signe de ralliement.

Une collection de haute couture, c’est une idée, une ligne, un style, un dessin, des ornementations, mais c’est aussi un tissu. Julien Fournié a la chance d’être suivi par de grands fabricants français comme la maison Guigou, spécialisée dans le jersey, qui fêtera son bicentenaire en 2026, ou Sfate & Combier, une institution lyonnaise fondée en 1850. Le premier crée pour lui du jersey de viscose et soie, le second a relancé pour lui la fabrication du doupion de soie. « Ils n’en faisaient plus depuis des années, souligne Julien Fournié. Ils fabriquent aussi de la georgette de soie stretch, parfaite pour les leggings transparents, près du corps mais agréables à porter et du triple organza de soie. C’est une matière cassante or la leur est extraordinaire: on la passe à la vapeur et toutes les cassures disparaissent. Ils ont développé pour nous le Lazergame et le Mikador dans une teinte d’or rose changeant, qui sont des jacquards de lurex sur soie. Comme ce sont de nouveaux tissus, il n’y a pas de réelle nomenclature. Nous sommes vraiment dans le domaine de la recherche et développement. »

Nous nous sommes vus la veille de son défilé, dans son atelier, pour découvrir cette collection. Les broderies célestes qu’il a dessinées ont toutes été réalisées dans les ateliers indiens Shanagar – qui signifie « orner » en sanskrit – avec qui Julien Fournié collabore pour la deuxième saison. Le directeur, Chetan Desai, l’un des deux fils du fondateur, a commencé à travailler avec Azzedine Alaïa dans les années 1990. Shanagar a longtemps été le secret le mieux gardé des maisons de mode et de haute couture à Paris, en Italie et aux Etats Unis. Désormais, il entre peu à peu dans la lumière. Entretien.

INTERVIEW

D’où viennent ces emprunts au vocabulaire militaire?

Julien Fournié : Un matin, j’étais près des Invalides pour un rendez-vous qui finalement a été déplacé. Je me suis dit: pourquoi ne pas visiter le musée de l’Armée? J’ai découvert des tenues militaires depuis le XVIIIe siècle à nos jours et j’ai adoré. J’ai observé tous les détails: les poches, les baudriers, les fourragères brodées et je me suis rendu compte qu’au milieu de tout cela, il n’y avait pas de portrait de femme. Il n’y avait que des hommes posant avec leurs médailles dans des tenues qui affichaient une sur-ornementation. Esthétiquement parlant, ils exprimaient leur force à travers des codes vestimentaires que l’on pourrait considérer aujourd’hui comme « bling bling ». Cette observation m’a conduit à me demander quelle femme avait déclenché une guerre, hormis Madame Thatcher et la guerre des Malouines? Assez peu. Je me suis dit que les femmes étaient les dernières gardiennes de l’humanité et j’ai commencé à monter une collection autour cette idée de « shield » qui veut dire à la fois bouclier et protection.

Comment avez-vous exprimé cette idée de femme protectrice à travers la collection?

De différentes manières. J’ai créé des robes très sophistiquées portées avec de grandes vestes masculines, très fluides, qui avaient un côté protecteur. Mais comment les féminiser au maximum? En récupérant tous les éléments d’apparats que j’avais vus au musée, les broderies, les fourragères, les passementeries, les pompons, pour les détourner sur des vêtements féminins. Cela devient alors de la mode et plus du costume militaire ce qui permet de détruire le propos guerrier de ces ornements. C’est ma façon de me battre contre toutes les guerres actuelles que l’on ne peut plus supporter: comment peut-on encore en être là aujourd’hui? On ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. Ma collection est une manière de l’évoquer, mais de manière détournée. Même si elle est très habillée et harnachée, elle reste féminine et fluide. J’ai utilisé des matières également – des failles craquantes ou des doupions – par exemple – qui prennent l’air comme de grands parachutes. Tout cela pour arriver à des robes constellées parce qu’il y a toujours un espoir. Peut-être que la lumière viendra des étoiles filantes?

Depuis deux saisons, vos broderies sont réalisées en Inde dans les ateliers de Shanagar. Comment les avez-vous rencontrés?

Cela s’est fait très simplement. Chetan Desai, le fils du fondateur, est arrivé en France dans les années 1990 et la première personne qui lui a ouvert sa porte, c’est Monsieur Alaïa. J’ai découvert leur travail grâce à des échantillons de broderie lors d’un salon Première Vision à Paris, il y a quelques années. Jusqu’à il y a deux saisons, je travaillais avec un atelier de broderie parisien. Or lors de la réalisation d’une robe pour une cliente, je me suis heurté à des complications: ils voulaient réinterpréter le motif que j’avais dessiné alors que le but, c’est de faire une broderie dont mon dessin est le modèle. Je réalise moi-même les calques de toutes mes broderies, je connais tous les codes, je donne des notifications très précises. J’ai appris à faire tout cela avec John Galliano chez Dior, c’était mon travail chez Givenchy et aussi chez Jean Paul Gaultier: si il y a quelqu’un qui connaît cela par cœur c’est moi! Chez Shanagar, on croit en mon projet. Je communique avec eux par micro-vidéo explicatives et lorsque les pans de broderies arrivent, c’est juste parfait! Il n’y a pas de surprise. Lorsqu’ils ne peuvent pas réaliser ce que je leur demande, ils m’envoient des propositions: ils transcendent mon travail. Avec eux, je me sens soutenu. Là bas, les chefs d’atelier sont des femmes et ce sont les hommes qui brodent.

Avant la crise du Covid, vous aviez commencé à réaliser des commandes spéciales pour vos clientes. En faites vous toujours?

Cela revient, en effet. J’ai dessiné récemment une veste pour une cliente qui m’avait demandé une vision des jardins de Monet et des iris. Nous allons mélanger différentes techniques: des fleurs en 3D réalisées chez un plumassier parisien et d’autres brodées en 2D en Inde. La veste sera prête au début de l’année prochaine. J’ai aussi proposé à une jeune peintre une veste en denim avec le dos lacéré de sequins couleur bleu Klein, qui rappelle son travail. Un objet d’art. Certaines clientes vont acheter les modèles des collections qui défilent, avec des modifications: avec ou sans manche, dans des couleurs ou des matières différentes. Mais j’ai la chance d’avoir des clientes qui me demandent de dessiner pour elles des modèles uniques. J’adore cela. Ce sont des défis créatifs!